> La poésie qui libère l’âme, Cristina Domenech

La poésie qui libère l’âme, Cristina Domenech

Par |2018-11-17T10:39:18+00:00 8 février 2016|Catégories : Essais|

 

 

Les mains ouvertes, comme tenant un livre invi­sible, elle fait face à l'auditoire.  Grande et mince, Cristina Domenech a un visage éma­cié qu'encadrent de longs che­veux blonds, et dans ses yeux gris une flamme vive et claire qui danse au rythme des mots. "On dit que pour être poète, il faut par­fois aller en enfer."

Depuis 2009, Cristina Domenech anime un ate­lier d'écriture à l'Unité 48 du com­plexe péni­ten­tiaire San Martin à Buenos-Aires. L'enfer, elle connaît. Elle connaît la dou­leur et l'enfermement qui en résultent. Mère de quatre enfants, elle a per­du sa petite der­nière, sa fille de 16 ans, Delfina, dans un acci­dent de la route en 2006. Un chauf­fard en état d'ébriété a pul­vé­ri­sé le mini­bus dans lequel se trou­vaient l'enseignante et les neuf enfants, sur le che­min de retour d'un col­lège qu'ils par­rai­naient dans le Chaco, une pro­vince très pauvre au nord de l'Argentine. Cet acci­dent a fait grand bruit dans le pays et sus­cite encore aujourd'hui un énorme émoi. Il n'y eut aucun sur­vi­vant.  C'est avec cette plaie béante que son tra­jet de vie la conduit jusqu'à la pri­son. "La dou­leur me trans­per­çait et, s'il y a bien un endroit où la dou­leur est un lan­gage com­mun, c'est la pri­son. La pri­son est le lieu du plus grand amour que tu peux voir dans ta vie et de la plus grande dou­leur."

Cristina Domenech est poète et essayiste, elle allie à sa for­ma­tion sociale -inter­rom­pue sous la dic­ta­ture – le lan­gage qu'elle tra­duit en poé­sie. Licenciée en phi­lo­so­phie, elle a publié sept recueils de poèmes. Elle anime des ate­liers d'écriture depuis plus de trente ans, mais c'est de manière for­tuite qu'elle s'est char­gée de ce pro­jet, par l'intermédiaire d'une amie qui n'était pas inté­res­sée  et qui lui en a par­lé au télé­phone. Immédiatement, elle a accep­té de le faire. "C'est la pri­son qui m'a choi­sie, et non pas l'inverse."

En octobre 2014, dans un dis­cours tenu devant 10 000 per­sonnes lors du col­loque "Penser les idées de trans­for­ma­tion", elle parle avec déter­mi­na­tion de son expé­rience en milieu car­cé­ral et des résul­tats obte­nus.  Elle raconte la pri­son, la perte de liber­té, la sen­sa­tion d'enfermement inté­rieur, la néga­tion de l'être. Plus que le bruit des ver­rous, des barres de sécu­ri­té, et des portes qui se ferment, ce sont les sil­houettes des déte­nus qu'elle croise au détour des cou­loirs qui l'impressionnent le plus. "C'était comme faire un pas en arrière et pen­ser que j'aurais pu être l'un d'eux, avoir une autre his­toire, un autre contexte, une autre des­ti­née, car per­sonne ne choi­sit le lieu où il naît."

Le par­cours est labo­rieux. Les déte­nus, pour la plu­part d'origine pay­sanne et pauvre, ne maî­trisent pas tous le cours élé­men­taire, ce qui crée des inéga­li­tés. Mais tous veulent mettre par écrit tout ce qu'il leur est inter­dit de dire et de faire. Interdit de rêver. Ils ont en com­mun le lan­gage, qu'elle uti­lise comme moyen de libé­ra­tion et de chan­ge­ment de la per­sonne. Exprimer ses peurs, mieux se com­prendre, tout passe par le lan­gage. "J'ai déci­dé de faire entrer la poé­sie dans la pri­son." Aucun d'entre eux ne savait ce qu'est la poé­sie. Seule femme dans un uni­vers d'hommes, elle fait face aux cli­chés, et tient bon le cap. Non, la poé­sie, ce n'est pas une affaire pour fillettes. "Comprendre le  lan­gage poé­tique, c'est rompre avec la logique de la langue et construire un autre sys­tème avec une nou­velle logique, un autre regard." Le dis­cours poé­tique les aide à s'approprier cet enfer, à fabri­quer des fenêtres par les­quelles ils pour­ront crier, il les aide à rendre les murs invi­sibles, et les auto­rise à ne plus se dis­si­mu­ler dans leurs ombres. "La méta­phore est comme une épée qui te tra­verse le corps, et tu n'es plus le même, ils ont alors com­pris qu'ils devaient chan­ger leur lan­gage pour chan­ger leur monde."

Eviter les lieux com­muns, trou­ver une manière nou­velle et nova­trice pour s'exprimer, tels sont les défis que tous doivent rele­ver. "C'est une expé­rience incroyable, un véri­table espace de résis­tance et de créa­tion." "Pour écrire de la poé­sie, il faut s'approprier le moment, et ce moment, c'est la liber­té. Une liber­té que per­sonne ne peut te reti­rer et qui se nomme l'écriture."

En auto­ri­sant l'ensemble des déte­nus à par­ti­ci­per à son ate­lier d'écriture, l'administration péni­ten­tiaire favo­rise l'égalité des chances. En appor­tant la poé­sie en pri­son, Cristina Domenech apporte aux déte­nus une nou­velle manière de se recon­naître, de voir et de com­prendre le monde."La poé­sie a com­men­cé à opé­rer dans la sub­jec­ti­vi­té de ceux qui écri­vaient, et pas seule­ment par le biais de l'atelier de poé­sie. Ils ont com­men­cé à par­ler de phi­lo­so­phie, de socio­lo­gie, d'histoire. Le monde, à tra­vers la parole, croît de façon expo­nen­tielle."

La poé­sie est un miroir incon­nu qui leur per­met de construire un monde qu'ils ne connais­saient pas, à savoir leur propre créa­ti­vi­té. C'est l'art qui gué­rit et qui sauve. "La poé­sie est au-des­sus de la pri­son, ou ce qui revient au même, dans un cer­tain sens, nous sommes tous des pri­son­niers. C'est à par­tir de là que nous tra­vaillons. Le poète est d'une uni­ver­sa­li­té assour­dis­sante. Le lan­gage poé­tique est celui de la liber­té abso­lue, il n'y a pas de règles fixes. Dans un contexte d'enfermement, où les règles ne font qu'une bou­chée de vous, un espace appa­raît, celui du poème, celui de l'atelier de poé­sie, où vous pou­vez faire ce que vous avez choi­si de faire. Ceci est très encou­ra­geant, car ils doivent faire usage de cette liber­té. C'est très édu­ca­tif aus­si, car per­sonne ne vient leur dire ce qu'ils doivent en faire, quels sont les objec­tifs, et tout cela construit la per­sonne en tant que sujet dans une digni­té dont ils ne soup­çon­naient même pas l'existence."

Et de fait, sa récom­pense pour son cou­rage passe par les voix bri­sées de ceux qui retrouvent leur digni­té, et se tra­duit concrè­te­ment par la réa­li­sa­tion et la publi­ca­tion de deux livres. Tous deux regroupent les textes des déte­nus. Le pre­mier paraît en 2010, et s'intitule "Vagues d'Hiroshima" d'après un vers de Waldemar Cubilla, par­lant de "pen­sées cap­tives" en tant qu'éléments rési­duels d'une héca­tombe, comme des vagues d'Hiroshima. Le second s'intitule "Portes sau­vages" d'après un vers de Mario Cruz et paraît en 2013. Les deux recueils sont fabri­qués manuel­le­ment en pri­son, et leur tirage est vite épui­sé.

Face à l'auditoire de 10 000 per­sonnes, une femme à la voix ren­due rauque par l'émotion, a dans les yeux une lueur de bon­heur intense, et une paix dans le coeur que seule la plé­ni­tude de la vie a su lui appor­ter.

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