> La Poésie dans l’œuvre d’Antoine VOLODINE.

La Poésie dans l’œuvre d’Antoine VOLODINE.

Par | 2018-05-26T23:37:25+00:00 1 septembre 2014|Catégories : Chroniques|

La Poésie dans l’œuvre d’Antoine VOLODINE

 

 

 

« Tu es comme nous, comme tout le monde. À moi­tié humain, à moi­tié ani­mal. Tout le monde est pareil. Toi, moi… Moi non plus, je ne peux pas affir­mer à cent pour cent que je suis vrai­ment une per­sonne. Je n’en sais rien. »

Antoine Volodine
(Bardo or not Bardo, Editions du Seuil, 2004.)

 

C’est secret.
Ou confi­né.
Ou inter­dit.
C’est brû­lant.
Offensif.
Dangereux.
Brouiller les pistes ou se taire.
Brouiller les pistes.
On ne doit pas par­ler de la poé­sie post-exo­tique.
On ne parle pas du fleuve caché, mythique et véné­neux.
On se jette.
On ne reste pas sur la berge.
On se noie.
Dans l’eau noire.
Remplie de pré­sences et de mémoires.
Celles de ceux qui ont lut­té et per­du.
La défaite.
Les remous, les cou­rants, les maré­cages de la défaite.
L’âme des insur­gés qui remonte comme un seul cri et vient han­ter la nuit.
La nuit de celles et ceux qui lors de la révo­lu­tion mon­diale (1) se sont bat­tus pour l’égalitarisme.
La nuit de celles et ceux dont le gémis­se­ment  tremble encore sur le bar­be­lé des camps.
La nuit de celles et ceux qui ont don­né leur vie pour tuer le capi­ta­lisme et les légions de mafias qui gou­vernent ce monde.
Mais.
Si l’on se dit en res­pect des âmes qui planent encore dans les quar­tiers de haute sécu­ri­té, on se tait. Mais la bouche tremble.
Alors on aime­rait rejoindre l’ombre et ne pas avoir à décrire l’ombre. Le mieux serait de s’allonger dans l’amnésie, à la frange du réel, les yeux mi-clos.
Car rien ne doit être dit ou écrit sur le sujet.
Ou plu­tôt rien d’essentiel qui pour­rait être récu­pé­ré par la lit­té­ra­ture offi­cielle.
Par les tra­di­tions lit­té­raires ou autres confor­mismes ou anti­con­for­mismes offi­ciels.
Par toutes les jon­gle­ries bou­ti­quières des avant-gardes ins­ti­tu­tion­nelles.
C’est une des règles d’or du post-exo­tisme.
Toujours faire sub­sis­ter une part d’ombre au moment des expli­ca­tions ou des aveux en les modi­fiant au point de les rendre inuti­li­sables par l’ennemi.
Où sommes-nous ?
Quel âge est-il ?
Quelle heure sur la pla­nète ?
Combien d’humains encore ?
Et cette ville.
Banlieue du monde.
Ville car­cé­rale.
Cosmopolite et indé­ter­mi­née.
Totalitaire.
Semblable aux concen­tra­tions urbaines post-ato­miques.
Guérillas.
Les agents du mal­heur ont gagné.
Il fait chaud.
Il fait tou­jours trop chaud sous les néons mori­bonds des rues sombres et déso­lées du post-exo­tisme.
Ville morte.
Agonisante.
Peuplées d’âmes qui ne savent plus ce qu’elles font là.
Qui cherchent à s’en aller en pre­nant le der­nier rêve, le der­nier cau­che­mar, le der­nier souffle d’un être encore vivant, ou presque.
Lumières sales, opaques.
Suintant le crime.
Jetant leurs lueurs jau­nâtres et épui­sées sur des insectes grouillants et des remugles de déchets, de corps sales et de pen­sées malades.
Est-ce que le ciel ?
Mais il n’y a plus de ciel.
Juste un bloc d’encre solide.
Juste une toile noi­râtre et figée.
Zébrée d’éclairs élec­tro­ma­gné­tiques.
Enfers troubles de chaos poli­tique et de rituels obs­curs.
Propagande et men­songe.
Barbarie intel­lec­tuelle.
Dérives.
Vers la folie.
Ou vers.
Où sommes-nous ?
Peut-être dans les laby­rinthes tor­tueux d’une mémoire.
Celle d’un écri­vain post-exo­tique.
Ou en pleine hal­lu­ci­na­tion.
Au car­re­four d’une métem­psy­chose qui lutte et se débat, engluée dans une implo­sion de sou­ve­nirs. Ceux de poètes oubliés, incon­nus, tor­tu­rés.
En marge de toute conven­tion lit­té­raire, sociale, humaine.
En marge de tout.
Morts.
Ou n’arrivant pas à mou­rir.
Ou condam­nés à revivre.
Portant en eux toute la poé­sie et la dou­leur des com­bats qui ne ces­se­ront de han­ter leur éter­ni­té.
Les âmes se parlent.
Les murs saignent.
Rien ne peut plus mou­rir dans les cou­loirs de la mort ou de l’après-mort.
Couloirs han­tés de manus­crits ano­nymes et col­lec­tifs.
Manuscrits pre­nant les formes impro­bables et insai­sis­sables de romånces, entre­voûtes, mur­mu­rats, shaggås…
Manuscrits grou­pus­cules.
Fédérant une construc­tion inté­rieure, une secrète terre d’accueil par­ti­ci­pant au com­plot à mains nues de quelques indi­vi­dus contre l’univers capi­ta­liste et contre ses igno­mi­nies sans nombre.
Cataclysme lépreux éruc­té d’une spi­ri­tua­li­té bles­sée.
Qu’on a frap­pée, bat­tue.
Mysticisme sublime et repous­sant.
Où sommes-nous ?
Au cœur d’un verbe fan­to­ma­tique éruc­tant une lit­té­ra­ture par­tie de l’ailleurs et allant vers l’ailleurs.
Vers un plus loin que l’ailleurs.
Une lit­té­ra­ture étran­gère.
Étrangère à tout.
Comment entrer ?
Comment entrer quand chaque repère tem­po­rel est une trom­pe­rie, une ruse, un enche­vê­tre­ment de pas­sés et de pré­sents. Quand l’infiniment bref côtoie l’éternité et même réus­sit à la dis­tendre ?
Quand chaque situa­tion géo­gra­phique est une embus­cade pour les liseurs de map­pe­mondes et autres déten­teurs de bous­soles.
Tout existe en même temps et par­tout.
À quelle région de l’âme s’adresse la poé­sie post-exo­tique ?
Quels ter­ri­toires du grand incons­cient ?
Quelles généa­lo­gies obs­cures ?
Quelles dérives trans­gé­né­ra­tion­nelles ?
Quelles filia­tions rep­ti­liennes et sau­vages ?
Des clefs sug­gèrent que des véri­tés existent.
Vérités essen­tielles, mons­trueu­se­ment vio­len­tées et cachées.
Suggestions fili­gra­nées conçues pour tou­cher l’inconscient de pré­fé­rence à l’intelligence.

Où sommes-nous ?
Qui sommes-nous ?
Des noms.
Des noms il y en a.
Il y en a des listes entières au fil des pages et des inter­ro­ga­toires.
Des noms pho­né­ti­que­ment trop proches les uns des autres pour espé­rer y voir clair.
Des noms : Zwogg, Kwong, Yong, Schlumm, Schlutz… Volodine peut-être ?
Mais Volodine est un pas­seur.
Un porte-parole.
Un pas­seur d’âmes et de mots.
Un pas­seur de mémoires et de visions.
Un dépo­si­taire des constel­la­tions post-exo­tiques.
De la ven­geance sociale et du châ­ti­ment éga­li­ta­riste.
Constellations clan­des­tines.
Fraternelles.
Impalpables.
Mortes.
Éternelles.
Il y a des pas­se­relles entre les âmes.
Volodine se connecte.
Volodine écoute.
Volodine retrans­crit.
Parfois il écrit.
Comment entrer ?
Dissidence – mutisme – autisme – vio­lence.
Chercher un allié, un ouvreur com­pa­tis­sant.
Un ouvreur de portes.
Un liseur de silences.
Un guer­rier et ses chants capables de nous mener sur l’autre rive du grand fleuve.
L’autre rive.
Celle de l’imaginaire.
Celle où tout est plus réel.
Accoster les plages et les pages post-exo­tiques.
Passer de l’autre côté.
Un allié.
Un cha­mane.
Le cha­ma­nisme et ses incan­ta­tions.
Ses tam­bours.
Ses prières.
Son livre, Le Livre des Morts.
Sa transe.
Car dans un endroit comme la cité il y a tou­jours une céré­mo­nie en cours ou une danse cha­ma­nique à l’arrière d’on ne sait quel dédale non éclai­ré et insi­tuable.
La poé­sie de Volodine et de tous les écri­vains post-exo­tiques est une transe.
Dans le long cou­loir du Bardo.
Dans ce monde d’avant la vie et d’après la mort.
Cet état flot­tant dans lequel se réveillent celles et ceux qui viennent de décé­der.
Dans le pas­sage obs­cur.
Noir.
Aveugle.
Mais les moines boud­dhistes nous aident à tra­ver­ser.
Ils nous aident à bien mou­rir pour enfin s’envoler et ne jamais renaître.
Encore faut-il savoir écou­ter.
Encore faut-il.
C’est là que se situe l’errance.
C’est de là qu’on peut vivre ou mou­rir la poé­sie post-exo­tique.
C’est de là qu’on voit, qu’on touche, qu’on entend vrai­ment.
Vraiment ?
Cela lais­se­rait il sup­po­ser qu’il y ait une réa­li­té plus réelle, une véri­té plus vraie ?
Erreur, nous nous éga­rons.
En sor­tant de notre éga­re­ment, nous nous éga­rons.
Aucun repère ne peut et ne doit prendre place.
C’est le prin­cipe de la non-oppo­si­tion des contraires.
La vic­time est bour­reau, le pas­sé est pré­sent, l’achèvement de l’action est son début, l’immobilité est un mou­ve­ment, l’auteur est un per­son­nage, le rêve est réa­li­té, le non-vivant est vivant, le silence est parole.

Réel, irréel, sur­réel, sous-réel, mémoires, noms, pré­noms, morts, vivants, tout se confond en une seule et même ago­nie por­tée par les vents.
Des vents chauds, sup­pu­rants.
Des vents noirs, oppres­sants.
Fouettant les sombres quais d’un monde de car­nage, de puan­teur, de sueur.
De sueur et de sueur.
La défaite.
Le ratage.
L’illusoire.
L’illusion.
Des humains recou­verts de pelages d’oiseaux, des blattes, des cafards, des arai­gnées.
Des arai­gnées ?
Est-ce vrai Golpiez que les caran­gue­jei­ras sont des arai­gnées très puis­santes aux pattes déme­su­rées ?
Est-ce vrai que les Indiens Cocambos pré­tendent qu’elles ont une intel­li­gence supé­rieure et des apti­tudes à la vie col­lec­tive, et que dans cer­tains ter­ri­toires de la forêt elles mettent en place des uto­pies plus révo­lu­tion­naires et plus réus­sies encore que celles de nous autres ?
Est-ce vrai Mevlido que ce sont elles qui ont main­te­nant pris la place de l’homme et règnent sur la pla­nète ?
Est-ce vrai ?
Mais qui parle ?
Qui ques­tionne ?
Qui répond ?
Narrateur, sur-nar­ra­teur ou lec­teur ?
Peu importe, le post-exo­tisme c’est une seule voix.
Une seule voix faite de cen­taines et de cen­taines de voix, de cen­taines et de cen­taines de noms.
De noms ano­nymes.
Vertige.
Tourbillons d’images et de sen­teurs, de villes détruites et de déser­teurs, de cri­mi­nels et de frères anar­chistes, de temples, de gares désaf­fec­tées et de rituels éthé­rés, de pous­sières char­gées de fer et d’angoisse, de der­niers souffles et de réin­car­na­tions ani­males.
Mais les cha­manes sont là.
Elles sont femmes sou­vent.
Asiates immor­telles, inquié­tantes et belles.
Elles offi­cient dans les steppes immenses d’une loin­taine Sibérie.
D’une loin­taine Mongolie.
Ou juste au bout de la rue.
Ou juste dans ce qu’il me reste d’esprit.
Elles par­tagent de la nuit, du silence et du lan­gage.
C’est grâce à leurs musiques que l’on peut res­sus­ci­ter les pré­sences.
Elles ont quatre ou cinq cent ans.
Elles sont déchar­nées, décré­pites et hideuses.
Elles sont belles.
Divinement belles.
Elles entonnent des chants qui nous conduisent vers.
Psalmodies envoû­tées.
Envoûtantes.
Vers des mondes paral­lèles.
Des failles de l’espace-temps où s’entrecroisent et se déchirent des bour­reaux et des vic­times, des éga­rés, des insanes, des  psy­cho­pathes, des écri­vains reniés, humi­liés et détruits.
Elles fabriquent un enfant avec des chif­fons dans un vieux pen­sion­nat per­du aux confins d’un autre ailleurs encore.
La poé­sie post-exo­tique.
Lente suf­fo­ca­tion sous les flots d’une mélo­pée inef­fable, spec­trale, à la fois éphé­mère et éter­nelle.
Poésie qu’on ne peut menot­ter sous les fers de l’analyse puisqu’elle naît de l’enfermement.
Poésie incar­cé­rée.
Murmurée d’une cel­lule à l’autre.
À tra­vers les tuyaux, les cana­li­sa­tions de la pri­son.
À tra­vers les mil­liards de vais­seaux qui s’entremêlent au tumulte de nos cer­veaux.
À tra­vers les murs et les fis­sures.
À tra­vers cica­trices et bles­sures.
Les non-fron­tières de l’imaginaire.
Les loin­tains.
L’intérieur.
Musique de l’illisible pas­sant à tra­vers les consciences, les rêves et les rémi­nis­cences.
Mélodie ondu­lant le déses­poir avec la vio­lence propre aux buveurs d’absolu.
Mélodie por­tée par cette horde d’écrivains ter­ro­ristes et résis­tants for­mant avec nous et avec leurs propres per­son­nages un moi inso­luble.
Utopie flot­tant entre les âmes comme un lien indes­truc­tible.
Le com­bat de ceux.
Transmission à tra­vers les âges et les géné­ra­tions.
Car dans le post-exo­tisme les signa­tures se mêlent comme dans l’amitié on mêle le sang.
Magie absurde d’une parole en feu.
Libre.
Alors la poé­sie post-exo­tique c’est la liber­té.
Alors la poé­sie post-exo­tique c’est notre cœur qui va vers ces hommes et ces femmes en pleine décom­po­si­tion ou déjà morts.
Ces cri­mi­nels de cri­mi­nels.
Ces cri­mi­nels en lutte inces­sante contre la pègre capi­ta­liste et mil­liar­daire habi­tant les quelques îlots de la déci­sion mon­diale dans les vastes océans de famine.
Alors la poé­sie post-exo­tique c’est l’espoir.
Comme une prise de conscience vio­lente et salu­taire en plein cœur du marasme.
Cet élan de révolte huma­niste qui à force de silences et d’agonies, de mots et de cris, jaillit de nos tripes et de nos rêves.
Comme une lueur sal­va­trice dans l’opacité rési­gnée de l’holocauste mer­can­tile.
Lueur fai­sant déri­ver le cha­grin vers des nou­velles rai­sons de com­battre ensemble et de durer.

 

Jean-Philippe Gonot,
Manoir de Vérizet, Septembre 2014.

 

[1] Note fon­da­men­tale et inutile de l’auteur de ce texte ou d’un autre auteur qui. Les phrases en ita­liques ont peut-être été volées à cer­tains auteurs post-exo­tiques, cer­tains nar­ra­teurs ou sur-nar­ra­teurs post-exo­tiques. Elles ont peut-être été cra­chées lors d’interrogatoires ou d’agonies diverses et variées. Elles ont, en tout cas, été volon­tai­re­ment tor­tu­rées et sai­gnées. Toutes les réfé­rences sont lit­té­ra­le­ment incom­plètes, erro­nées et ano­nymes.

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