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LANCE HENSON

Par |2018-10-18T07:11:27+00:00 3 février 2013|Catégories : Essais|

Né en 1944, à Washington, Lance David Henson est Cheyenne, Oglala et Français. Son nom cheyenne est Walking bad­ger (Blaireau qui marche) l’animal dont il se sent le plus proche. Henson a gran­di dans une ferme en Oklahoma, éle­vé par son grand oncle et sa grande tante.
Il a ser­vi dans le corps des Marines durant la guerre du Viêt-Nam.
Peu d’écrivains amé­rin­diens sont aus­si impli­qués dans les pra­tiques tra­di­tion­nelles et céré­mo­nielles de leur peuple que Lance Henson. Membre de la socié­té cheyenne des Guerrier du Chien, de l’église des Native Americans et du Mouvement des Indiens d’Amérique (A.I.M), il a par­ti­ci­pé à la danse du soleil à plu­sieurs reprises.
Henson a choi­si de vivre de sa poé­sie depuis plu­sieurs années. Il par­court le monde, per­pé­tuant ain­si une tra­di­tion orale.

Si tout Henson est dans ces vers de 1988, extraits de cou­chers de soleil en okla­ho­ma :

 

où est la pro­messe qui emplit autre­fois cette terre
j’ai déjà posé cette ques­tion et depuis
j’ai appris à vivre seul en colère
et caché

aux fron­tières de l’amérique.

 

son style, lui, appa­raît dès le pre­mier poème, jour d’hiver près de calu­met, issu de son pre­mier recueil.
 

le gel a épais­si
sur la grille
des nuages gris tra­versent
le champ dans le ciel
de jan­vier
des mor­ceaux de four­rure brune
sont accro­chés au bois
près de la remise

des anciens sont
pas­sés là

 

Cette conci­sion à sai­sir l’esprit d’un lieu et d’un moment est typique de la pen­sée amé­rin­dienne. Certains titres de cette poé­sie mini­ma­liste, sou­vent libre de toute conven­tion de ponc­tua­tion, majus­cules, rimes et pieds, ins­crivent la trace de l’animal tenace auquel Henson s’est iden­ti­fié.

 

Le long de l’autoroute sinueuse sur une aire de repos
                                                   [entre Oklahoma et Tulsa.
J’ai sen­ti le soleil du matin au-des­sus du feuillage d’un jeune orme
se lever dans les sen­teurs de sauge et de fleurs des champs.
Je m’appuie sur mon coude.
Par-delà les champs, le bruit des voi­tures et le châ­teau d’eau iso­lé
signalent la pré­sence d’une petite ville.
Je sors mon cou­teau de des­sous le sac de cou­chage
et le glisse dans son four­reau, à ma cein­ture.
Ho hata­ma hes­toz na no me 
Nous sommes en juillet
je pense à une tasse de café sur une table de bois loin d’ici.
Je regarde en direc­tion de l’Ouest
vers chez moi.

 

Près du relais rou­tier de Midway porte sur lui la pous­sière et la boue des grands espaces. Mais qui sait encore recon­naître un orme, de la sauge ? Le lien qu’Henson a su sau­ve­gar­der avec son envi­ron­ne­ment natu­rel lui donne la force de per­du­rer dans une civi­li­sa­tion urbaine domi­née, désor­mais, par la tech­no­lo­gie et l’argent. Alors qu’il s’entretenait avec lui dans une chambre de motel typique des motels d’Amérique, Jo Bruchac, autre grand poète amé­rin­dien, nota que les paroles d’Henson le trans­por­taient vers un lieu plus ancien et plus réel que le plas­tique, le verre, et les cloi­sons de mâche­fer.

En témoigne Tard l’après-midi sur un lieu où les nazis pen­dirent des par­ti­sans ita­liens.

 

le long de la rivière ita­lienne les hiboux
dorment main­te­nant
per­dus dans la lumière noire de leurs cris
à bas­sa­no les arbres ont vieilli avec une croyance
                                                                               [sacrée
les fils ne peuvent pas­ser ici sans res­sen­tir le vent calme qui chante
chaque nuit leurs pères crient à plein pou­mon
dans les mon­tagnes
chassent avec les hiboux
ils sont par­tis
paix sur leurs der­nières paroles
paix sur vous
et moi

 

Henson est membre de l’église des Native Americans. C’est l’un des plus impor­tants mou­ve­ments de renais­sance spi­ri­tuelle panin­dien. Cette église créée en 1918, résul­tant de nou­velles croyances telles que la sainte méde­cine, c’est à dire le culte du peyotl, un cac­tus hal­lu­ci­no­gène, est for­te­ment impré­gnée de chris­tia­nisme. Adopter la reli­gion de l’occupant pour y per­pé­tuer la sienne que l’on avait inter­dite ? Pas seule­ment ! On peut devi­ner les affi­ni­tés cultu­relles d’une tra­di­tion cha­ma­nique avec l’enseignement d’un ‘‘pro­phète gué­ris­seur’’.

 

IMPRESSION DU RITUEL DU PEYOLT

 

Oh père céleste
bénis tes enfants
qui s’asseyent pen­dant
la lune de la terre rouge

entends nous main­te­nant que nous
tour­nons nos visages
regarde plus loin que nos mots
pen­dant que nous prions

donne-nous ce qui est pur
porte-nous jusqu’au non-dit

gué­ris-nous de nos bles­sures

*
**

Ma pre­mière ren­contre avec Lance Henson a lieu dans un théâtre lyon­nais, le 19 jan­vier 1998. Sollicitant le poète cheyenne pour la dédi­cace de son livre Une sou­daine soli­tude, je lui confie le paral­lèle que m’inspirent les ori­gines amé­rin­diennes de ma jument pie avec le fait qu’après-guerre la France exsangue impor­tait, par bateaux entiers, ces che­vaux sau­vages et tâchés à des­ti­na­tion de ses abat­toirs.
L’homme hoche la tête avec gra­vi­té. Déjà sur la pho­to, en cou­ver­ture du livre, le sou­rire confiant qui détend ses traits ne par­vient pas à effa­cer la tris­tesse de son regard sombre. Au-delà de l’apitoiement, j’y lis cin­quante-quatre années d’impuissance à secou­rir.
Après un ins­tant de réflexion, ou de sou­daine soli­tude, Henson signe : « Dans l’espérance pour notre mère la Terre. » Je pense à ma propre mère, morte d’un can­cer il y a deux mois, jour pour jour ; à cette mons­trueuse ruée vers l’or où le peuple de Colomb court comme un pou­let auquel on a tran­ché la tête. Trop tard ! Nous sommes tous Américains !

La même nuit, en voi­ture, lors de mon retour chez moi dans les monts du Lyonnais, j’ai lais­sé le livre toté­mique sur le siège pas­sa­ger, ouvert sur des mots peu habi­tués à l’encre et au papier. Je les lis à voix haute pour les appri­voi­ser : « Na tsist­sis­tas » évoque le cris­se­ment d’un grillon. Allongée à l’arrière, ma chienne ber­ger ne se redresse pas pour répondre.
Arrivé, je fais un détour par mon pré. Le mont Popey offre ses flancs boi­sés au vent du sud. Je m’approche de la bar­rière. Mes deux juments viennent à ma ren­contre. L’air est froid et humide. Je prends une pro­fonde res­pi­ra­tion en levant la tête. C’est la Voix Lactée qui donne au ciel son impres­sion de voûte. C’est notre galaxie. Bien avant que l’astronomie moderne ne le confirme, les Cheyennes dési­gnaient en elle, Mahéo, le grand créa­teur.
Je me sur­prends à le prier de me gar­der sain.
J’ai arra­ché le gui de vieux pom­miers et les ai éla­gués. Il me reste à brû­ler le bois. J’envisage de plan­ter une haie de noi­se­tiers et, au prin­temps, d’amener ma jument pie à l’étalon… Cette nuit-là, je ne m’explique pas une sou­daine séré­ni­té. Elle me fait mur­mu­rer à l’oreille des che­vaux : « na tsistsistas/​na shi neh /​na piva mohk da /​na shi neh. (Je suis un être humain /​ je suis là /​ je me sens bien /​ je suis là). »

En pré­am­bule d’une autre lec­ture dans la région, en octobre 1999, Henson déclare : « Je ne suis pas capi­ta­liste. Je ne suis pas com­mu­niste. Je ne suis pas Américain. Je ne suis pas Indien : les Indiens vivent en Inde. Je suis Cheyenne… Je vous salue au nom de la nation cheyenne…»
Ce jour-là, lors de notre seconde ren­contre, je lui parle de mon sou­hait de créer une « cabane d’éditions » et de le publier. J’ai beau me défi­nir en résis­tance contre les excès d’une éco­no­mie qua­li­fiée trom­peu­se­ment de mon­dia­li­sa­tion libé­rale, j’ai conscience que ce n’est pour lui qu’un dis­cours.
Lance a tenu sa pro­messe de m’offrir, d’ici deux mois, une poi­gnée de poèmes inédits. Quant à moi, à la manière de Coyote, cet esprit espiègle qui tire les ficelles der­rière le voile des appa­rences, fai­sant sur­gir l’irrationnel, ou du Farceur (tricks­ter), autre figure de la culture amé­rin­dienne, j’ai choi­si de les publier sous le titre iro­nique de : NOUS SOMMES TOUS AMERICAINS ! (en écho à un fes­ti­val inter­na­tio­nal de poé­sie à Paris où, invi­té, Lance raya sur l’affiche la men­tion « Américain » acco­lée à son nom, pour ins­crire Cheyenne à la place.)
La mau­vaise blague ! Dieu, mer­ci, Lance Henson est là pour témoi­gner du contraire inlas­sa­ble­ment. C’est tout le sens de sa mis­sion de Guerrier du Chien : pré­ser­ver la mémoire tri­bale et celle des peuples frères, même si – comme le chan­ta Antilope Blanche avant d’être assas­si­né à Sand Creek, en 1864 – « Rien ne dure long­temps, excep­té la terre et les mon­tagnes. »

 

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