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La voie des moines/​poètes

Par | 2018-02-22T06:07:45+00:00 18 juillet 2013|Catégories : Essais|

     Le livre s’intitule Effacement de Dieu et nous parle de poé­sie. Son auteur, Gabriel Ringlet, théo­lo­gien et écri­vain, qui fut long­temps pro­fes­seur à l’université catho­lique de Louvain, s’est tour­né pour cela vers les moines/​poètes. Ceux-ci, explique-t-il, nous parlent beau­coup de Dieu, mais en le nom­mant le moins pos­sible. Un Dieu présent/​absent, en quelque sorte, mais qui vit au cœur des réa­li­tés les plus humbles. « Le moine/​poète n’ajoute pas, il retire. Comme un grand cinéaste. Il condense, il res­serre. Sa louange n’occulte pas. Elle ajoure ». Sur les six moines/​poètes qu’il nous pré­sente dans son livre, trois sont Bretons : Gilles Baudry, François Cassingena-Trévedy et Jean-Yves Quellec.

     Gilles Baudry est moine à l’abbaye béné­dic­tine de Landévennec, au fond de la rade de Brest. Il est l’auteur d’une œuvre poé­tique impor­tante parue essen­tiel­le­ment chez l’éditeur Rougerie. Reprenant les mots mêmes du poète, Gabriel Ringlet dit qu’avec lui Dieu s’approche « à pas de por­ce­laine ». Il s’agit d’un « Dieu fur­tif », ajoute Gabriel Ringlet, qui vient « déli­ca­te­ment nous effleu­rer l’épaule ». De l’écriture de Gilles Baudry, il dit aus­si qu’elle « jette sur le monde un regard de relè­ve­ment ».

        François Cassingena-Trévedy, lui, est moine béné­dic­tin à l’abbaye béné­dic­tine de Ligugé, près de Poitiers. Il est aus­si membre de la Mission de la mer puisque, trois fois par an, il embarque sur un bateau de pêche du Croisic. C’est aus­si, et sur­tout, un veilleur. La nuit venue, à la chan­delle, il rédige des courts textes comme autant d’Etincelles (titre de sa tri­lo­gie) sur­gis­sant dans le noir. Il est aus­si l’auteur d’une Poétique de la théo­lo­gie (œuvre publiée aux édi­tions ad Solem). Avec lui, note Gabriel Ringlet, « le poète se tient dans la sobrié­té, dans le manque, pas au-des­sus de la mêlée, mais tout en bas, dans les tran­chées sous les ébou­lis, là où le Verbe s’est fait chair. Son lieu, Rilke l’a assez répé­té, c’est la gra­vi­té, mais pas sans la joie, et avec le feu ».

        Du feu, il y en a aus­si  dans les textes du moine/​poète Jean-Yves Quellec, ori­gi­naire du pays d’Iroise dans le Nord-Finistère et prieur de l’abbaye de Clerlande en Wallonie. Du « feu », mais aus­si du « noir », car le moine-poète fut à l’écoute de la détresse humaine   pen­dant vingt-trois ans dans un éta­blis­se­ment hos­pi­ta­lier dont il était l’aumônier (Dieu face nord, est le titre révé­la­teur de l’un de ses livres). Mais Jean-Yves Quellec, c’est aus­si « la légè­re­té fran­cis­caine », note Gabriel Ringlet, à pro­pos notam­ment de son expé­rience d’ermite « marin » sur l’îlot de Quéménès près de Molène, rela­tée dans Passe de la chi­mère (Cahiers de Clerlande).

    Chez ces trois moines/​poètes, il y a la volon­té « d’alléger » Dieu. Gabriel Ringlet sou­haite aus­si cet « allè­ge­ment » pour l’Eglise. « Le chris­tia­nisme d’effacement dit peu pour dire beau­coup. Il mur­mure pour être enten­du. Il parle bas pour qu’on com­prenne ». Ce chris­tia­nisme-là a donc « besoin du poème » et, en par­ti­cu­lier, de celui des moines/​poètes dans « la recherche d’un Dieu qui ne se tient jamais dans le champ de la camé­ra ».

Et il insiste bien sur la place irrem­pla­çable, au sein même de la poé­sie, de ces moines écri­vains : « Je suis sûr d’une chose : cette voie poé­tique du dépouille­ment monas­tique offre à la poé­sie – à la poé­sie tout court – un souffle ténu d’une force excep­tion­nelle ».

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