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Jules Supervielle

Par |2018-12-17T07:07:22+00:00 26 mai 2012|Catégories : Essais|

L’enfant de la haute mer (1931) de Jules Supervielle
ou les limbes de la mémoire en deuil

« Comment s’était for­mée cette rue flot­tante ? Quels marins, avec l’aide de quels archi­tectes, l’avaient construite dans le haut Atlantique à la sur­face de la mer, au-des­sus d’un gouffre de six mille mètres ? Cette longue rue aux mai­sons briques rouges si déco­lo­rées qu’elles pre­naient une teinte gris-de-France, ces toits d’ardoise, de tuile, ces humbles bou­tiques immuables ? Et ce clo­cher très ajou­ré ? Et ceci qui ne conte­nait que de l’eau marine et vou­lait sans doute être un jar­din clos de murs, gar­nis de tes­sons de bou­teilles, par-des­sus les­quels sau­tait par­fois un pois­son ?

Comment cela tenait-il debout sans même être bal­lot­té par les vagues ?

Et cette enfant de douze ans si seule qui pas­sait en sabots d’un pas sûr dans la rue liquide, comme si elle mar­chait sur la terre ferme ? Comment se fai­sait-il…? » (L’enfant de la haute mer, Paris, folio Gallimard, pp. 7-8).

La voix qui nous parle ici appar­tient au dire le plus essen­tiel, le plus simple. Elle est la parole nue qui témoigne d’une exis­tence magique, et c’est ce dire nu, des­crip­tif et posé, qui est char­gé de décou­vrir et d’exposer ce qui est à sa por­tée. Cette pru­dence atten­tive est néces­saire à la voix en sa qua­li­té de témoin : son objet lui est bien exté­rieur, il lui faut col­lec­ter indices et élé­ments plau­sibles, et construire son récit à tra­vers la chaîne de ces élé­ments. Ce serait la teinte fan­tas­tique du conte de Supervielle : comme les vagues, l’étrange repousse le récit en frap­pant d’incertitude chaque parole. La voix témoin semble donc mener enquête et intros­pec­tion, comme pour se remé­mo­rer les aspects de l’existence de l’enfant. « Nous dirons les choses au fur et à mesure que nous les ver­rons et que nous sau­rons. Et ce qui doit res­ter obs­cur le sera mal­gré nous » (p. 8). De la même manière que l’on cherche à réunir nos sou­ve­nirs de quelqu’un qui vient de dis­pa­raître, dans l’amour endeuillé et dans sa propre angoisse face à la mort ren­due ain­si (encore) plus pré­sente. Mais cette exi­gence d’historien, d’enquêteur et de témoin, doit être cou­ra­geuse et sor­tir les sou­ve­nirs des brumes du pas­sé. Brumes du pas­sé, c’est le nom du pre­mier recueil de Supervielle, dédi­ca­cé à la mémoire de ses parents, qu’il a per­dus dans un acci­dent à l’âge de huit mois.

Ainsi, cette volon­té de mettre en lumière, de tra­ver­ser l’obscurité abys­sale de l’océan, est moti­vée par la néces­si­té mélan­co­lique d’un deuil qui reste à réa­li­ser. Nous retrou­vons la posi­tion psy­chique réelle de Supervielle, qui vécut si inten­sé­ment le deuil. Position carac­té­ri­sée par une oscil­la­tion dou­lou­reuse entre le besoin de se sou­ve­nir des absents – et ce, jusqu’à inven­ter le sou­ve­nir – et de les oublier. La créa­tion lit­té­raire s’est impo­sée à lui comme une issue pos­sible de subli­ma­tion qui pou­vait dépas­ser le conflit entre la mémoire et l’oubli. Dans ce cadre, l’invention d’une mémoire fic­tive, mais émo­tion­nel­le­ment et psy­chi­que­ment signi­fiante, démontre la puis­sance sidé­rante d’un deuil où il n’y a pas de sou­ve­nir des absents, qui sont donc sim­ple­ment des absents, voire mani­festent l’Absence même. L’enfant de la haute mer est un récit arra­ché dans le pas­sé révo­lu à la souf­france de la dis­pa­ri­tion irré­ver­sible de quelque chose qui fut (les parents vivants, la vie ensemble alors pos­sible). Quignard : « La mala­die du retour est pre­mière. La souf­france de l’absence de retour panique l’âme dans son désir de retrou­ver le vieux foyer et ses visages. » (Abîmes, cha­pitre XII, Nostalgia).

Nous retrou­vons cette pro­blé­ma­tique dans ce conte, où Supervielle peint un espace fan­to­ma­tique. L’enfant évo­lue entre la vie et la mort, entre le monde des vivants et celui des morts ; c’est une exis­tence dont on ne peut essen­tiel­le­ment pas spé­ci­fier avec cer­ti­tude le sta­tut. Ce serait cela, la vie d’un deuil de proches dont on n’a pas sou­ve­nirs : une exis­tence inter­mé­diaire entre « vie » et « mort », c’est-à-dire mémoire et oubli, comme celle des enfants dans ce pur­ga­toire qui se nomme les limbes. Le deuil d’enfant devient ici deuil de l’enfant. Le texte exprime donc à sa manière la puis­sance démiur­gique d’une conscience qui souffre : le désir insen­sé du retour de ce qui a dis­pa­ru, de ce dont on a connu la perte, est si intense qu’il prête presque la vie à une ombre (l’enfant per­due). Parabole à la fin du conte : « Marins qui rêvez en haute mer, les coudes appuyés sur la lisse, crai­gnez de pen­ser long­temps dans le noir de la nuit à un visage aimé. Vous ris­que­riez de don­ner nais­sance, dans des lieux essen­tiel­le­ment déser­tiques, à un être doué de toute la sen­si­bi­li­té humaine et qui ne peut pas vivre ni mou­rir, ni aimer, et souffre pour­tant comme s’il vivait, aimait et se trou­vait tou­jours sur le point de mou­rir, un être infi­ni­ment déshé­ri­té dans les soli­tudes aqua­tiques, comme cette enfant de l’Océan […]. » (p. 22). Le deuil, impos­sible, est conduit à la même déme­sure (hybris) – ici auto­ri­sée par la lit­té­ra­ture – que celle d’Orphée, qui trans­gresse l’interdit de la sépa­ra­tion de la mort et de la vie, dans son refus mélan­co­lique de la perte.

Deux par­ties (au sens pla­to­ni­cien) donc, qui coexistent dans l’âme de l’endeuillé que fait jouer ici Supervielle : l’âme qui doit péné­trer le pas­sé pour se sou­ve­nir (la conscience ?) et atté­nuer le cha­grin, et l’âme qui irra­die une noir­ceur excep­tion­nelle dans la mémoire autour de l’objet du deuil (l’inconscient ?), pour oublier et, elle éga­le­ment, atté­nuer le cha­grin. L’enfant de la haute mer est un texte nos­tal­gique sur la nos­tal­gie (en grec : la souf­france du retour [du pas­sé, du per­du]).

L’imaginaire d’orphelin de Supervielle pro­duit avec ce texte une double inver­sion très sin­gu­lière. D’abord bien sûr, une inver­sion est opé­rée au niveau de l’objet du deuil, puisque ici ce n’est pas le ou les parents qui ont dis­pa­ru – comme ceux de Supervielle – mais l’enfant. Ensuite, et cor­ré­la­ti­ve­ment, c’est (la ten­ta­tive de) l’inversion spé­cu­laire de la tem­po­ra­li­té du deuil : le deuil n’est plus la jetée mor­ti­fiante dans un pas­sé sans fond – l’absence de l’aimé à cause de la mort, donc la pure absence, fait un trou dans la tem­po­ra­li­té de l’endeuillé –, mais dans un « futur », un temps à venir, sans fin et donc sans limite. C’est, ici, la vie de cette enfant errant entre vie et mort, qui repré­sente un deuil alors impos­sible. Nous retrou­vons cette figure de l’enfant et cette inver­sion dans d’autres textes, par exemple dans le poème A une enfant, dans Gravitations (1925). Nous pour­rions lire ce poème comme le creu­set qui aurait don­né six années plus tard L’enfant de la haute mer. Nous y trou­vons la même image de la petite fille pri­son­nière dans un no man’s land, et qui cris­tal­lise sur elle le mal­heur comme pour le rendre « autre qu’à soi », exté­rieur (le sexe fémi­nin de l’enfant doit accen­tuer pour Supervielle l’extériorisation, mais aus­si la pudeur de son deuil) :

« O dénue­ment !
Tu n’es même pas sûre de pos­sé­der ta petite robe ni tes pieds nus dans tes san­dales
Ni que tes yeux soient bien à toi, ni même leur éton­ne­ment,
Ni cette bouche char­nue, ni ces paroles rete­nues,
As-tu seule­ment le droit de regar­der du haut en bas ces arbres qui barrent le ciel du jar­din
Avec toutes ces pommes de pin et ces aiguilles qui four­millent ? » (p. 92).

L’expérience de la soli­tude abso­lue n’existerait que dans le deuil pro­fond. L’enfant de la haute mer, la mer et le navire se sont sub­sti­tués au ciel et au jar­din de ce poème. Également, la même inver­sion : c’est l’enfant qui est per­du (et qui repré­sente le Perdu),  c’est le parent – le nar­ra­teur ici – qui déplore la perte.

« Que ta voix à tra­vers les portes et les murs
Me trouve enfin dans ma chambre, caché par la poé­sie,
O mon enfant qui est mon enfant » (p. 92, début du poème),

et plus loin :

« Tes yeux trou­ve­raient dans les miens le secours que l’on peut tirer
De cette chose haute à la voix grave qu’on appelle un père dans les mai­sons
S’il ne suf­fi­sait de por­ter un regard clair sur le monde » (p. 93, fin du poème).

Il serait inté­res­sant d’étudier le rôle de la pater­ni­té dans la pen­sée de Supervielle, peut-être dans le sens de la pos­si­bi­li­té d’une posi­tion exis­ten­tielle idéale per­met­tant de contour­ner la trappe du deuil.

Le sans fond appar­tient au néant dans les pro­fon­deurs du pas­sé, le sans limite au néant dans les pro­fon­deurs du temps à venir. Deux figures oppo­sées par ana­lo­gie mais cer­tai­ne­ment pas contraires du néant tem­po­rel. En effet, la réa­li­sa­tion du deuil semble pen­sable grâce à cette inver­sion, qui ne garde certes pas le même carac­tère apo­ré­tique et donc mor­ti­fiant ; car ce « futur », ce temps que l’on déroule comme mal­gré soi devant soi, pré­ci­sé­ment en tant que dérou­lé devant soi, peut-être par ins­tinct de sur­vie, pour­rait trou­ver un « bout », une ter­mi­nai­son, si tant est que ce vaillant tra­vail évi­dem­ment sym­bo­lique d’historicisation du deuil soit ren­du suf­fi­sam­ment trans­pa­rent et signi­fiant. Ce qui annon­ce­rait la créa­tion d’une limite posée au temps de son deuil.

C’est une réponse, ou plu­tôt la forme de réponse appor­tée par Supervielle à l’exigence sym­bo­lique de son deuil, ren­due d’autant plus dif­fi­cile lorsqu’on n’a pas connu les êtres per­dus et que ceux-ci sont nos parents. Je cite ici un autre texte, le pre­mier texte du pre­mier livre de Supervielle que j’évoquais plus haut, Brumes du pas­sé :

« Il est deux êtres chers, deux êtres que j’adore,
Mais je ne les ai jamais vus,
Je les cher­chais long­temps et je les cherche encore.
Ils ne sont plus… Ils ne sont plus… »

L’œuvre de Supervielle serait bien cette recherche dont la fina­li­té est de redon­ner vie, res­sus­ci­ter, même si c’est une vie fan­tôme ou ima­gi­naire, ceux qu’il a per­dus : sublime tra­vail du deuil.

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