> La parabole arachnéenne

La parabole arachnéenne

Par |2018-11-20T17:11:16+00:00 25 juin 2016|Catégories : Chroniques|

 

 

Pour­quoi l’araignée, inlas­sa­ble­ment, génère les fila­ments vis­queux de sa toile  dans les recoins de nos mai­sons ? Quels insectes impru­dents espère-t’elle ain­si cap­tu­rer ? Un matin, on détruit son piège d’un coup de plu­meau ; on la chasse vers d’infimes anfrac­tuo­si­tés. Elle se cache quelques temps puis elle recom­mence son ouvrage  insi­dieux. Jusqu’à la pro­chaine tor­nade.

Bien sou­vent l’écrivain n’agit pas autre­ment dans les périodes de tour­mente. On cen­sure et on brule ses livres édi­tés ;  par­fois, un pou­voir tyran­nique détruit ses manus­crits, l’emprisonne ou l’exile. Et néan­moins, alors qu’il semble dépouillé de tout, une néces­si­té vitale le fait se remettre à écrire. Parce qu’il lui faut témoi­gner des souf­frances endu­rées devant l’Histoire ; parce qu’il faut dénon­cer l’arbitraire et l’injustice qui menacent, à tra­vers lui, ses contem­po­rains. Dans l’ombre, tout comme son alter ego arach­néen, il œuvre patiem­ment, cher­chant à cap­ter la moindre sen­sa­tion, la moindre infor­ma­tion qui passe à sa por­tée. Etendra-t’il son influence avec la matière sub­tile de ses mots ? Il peut désor­mais pro­fi­ter d’une toile élec­tro­nique dont le seul nom est un hom­mage à la constance de l’araignée. Mais s’il par­vient ain­si à atti­rer de nou­veaux lec­teurs, ce ne seront jamais que des âmes sœurs ; des consciences fra­ter­nelles qui s’ignoraient comme telles et qui étaient déjà prêtes à épou­ser sa cause. Car l’écrivain n’est pas une créa­ture de l’air, même si son ins­pi­ra­tion semble par­fois venir d’en haut. Sa science, c’est de la terre qu’il la tire, tout comme le labou­reur, tout comme le sour­cier. En lui montent les échos d’existences oubliées  ou igno­rées. C’est peut-être pour ça que les signes qu’il trace sur des feuilles capil­la­ri­sées évoquent tant les racines et les sar­ments. En cela, il démontre – ce que le jeune Roger Caillois avait per­çu dans « Le mythe et l’homme » – la conti­nui­té des dif­fé­rents règnes ani­maux et la lente trans­mu­ta­tion des ins­tincts en figures de la pen­sée. Un fil mys­té­rieux et immé­mo­rial nous relie aux créa­tures les plus étranges de la pla­nète. Nous ne devrions jamais l’oublier en face de la moindre épeire.

 

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