> La poésie comme éthique du souffle

La poésie comme éthique du souffle

Par |2018-10-17T19:09:34+00:00 26 octobre 2012|Catégories : Essais|

« l’écrit du corps » de Danielle Collobert

 

« J’ai tou­jours écrit avec tout mon corps et ma vie. J’ignore ce que sont les pro­blèmes pure­ment spi­ri­tuels » : cette décla­ra­tion de Friedrich Nietzsche s’adapte par­fai­te­ment à l’œuvre de Danielle Collobert, dont l’écriture se révèle être une gym­nas­tique déchi­rante du « corps sujet »[1]. Il fau­drait sans doute iden­ti­fier ce sujet, qui mal­heu­reu­se­ment n’est pas par­mi les voix poé­tiques contem­po­raines les plus connues. L’existence de Danielle est brève, 38 ans d’écriture, d’errances géo-poli­tiques, qui se ter­minent par son sui­cide à Paris, le 23 juillet 1978, le jour de son anni­ver­saire.

L’épuisement de son écri­ture, de plus en plus englou­tie par le blanc du papier, presse l’épuisement de sa vie. Ainsi, ce corps-sujet se trans­forme en ath­lète à la fois élas­tique et déchi­ré de la parole qui se détache de soi, qui s’éloigne d’un égo impos­sible :

 

 

Corps là
noué
noué aux mots
l’étranglement du souffle
perte du sol
pen­du
balan­ce­ment à l’intérieur des mots – troués –

vide[2]

 

La pro­fé­ra­tion ver­bale se rap­proche d’une fonc­tion phy­sio­lo­gique, d’un geste poten­tiel du corps et par­fois d’une sen­sa­tion de souf­france, de dou­leur (« étran­gle­ment »). Tout cela débouche sur le « vide », qui semble éga­le­ment entou­rer sinon pos­sé­der les mots atta­chant un corps ten­du et sou­le­vé par l’acte d’expression.

Collobert semble même vou­loir offrir un corps, une ana­to­mie à l’écriture. Ce côté organique/​physique/​animal semble vou­loir estom­per la ‘lâche­té’ de l’abstraction verbale[3] – action qui tourne, ain­si, la parole en effort mus­cu­laire, presque ‘spor­tif’, concer­nant tout d’abord la res­pi­ra­tion :

 

 

le corps défait
de l’intérieur
vidé
des­sè­che­ment du souffle
la soif
fini par la soif
bouche ouverte
bouche
trouée brû­lante – silencieuse[4]

 

 

Le résul­tat, c’est une voix hale­tante, san­glo­tante, des­sé­chée. Chaque mot écorche la gorge pour conqué­rir une écri­ture qui se mani­feste tout d’abord en tant que res­pi­ra­tion autre. On pour­rait par consé­quent com­pa­rer l’écriture prose-poé­tique de Collobert à un véri­table entraî­ne­ment, où le corps/​voix prend la mesure de ses gestes, de ses mou­ve­ments, de ses ten­sions, de ses efforts :

 

 

Je fuis. Chaque jour, je prends la forme d’un départ.[5]

 

 

Et pour­tant, fuir où ? De soi-même, de la vie, du lan­gage… Impossible de défi­nir les points A et B de ce par­cours de fuite : il n’y en a pas, il n’y a que le mou­ve­ment, l’effort, la ten­sion.

Les pages des œuvres de Collobert, avec leur den­telle gra­phique, nous révèlent en fait que le vide s’empare aus­si bien de l’écriture que de la vie. De telle manière, l’écriture se fait ins­crip­tion, à savoir geste lourd et fort sur la pierre blanche de la page.

Cette poé­sie naît d’un « écrit du corps »[6] n’ayant rien à voir avec le tatouage. Bien au contraire, l’écrit naît du dedans, se fraie un che­min par­mi les entrailles, émerge dou­lou­reu­se­ment sur la peau, en sou­li­gnant un « nau­frage du je » (et du cer­veau, de la tête, de l’intellect) qui s’apparente au « grand nau­frage du dire »[7]. Un tel nau­frage est com­pa­rable à la fois à une crise et à une cri­tique du dire[8] poé­tique qui ne se sépare pas, tou­te­fois, d’une crise exis­ten­tielle pro­fonde et tra­gique.

Pour toutes ces rai­sons, il nous semble pos­sible de par­ler d’une éthique du souffle, à pro­pos de Collobert. Le mot grec ethi­kos (ἠθικός), en fait, signi­fie ‘théo­rie du vivre’, tan­dis que la racine ethos (ἦθος) ren­voie plus pré­ci­sé­ment à un ‘endroit où vivre’. Sa poé­sie se révèle ain­si une sorte de gym­nase où accom­plir des exer­cices de res­pi­ra­tion et d’existence.  

La poé­sie de Danielle Collobert pro­nonce une parole de chair, trem­pée de sang – à savoir, de vie et de mort.

 

 


[1] D. Collobert, Œuvres I, Meurtre, Dire I-Dire II, Il donc, Survie, édi­tion pré­pa­rée par Françoise Morvan, pré­face de Jean-Pierre Faye, Paris, P.O.L., 2004, p. 398.

[2] Ibid., p. 256.

[3] « […] cette immense lâche­té de pré­fé­rer les mots, leur édi­fice, au petit geste, incon­ce­vable, que je n’arrive pas encore à faire » ibid., p. 111.

[4] Ibid., p. 281.

[5] Ibid., p. 37.

[6] Ibid., p. 395.

[7] Ibid., p. 342.

[8] Dire est d’ailleurs le titre de deux recueils de Collobert.

 

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