> La poésie de Stéphane Sangral

La poésie de Stéphane Sangral

Par |2018-08-16T02:22:28+00:00 19 mars 2016|Catégories : Essais|

 

 

« Le “je” est mal assu­ré chez moi. Il tente tou­jours, depuis le sen­ti­ment éprou­vé dans la petite enfance d’être de trop, de se jus­ti­fier dans l’œuvre. »

Henry Bauchau, Journal d’Antigone.

 

            Cette cita­tion tirée d’un jour­nal d’Henry Bauchau, pour ouvrir quelques réflexions au sujet de ces « varia­tions autour du Je ». La pro­blé­ma­tique autour du Je est bien dif­fé­rente chez Stéphane Sangral et chez Henry Bauchau, mais le Je qu’il nous est offert d’apprécier ici entre­tient tou­te­fois quelque res­sem­blance avec celui de l’écrivain d’origine belge.

          Contrairement à ce qu’affirme Alain Berthoz, qui écrit dans sa pré­face que « Le Je [des] poèmes [de Stéphane Sangral] tente d’incarner le Je uni­ver­sel », il semble que le Je soit bien moins un « Je uni­ver­sel » qu’un Je ori­gi­nel. Un Je uni­ver­sel aurait pour objet soit de faire en sorte que tous les je soient conte­nus en Je, soit que tous ces je concourent à ce Je, c’est-à-dire que ce Je réuni­rait tous les je indi­vi­duels. Il s’agirait alors d’un Je proche d’une Idée ou d’un abso­lu. Or, il semble ici que le poème n’oriente pas sa quête dans ce sens – si quête il y a, et rien n’est moins sûr. Le Je du poème de Stéphane Sangral est peut-être davan­tage un Je ori­gi­nel dans le sens où son désir est de le (re)trouver, d’atteindre à sa racine, peut-être même à ce qui en fait un incréé, une vacui­té nais­sante. Il s’agirait d’aller vers la décou­verte de sa sin­gu­la­ri­té dans sa véri­té propre et son authen­ti­ci­té. Le Je serait affec­té d’un désir de rejoindre cette dimen­sion du Réel dont Lacan dit qu’elle est l’impossible sauf en de cer­tains moments. Aussi est-ce peut-être pour cette rai­son que le poète sou­haite se situer « au fond de cette absence de mot et de sens, dans l’obscur », ou bien « Se rap­pro­cher du nord de la Néance… et geler sa fatigue là où les êtres se fondent… ». Mais ce Je pour­rait encore être à la fois cause et consé­quence de soi, c’est-à-dire qu’il n’aurait aucune cause pour exis­ter, et dire Je serait vide à la fois de réfé­rent et de sens, à moins qu’on n’adjoigne un pré­di­cat à ce pro­nom comme dans « Je suis », « Je marche » ou « Je tombe ». Je serait une sorte de pivot ou de rouage, il serait le trou ou le point focal qu’une matière rem­pli­rait pour la nais­sance des je.

            Il ne semble pas davan­tage que ce Je soit « mélan­co­lique » (mais sans doute fau­drait-il reve­nir sur cette mélan­co­lie pour mieux la défi­nir) ou « consu­mé », tou­jours selon l’expression d’Alain Berthoz. Ce qui est « consu­mée » ou paraît se consu­mer et renaître aus­si­tôt c’est d’abord la ques­tion « suis-je ? », il s’agit donc de mot ou de langue. Et si le poète s’étonne d’être et de s’y consu­mer, ce n’est qu’en lan­gage qu’il peut le faire :

 

« Je ne suis que la ques­tion “suis-je ?” errant
en ses réponses qui l’ont consu­mée…
Ô feu de l’angoisse en l’angoisse errant…
S’étonner d’être et vain s’y consu­mer…

Et j’erre en la cendre du mot “errant”
            errant en la cendre de “consu­mée”… »

             Le Je n’est donc pas « consu­mé ». Il revient d’ailleurs à la fin du livre dans une nou­velle ronde des Je comme un enfer­me­ment ou une apo­rie, et ceci au bout de sept sec­tions de livre : le Je est bien renais­sant, mais il ne renaît pas de ses cendres, il est plu­tôt vacillant, cher­chant la lumière où la seule clar­té qui puisse l’éclairer joue avec l’impossibilité de fixer son rayon. La notion de boucle est ici essen­tielle, le poème le dit clai­re­ment lorsqu’il affirme « Je ne suis qu’une boucle qui roule en sa boucle ». Il n’y a donc pas d’issue « ou sim­ple­ment l’espoir d’une issue », ce qui revien­drait à trou­ver un sens, alors que le poème ne semble pas en cher­cher. Il semble davan­tage rendre compte de la dif­frac­tion du Je dans une varia­tion sur la vacui­té d’être, selon une auto­des­truc­tion nais­sante du Je. Et cette dif­frac­tion empêche que le Je soit éga­le­ment « solip­siste ».

 

            Dans ce long poème qu’est Ombre à n dimen­sions, où la « sim­plexi­té », pour reprendre une expres­sion d’Alain Berthoz, paraît être la loi de com­po­si­tion, il ne s’agit pas d’un Je à n dimen­sions, mais bien d’une « ombre à n dimen­sions ». Paradoxalement, Je s’y déve­loppe depuis son vide et par son vide, ou depuis un centre « je suis » et allant s’irradiant, se dérou­lant, se dérou­tant ou enflant, s’éparpillant, tom­bant, mon­tant… Je est en expan­sion depuis son vide consti­tu­tif. Ainsi est-ce peut-être ce que signi­fie la décla­ra­tion en exergue, puis la même décla­ra­tion dis­si­mu­lée ou écla­tée dans le livre. En effet, des lettres iso­lées appa­raissent au bas des pages, une par page, et recons­ti­tuent le même mes­sage : « Sous la forme l’absence s’enfle et vient le soir et l’azur épui­sé jusqu’au bout du miroir…». Première clé de lec­ture qui tend à don­ner du Je une image qui serait la forme d’un écho. Mais il existe une seconde clé, peut-être, lorsque, aux deux tiers du livre, le poème affirme : « Chaque niveau d’organisation est por­teur /​ de pro­prié­tés émer­geantes spé­ci­fiques ». Pour le dire autre­ment, les dif­fé­rentes voix du poème donnent lieu à un niveau d’organisation qu’il s’agit d’identifier au plus juste pour entrer dans la dyna­mique du poème. Les vers sui­vants disent ce pro­ces­sus émergent dans une façon de Je qui trouble sa propre exis­tence :

« Je vis ? Non, je suis vécu. Par qui ? Par Je ? Non,
 par un pro­ces­sus dont une pro­prié­té
émer­gente est Je, un Je qui dit : “Je vis ? Non,
je crève de n’être en rien ma pro­prié­té,
d’être innom­mable un oui dont le seul nom est non !”… »

 

            Ces niveaux d’organisation du texte sont por­tés par des polices de carac­tère dif­fé­rentes, le tout cité en per­ma­nence entre des guille­mets qui sont là pour rendre compte d’une parole ou d’une pen­sée qui n’est fina­le­ment qu’une parole ou une pen­sée restituée(s), donc une parole ou une pen­sée mise(s) sans cesse en doute, pas trop sûre(s) d’elle(s)-même(s), ou qui avance(nt) pour mieux s’enrouler et re-dérou­ler ce qu’elle(s) dit/​disent par incer­ti­tude consti­tu­tive. Ainsi peut-on – mais rien n’est cer­tain là non plus – iden­ti­fier a mini­ma une parole-je et une pen­sée-je (en ita­lique). Le poème serait une longue pen­sée de la parole, seule capable de res­ti­tuer le Je en son doute, sa vacui­té ou son incer­ti­tude.

            Quelque chose s’en irait, déli­ques­cent, vers de moins en moins de pos­si­bi­li­té à être sai­si. L’évolution des syn­tagmes nomi­naux réfé­rant à ce Je le disent pour le moins : « matière », « sub­stance », « mou­ve­ment », « ver­tige », « musique d’absolu », « fris­son », « trou », « créa­ture aveugle du dieu Je », « objet d’où s’exhale mon “Je ne suis que l’objet d’où s’exhale mon ‘Je ne suis que l’objet d’où s’exhale mon Je’ ” ». Ce mou­ve­ment à la fois d’abstraction et de chute qui va sans cesse vers plus, non pas d’inconsistance, mais plus de carac­tère impal­pable, par­court tout le livre. Et tout mou­ve­ment de chute ou de dis­pa­ri­tion, ou d’extinction, est immé­dia­te­ment contra­rié par le mou­ve­ment inverse jusque dans la dis­po­si­tion du texte qui, par­fois, laisse chu­ter le mot, le laisse s’amuïr, mais ouvre en même temps un espace renais­sant ou per­sis­tant, comme on dit d’une plante qu’elle est per­sis­tante. Ce double mou­ve­ment d’être et de n’être pas peut se lire éga­le­ment dans cer­taines men­tions publiées en haut à droite de cer­taines pages, comme dans cette paro­no­mase « Feu     Naître » /​ « Feu     N’être ». Et le poème serait alors cette fenêtre poly­sé­mique au tra­vers de laquelle, outre l’harmonie des contraires, la langue accourt où l’infini se rétracte.

            Ces quelques mots au sujet d’un livre essen­tiel en ce qu’il pose la ques­tion de l’être au monde. Le jeu sur les dif­fé­rentes polices de carac­tère qui indiquent des voix du Je, aux­quelles il fau­drait ajou­ter l’enroulement, dou­blé de la dif­frac­tion, dans un sys­tème de mise en abyme, par­ti­cipe de ce mou­ve­ment de libé­ra­tion du Je. Ce point paraît fon­da­men­tal.

           Que reste-t-il du Je après ces varia­tions ? un mot cli­tique dont se passent cer­taines langues pour les­quelles la ter­mi­nai­son ver­bale est le signe de son exis­tence. Je est peut-être l’inutile par excel­lence dans la langue. Il n’est que par son « ombre à n dimen­sions ». Et chaque lec­teur de pen­ser dans ce Je une part de res­sem­blance.

 

                                   

X