> L’atelier des poètes (5)

L’atelier des poètes (5)

Par |2018-11-19T01:56:43+00:00 19 novembre 2014|Catégories : Chroniques|

En 1823, déjà,  Hölderlin affir­mait que la seule façon d’habiter le monde était de le faire poé­ti­que­ment… Pourtant,  il ne subis­sait pas, à son époque,  les ravages qu’une socié­té pro­duc­ti­viste et maté­ria­liste allait faire dans les esprits des humains trans­for­més en hommes-machines et en consom­ma­teurs,  jusqu’à l’aube du vingt et unième siècle. Et ne voi­là-t-il pas qu’en 2014, Jacques de Coulon fait entrer la poé­sie dans la caté­go­rie des ouvrages de « déve­lop­pe­ment per­son­nel », cet ava­tar du «  New-âge » de notre monde « wes­ter­ni­sé », avec un ouvrage titré : Soyez poète de votre vie –Douze clés pour se réin­ven­ter grâce à la poé­sie-thé­ra­pie. La poé­sie-thé­ra­pie, rien que cela, il fal­lait oser et le pire était à craindre, même si on pense qu’un poème matin et soir est une bien meilleure pres­crip­tion pour atteindre la vie heu­reuse que tous les tran­quilli­sants.

J’entends d’ici se récrier nombre de doctes éru­dits, d’ailleurs plus spé­cia­listes de poé­tique que de poé­sie, face à une telle «  vul­ga­ri­sa­tion », eux qui dis­sertent à l’infini sur « la mort de la poé­sie »… Vulgarisation qui serait, selon ces « savants » une qua­si-pro­fa­na­tion.

Et pour­tant, on pour­rait dire en pas­ti­chant Rimbaud : «  Elle est reve­nue !  Quoi ? La poé­sie ». Nous, lec­teurs fer­vents de poé­sie contem­po­raine et obser­va­teurs assi­dus, nous le savions déjà, à voir la pro­fu­sion de la pro­duc­tion édi­to­riale, plus encore le phé­no­mène de migra­tion de l’écriture poé­tique vers «  la toile » ( entre 800 et 1200 poètes «  réfé­ren­cés » par la SGDL et la banque de don­nées du  Printemps des poètes alors que des dizaines de mil­liers de per­sonnes, en France, s’essaient à écrire), et le suc­cès popu­laire des fes­ti­vals de poé­sie depuis le début des années 2000.  

Oui, la poé­sie est de retour et le fait qu’un tel ouvrage Soyez poète de votre vie soit publié en est une des preuves. « La poé­sie au ser­vice du déve­lop­pe­ment per­son­nel : tel est le pro­pos de cet ouvrage ».

Voilà com­ment l’éditeur le pré­sente :

« La poé­sie fait du bien. Elle libère les émo­tions de l’imaginaire, nous élève et nous vivi­fie. Elle renou­velle le regard que nous por­tons sur nous-mêmes et sur notre envi­ron­ne­ment. Elle nous aide à vivre mieux. Dans ce livre ini­tia­tique, agré­men­té de 24 exer­cices poé­tiques à pra­ti­quer soi-même, Jacques de Coulon montre com­ment la poé­sie nous aide à res­sus­ci­ter les scènes qui nous enchan­taient quand nous étions enfants, à faire le plein d’énergie, à créer notre légende per­son­nelle, ou tout sim­ple­ment à êtres enthou­siastes… ».

«  Se mettre en marche : l’accord du pèle­rin avec l’Etoile, Renaître : l’accord de l’enfant avec l’Aurore, Se recen­trer : l’accord du Montagnard avec la source, Guérir, l’accord du Magicien avec le Soleil, S’élever : l’accord de l’Oiseau avec le Ciel, Dilater sa conscience : l’accord de l’Explorateur avec le Cosmos, Méditer : l’accord du Voyant avec l’Arc-en-ciel, Retrouver l’Eternité : l’accord de l’Horloger avec l’Aiguille du Midi, Tisser son iden­ti­té : l’accord du Navigateur avec les Iles, Rêver sa vie, l’accord du Pêcheur avec la Perle, Aimer, l’accord du Fils du Désert avec l’Oasis, Faire de sa vie un poème : l’accord du Batelier avec la Rivière », tels sont les titres de ce véri­table « pèle­ri­nage aux sources » en douze étapes auquel Jacques de Coulon invite et ini­tie le lec­teur. Quel poète consé­quent pour­rait ne pas adhé­rer à ce pro­gramme ? N’est-il pas vrai que « Tous les poètes ont vou­lu chan­ger la vie. Sortir du confor­misme. Radicalement » ? « Sans cette exi­gence de vie nou­velle, la poé­sie n’est qu’une gui­mauve pour chas­ser l’ennui, ou, pire, un diver­tis­se­ment pour intel­los de salon. Ou alors elle se perd dans des cha­pelles obs­cures pour ini­tiés d’un lan­gage abs­cons » écrit-il, posé­ment.

Mieux encore, il invite à cette « conver­sion du regard » en employant des mots simples, quo­ti­diens et il ponc­tue ce véri­table « guide d’initiation au vivre poé­ti­que­ment » de vingt-quatre exer­cices pra­tiques aus­si divers que « La marche ryth­mée sur un poème » ou « L’écriture auto­ma­tique », car, il le rap­pelle : «  Comme l’écrit André Breton dans son Manifeste du sur­réa­lisme, la poé­sie implique une pra­tique, un tra­vail sur soi : Qu’on se donne seule­ment la peine de pra­ti­quer la poé­sie ! ».

Il a choi­si pour étayer son pro­pos de faire, fort oppor­tu­né­ment, appel à des poèmes de Rimbaud, Nerval, Baudelaire, que, loin de tout aca­dé­misme, il sait rendre clairs. Enfin,  il en appelle aus­si, régu­liè­re­ment, à René Daumal et à André Breton, vous admet­trez qu’il y a pire comme réfé­rences.

On s’interroge, par­fois fort doc­te­ment, dans des col­loques « savants », sur les méthodes pour « ensei­gner » ( ?!?!) ou don­ner le goût de la poé­sie. Gageons qu’avec ce « modeste » ouvrage, Jacques de Coulon conver­ti­ra au vivre poé­ti­que­ment et à la lec­ture de la poé­sie plus d’adeptes que tous les col­loques réunis. Et son édi­teur annonce déjà un second ouvrage : Exercices pra­tiques de poé­sie-thé­ra­pie. Décidemment, cet auteur, qui asso­cie réflexion phi­lo­so­phique, pra­tique de la médi­ta­tion et déve­lop­pe­ment per­son­nel ne doute de rien.

Que la lec­ture de cet ouvrage ne vous empêche pas de lire le magis­tral ouvrage de la phi­lo­sophe espa­gnole Maria Zambrano Philosophie et poé­sie, aux exi­geantes édi­tions Corti. Elle nous rap­pelle, avec force, vigueur et lim­pi­di­té, que phi­lo­so­phie et poé­sie ne sont pas anti­no­miques mais com­plé­men­taires (« deux sœurs insé­pa­rables »), filles de la pen­sée logique et ana­lo­gique. Complémentaires et pas anti­no­miques. Comme la lec­ture de l’un de ces ouvrages n’est pas anti­no­mique avec la lec­ture de l’autre.

Que la poé­sie vous garde… 

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