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Jeunesse de Fondane

Par |2018-08-21T00:59:46+00:00 13 avril 2016|Catégories : Chroniques|

 

 

Ce sont des poèmes des années 1914 à 1923, encore inédits en fran­çais, que publie Le temps qu’il fait, dans une tra­duc­tion ins­pi­rée et pré­cise. Les uns avaient été publiés dans des revues et des jour­naux rou­mains, les autres, post­humes, ont été retrou­vés dans les manus­crits que l’auteur avait lais­sés sur place avant de par­tir en France.

De l’adverbe du titre, Poèmes d’autrefois, n’en émane pas moins quelque chose d’étrange, comme s’il s’agissait de textes plus anciens que Fondane lui-même. Cela rap­pelle jus­te­ment la rela­tion com­plexe que Fondane entre­te­nait avec la construc­tion de son iden­ti­té et donc sa propre chro­no­lo­gie, comme en témoigne la pré­face à Paysages, son unique recueil en langue rou­maine : « Ce volume appar­tient à un poète mort, à l’âge de 24 ans, vers 1923 ».

Une par­tie des poèmes est proche de l’inspiration sym­bo­liste de Paysages, avec cette impor­tance accor­dée à la nature, l’autre par­tie s’appuie sur des pas­sages de la Bible. Léon Volovici, dans l’article publié à l’occasion du cen­te­naire de la nais­sance de Fondane(1), met­tait en lumière la double culture, en langues yid­dish et rou­maine, de ce jeune avant-gar­diste bruyant et radi­cal, et tra­dui­sant pour ses com­pa­triotes les auteurs fran­çais de la moder­ni­té. Mais par­ler d’héritage revien­drait, le concer­nant, à tra­hir ce à quoi il croyait, puisqu’il hérite moins de ces tra­di­tions qu’il ne les conquiert, dans une approche réso­lu­ment moder­niste. D’où les nom­breux pseu­do­nymes qu’il se choi­sit, moins pour se cacher que pour com­po­ser avec ala­cri­té, démiurge de soi-même, un être com­plexe, contra­dic­toire, muant.

Car le ton de ces vers déborde d’énergie native, qu’ils soient dans la veine sym­bo­liste :

« Mon âme res­semble à une fleur d’armoise amère –
enfant, né du blé qui s’épanouit dans les champs,
je dis­pense sans comp­ter mes cou­leurs à tous vents,
pour parer de fes­tons de soleil les nuages clairs » ;

qu’ils soient dans la veine biblique, comme le Chant de Samson :

« ah ! l’argile vierge de mou­ve­ment,
qui se débat­tait pour mettre à bas toutes ses bar­rières,
se frayer un che­min
et en cendres enfin,
déli­vrer la vie exté­nuée de ses artères ».

Cette force de la jeu­nesse n’appartient pas tant à l’individu, – car­re­four de mots, por­teur de masques -, qu’elle ne cir­cule entre les êtres :

« Je veux que le même orage nous jette à genoux, /​ ô femme (…) ».

Par delà les suc­ces­sions de méta­phores et de per­son­ni­fi­ca­tions si pri­sées des sym­bo­listes, le poète des­sine un véri­table réti­cule de l’homme et des élé­ments de la nature :

« des pay­sages j’ai cueilli l’arôme,
des herbes folles le désir d’envergure.
J’ai bon­di plus soli­taire qu’un cerf (…) ».

Et la Bible devient sous la plume du jeune Fondane, célé­bra­tion d’un uni­vers riche et lyrique par delà même l’effacement et la mort : « Et la vie, peut-être, (…) ne mour­ra-t-elle pas avec notre cer­velle. /​ Des grillons gor­gés de soleil boi­ront midi de plus belle (…) ».

Même si ces échos nous sont connus, venant d’un pré­coce connais­seur des lettres fran­çaises, il semble que le sym­bo­lisme de Fundoianu est plus proche de celui d’Eminescu, fon­da­teur de la lit­té­ra­ture natio­nale rou­maine, que de Gautier, Leconte de Lisle ou Baudelaire. Quand les Français chantent l’agonie noc­turne du vieil être et son éga­re­ment, lui cherche son che­min avec une vigueur solaire et aux pour­ris­se­ments bau­de­lai­riens pré­fère la des­truc­tion, por­té par un mou­ve­ment para­doxal fait de jaillis­se­ment et de ruine bru­tale qui n’est sans doute pas sans lien avec la lec­ture juive de la Bible.

Le renie­ment de Pierre clô­ture l’ouvrage. Ce poème dra­ma­tique paru en fin 1917, est tra­duit lui aus­si pour la pre­mière fois en fran­çais. La post­face de Monique Jutrin est consa­crée à la genèse, au contexte his­to­rique et aux sources de ce texte, sans en nier le carac­tère énig­ma­tique. L’épisode des Evangiles est dila­té en un mono­logue inté­rieur de l’apôtre, inter­rom­pu par les paroles accu­sa­trices des ser­vi­teurs qui l’ont recon­nu. Je ne m’étendrai pas sur la construc­tion dra­ma­tique qui, d’un argu­ment bien connu, par­vient à créer un réel sus­pense, mais sur la sin­gu­la­ri­té du mono­logue inté­rieur. Dans le poème presque homo­nyme de Baudelaire, saint Pierre res­tait seul dépo­si­taire de la sim­pli­ci­té de l’éternelle pro­messe. Sa tra­hi­son n’en était pas une, puisque Jésus s’était mêlé à la boue du monde. Pierre disait pour finir qu’il sor­ti­rait « satis­fait /​ D’un monde où l’action n’est pas la sœur du rêve ». Le mélan­co­lique Baudelaire se pla­çait à la fin d’une his­toire, l’impétueux Fondane se trouve au début de quelque chose.

Il semble que la pen­sée de Pierre peine à se trou­ver un che­min bien net : à chaque pro­po­si­tion suc­cède la pro­po­si­tion oppo­sée, dans une sorte de res­sas­se­ment où les ques­tions agres­sives des ser­vi­teurs impriment leur marque, syn­taxique aus­si. C’est une pen­sée mal­léable comme de l’argile : « Toi-même tu dis qu’il est sale et qu’il est pieds nus et en haillons. Je ne sais même pas ce qu’il croit ni ce qu’il est (…) Ou bien me parles-tu de celui qui s’est appe­lé le fils de Dieu ? Non ce n’est pas pos­sible. Dieu n’a pas de fils. Et même s’il en avait un… Mais non il n’en a pas. » Pierre est jeune comme l’auteur, à peine sor­ti du rêve qu’il a connu auprès de Jésus. Mais au point où Baudelaire veut quit­ter le monde et l’action, Fondane y plonge avec une sorte de joie tra­gique, fai­sant pen­ser à l’ouverture d’un Cendrars. Pierre débat, il se débat avec ces affir­ma­tions contraires qui le bom­bardent. Et pour­tant il n’y a aucun pathos, ni pra­ti­que­ment de larmes.

Au lieu de s’appuyer sur la figure psy­cho­lo­gique de celui qui renie ses convic­tions, Fondane montre la parole de Pierre comme un champ de forces. Celui qui s’appelait Simon et que le Christ a renom­mé est un théâtre, un théâtre vacant, ouvert aux paroles de tous, consti­tué par des élé­ments divers de la réa­li­té. On se rap­pel­le­ra que Fondane était aus­si phi­lo­sophe et que cette irré­so­lu­tion, il la consi­dé­rait, à l’instar de bien des phi­lo­sophes modernes, non comme un manque mais comme une chance : « Abraham est arri­vé à la Terre pro­mise, dit la Bible, sans savoir où il va. » écri­vait-il dans sa confé­rence sur Léon Chestov (2). Si l’on veut de même bien croire à cer­taines conjonc­tions épis­té­mo­lo­giques, cette écri­ture est contem­po­raine de la publi­ca­tion des cours de Saussure où la langue ne repré­sente pas une quel­conque struc­ture de la pen­sée qui exis­te­rait indé­pen­dam­ment d’une mise en forme lin­guis­tique.

Vers la fin du mono­logue, les auto­jus­ti­fi­ca­tions de Pierre finissent par trou­ver un ton har­mo­nieux, un apai­se­ment, quand il dit « le Sauveur ne peut se pas­ser de moi (…) Et je devais men­tir. Je devais être infâme. ». A ce stade, l’effacement de l’être est tel que le lan­gage finit par s’appuyer sur lui seul et non sur la réa­li­té de la cour, des ser­vi­teurs, des juge­ments moraux, pour en fin de compte débou­cher sur ce qui sonne comme la véri­té, où la voix du coeur et celle du monde partent d’un même élan : « Tu es bon et doux, Christ ».

C’est la vic­toire d’une sorte de néces­si­té sur le vieil être, où la vie est unie à la des­truc­tion (les mots de des­truc­tion et de ruine hantent ce livre), mais sur laquelle, à l’inverse de Baudelaire, Fondane ne s’apitoie jamais. Cela fait bien sûr pen­ser au der­nier témoi­gnage qu’il reste de lui juste avant qu’il soit assas­si­né dans la chambre à gaz d’Auschwitz : « cette tête d’apôtre, ce regard rési­gné, fier et sou­riant ».

Notes : 1 et 2, Europe, mars 1998

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