> La Maison de l’arbre, écrits sur et autour d’Armand Gatti

La Maison de l’arbre, écrits sur et autour d’Armand Gatti

Par | 2018-05-26T00:40:36+00:00 19 juillet 2013|Catégories : Essais|

La Maison de l’Arbre

La grande ville.
Ça gronde, ça vibre et ça moite : le métro­po­li­tain suit sa cica­trice de che­min.
Dernière sta­tion avant les étoiles.
Je rejoins Armand Gatti, à La Maison de l’Arbre, sa mai­son.
Maison haute et lézar­dée.
Sur la pierre du muret, ces mots :
APPRENDRE A ETRE UN ARBRE CONNECTE AUX ETOILES.
Porte lourde et grin­çante.
Sur les murs du hall, des phrases de Mao, des affiches de ciné­ma.
Partout des livres, des cen­taines et des cen­taines de livres.
Alcôve han­té.
Enclos  ouvert.
Escalier.
Les chiens sont là, fidèles com­pa­gnons conver­sant jours et nuits avec Nietzsche, Lorca et Michaux.
Armand me serre dans ses bras.
Il fait sombre dans la pièce. Lueurs chaudes et téné­breuses.
Seuls nos yeux percent l’obscurité.
Deux chaises et son bureau.
Des mots.
Des bouts de textes, des chants, des échos.
Des mots.
On par­le­ra jusqu’à tard.
Jusqu’à ne plus savoir.
Tout part d’une chute.
La bouche ouverte, la plaie béante.
L’Ecriture est ventre.
Morsure.
L’Ecriture est geste.
Chair.
Sève, sang, cou­leurs.
L’Ecriture est fleuve.
L’Ecriture est le Grand Fleuve.
Ecrire la nuit.
La nuit d’Auguste Blanqui ou celle de Rosa Luxembourg.
Celle d’hier et d’aujourd’hui.
La nôtre.
L’Ecriture. Le Fleuve.
Sur la peau cra­que­lée de l’eau, le cri ram­pant des âmes remonte, glisse et se tord.
Le chant des insur­gés.
Eclosion interne. Sous nos peaux.
Dans les chairs, dans les sangs.
Nos veines sont toutes les vies du monde.
Le flot est un sanc­tuaire d’eaux mys­té­rieuses et vivantes.
Plonger dans l’encre brû­lante et déli­cieuse.
Plonger et se noyer dans le sang bleu de l’humaine race quand elle cherche à s’envoler ou à se pendre.
Lecture fur­tive du ciel qui résonne aux sillons de nos fibres.

C’est demain déjà.
On enre­gistre quelques lec­tures.
Un micro sur le bureau, au milieu des textes épar­pillés.
Gatti se lève, la puis­sance de sa voix.
Brillance éter­nelle et fra­gile d’une sur­vie per­çant le gras mag­ma qu’on nous enfonce chaque jour par tous les trous.
L’Injure catho­dique et hert­zienne ou l’histoire de l’Ecriture pen­due à la corde de ceux qui ne goûtent pas le fruit mais le vendent.
Savoir qu’on nous tient.
Que tout ce qu’on nous vend a pour but de nous main­te­nir les poings liés et la gueule fer­mée.
Que pen­dant qu’on rêve à l’objet, on ne pense pas.
Que lorsqu’on gave les esprits de graisses cultu­relles, on cimente l’obésité des consciences et enferme leur mou­ve­ment dans un car­can de sou­mis­sion.
L’Ecriture est com­bat.
Combat pour une prise de conscience.
Combat pour réap­prendre à voir, entendre, res­pi­rer.
Chaque créa­tion artis­tique doit viser l’explosion.
Chaque spec­tacle doit être une guerre ouverte contre l’institution.
Le beau n’est qu’un caprice de pucelle.
Le bien n’est qu’un furoncle judéo-chré­tien.
L’Ecriture ne vaut que si elle est mise à feu de tout sys­tème.

Maison de l’Arbre.
Encore et tou­jours.
Maison de l’Arbre car

« Il existe des arbres cos­miques
Qui s’interrogent.
Des arbres qui se nour­rissent
Autant des racines
Que de la cime.
Des arbres qui plongent dans l’univers
Et qui relient les entrailles à la lumière.
Des arbres qui nous ramènent
A nos com­bats de tou­jours… »

Maison de l’Arbre encore et tou­jours car

« Nous sommes tous nés de l’agonie de l’étoile. Des nau­fra­gés du temps et de l’espace. Et seul le verbe peut nous aider à retrou­ver l’éclat défunt de cette étoile…  »

 

Ecrire la nuit puisqu’elle seule décide des soleils pos­sibles.

Ça parle plein de langues, ça parle plein de sons à l’intérieur.
Des mul­ti­tudes de je qui sont lui ou elle, qui sont nous.
Les mots sont le lien, le liant entre les hommes.
Entre les hommes et les âges.
Est poète celui qui entend le chant des magies anciennes et gué­ris­seuses.
Le mot.
Ecrire.
Un trait, une note, un cri.
Instincts de sur­vie.
L’Ecriture est tout le monde, elle est à tout le monde.
Faisceaux de vies et de cou­leurs, de mémoires et de bles­sures, de rêves et d’espoir.
Le mot choi­sit sa voie.
Le mot choi­sit sa voix et le cœur qui la por­te­ra.
Car il n’y a pas de fin à la vie des mots.
Car « une idée ne peut être véhi­cu­lée que par les mots. Sans les mots, elle n’existe pas . »
Car « lorsqu’on dit d’une révo­lu­tion qu’elle pour­rit, c’est de son lan­gage qu’il s’agit et que d’un conflit violent entre poli­tique et lit­té­ra­ture, seule peut naître une œuvre. Là encore ce sont les mots qui décident.  »
Et « s’il n’y a de révo­lu­tion que celle du soleil » , cha­cun de nos petits gestes peut deve­nir pavé de la grande bar­ri­cade.

Gatti ou l’Ecriture d’un autre théâtre.
Un théâtre en friches que l’on se doit de lais­ser à l’air libre.
Un théâtre que l’on se doit de brû­ler à chaque mot.
Un théâtre abreu­vé de feu.
Violenté par l’orage et cares­sé par l’étoile.
Un cœur grand « pour pro­pa­ger notre rage de vivre et fuir la sagesse grouillante des rues.  »
La vie n’est-elle qu’un songe Sir Calderon ?
Lever les yeux et regar­der le ciel.
Ne jamais vou­loir arri­ver.
Nietzsche ou l’histoire de l’homme libé­ré, seul et tenant l’univers au bout d’un rêve…
Théâtre avons-nous dit ?
Mais quelle pièce jouons-nous ?
Celle de l’Arbre, du Fleuve Ecriture, de l’Anarchie comme bat­te­ments d’ailes , de la Vie comme elle vient, d’une géné­ra­tion minus­cule et per­due dans l’immensité astrale, et tout ça sur les mêmes planches, la même scène, la même prai­rie, les mêmes steppes immenses et éter­nelles que foulent nos âmes et nos cœurs depuis le pre­mier souffle.
Nous sommes les loups d’un autre temps.
Chaque chan­son, chaque poème est un petit théâtre. Une pièce liant les sources sou­ter­raines du Fleuve qui depuis l’origine, depuis le chaos des mots, abreuve les fièvres et les cris qui nous tiennent en vie.
L’Ecriture est le Fleuve.
L’Ecriture est le Ciel.
Le noir et le bleu des visions de l’imagination.
Les des­sins d’un lan­gage à la fois mys­té­rieux et fami­lier d’un au-delà qui est en nous.

Nuit.
Gatti rejoint le maquis.
S’avance.
Perce les brumes.
L’effluve des che­mins.
Les secrets des buis­sons.
La chan­son des arbres.
Les oiseaux.
Les mots sont là.
Ils n’ont pas bou­gé.
Eternels.
Maquis. Condamnations à mort.
Gatti ouvre ses bras.
Ses mains immenses.
Il appelle les ombres et le chant des mémoires.
Se ras­soit. Coud des vir­gules aux jambes de nos mots.
Se sou­vient  de ses chants, avec Mao.
Se relève. Tremble et voci­fère.
Il fait nuit noire.
Il fait soleil.
Nuit.
Les mots sont « toutes ces vies qui vivent en nous et contre les­quelles la mort phy­sique ne peut rien.  »
Nuit.
Verser l’encre ali­men­tant le vaste incen­die de la pen­sée humaine quand elle n’est plus qu’une immense machine à pro­duire et à obéir.
Nuit.
Sentir que nous gar­dons tout ; l’empreinte de ce jour mais aus­si les marques d’une autre mémoire.
Nuit.
L’Ecriture est le lin de « cette corde ten­due » dont parle Nietzsche.
Cette corde, ce « pont au-des­sus de l’abîme, cette tran­si­tion », ce lien comme une bouche ouverte reliant à force de mots et de gestes, la dou­leur à l’espoir et l’homme à l’étoile.

Jean-Philippe Gonot
Manoir de Vérizet, Avril 2013.

X