« Cette vie sans vie qui reste »[1]

      

          Le Jardin des adieux se décline en sept frag­ments « adieux, miroirs ter­nis, signes, morts, aveux, ques­tions infinies, légen­des et défail­lances » ouvrant d’emblée sur le mys­tère, l’énigme et l’aporie de la mort, ces « stro­phes » foi­son­nantes et ten­tac­u­laires s’aventurent du côté de l’indicible là où il ne reste d’autrui que son ombre immuable et la voix du poète ryth­mant le soupir de la perte. Le Jardin s’inscrit ain­si sous le signe de l’absence, déchiffre­ment autant que défriche­ment, ce lieu pré­fig­ure des glisse­ments de ter­rains sus­cep­ti­bles de rejoin­dre les flux et reflux de la métaphore marine au cœur d’une expres­sion qui se con­stitue dans le poème, au cours de sa créa­tion et en rap­port avec lui. Il faut donc exhort­er la voix du tré­fonds de la terre, à l’origine même de la sen­si­bil­ité, dans le désir et l’oubli. Le jardin devient, en ce sens, l’espace qui per­met le pas­sage de la réal­ité à son essence, le puis­er[2] hei­deg­gérien est pris dans la chair du poète, mais touche celui qui l’entend de façon à s’abstraire une part de cet univers. En effet, toute créa­tion, chez Duault, rejoint ce « puis­er », un milieu enténébré au cœur duquel la forme s’ébauche, don­née par l’œuvre, à la fois appel et indéter­mi­na­tion. Anal­o­gon du vis­i­ble, mais non copie con­forme du réel, le corps anamor­phique de l’être dis­paru, corps ter­reux ou mar­itime, engage une force révélante et le chant du poète s’engouffre dans l’obscur, puise sa force dans le foy­er d’une poésie, elle-même enrac­inée dans les vari­a­tions du lan­gage, exhumant la vérité d’un monde endeuillé.

       L’écriture relève, en con­séquence, d’un ent­hou­si­asme douloureux, ce qui se noue se dénoue à la fois, ce qui se voit s’efface en même temps qu’il se donne. Le poète trem­ble autant que sa parole exalte, rien de ce qu’il retran­scrit n’a forme rationnelle et rien n’est cepen­dant plus proche des saveurs de la vie, des cen­dres de la terre et des fluc­tu­a­tions de l’être. En somme, dans ce jardin des adieux, per­son­ne ne sem­ble là, le poète tra­verse le lieu en fan­tôme, ne répond pas à celui qui lui par­le, se laisse aspir­er par celle qu’il a per­du et par ce qu’il perd lui-même, se laisse absorber par des lieux à sa mesure, aban­don­nés et arides. Vide le jardin où l’étreinte demeure un sou­venir, Mort égale­ment l’espoir en une renais­sance du sen­ti­ment, Immo­bile aus­si le poète dans le jardin que la vie a déserté et qui sem­ble moins réel que la con­science de n’être déjà plus là.

     L’amour ne peut dès lors s’éprouver que dans la vio­lence de la perte : « Je me mords les mains / …../ l’abjection, l’ordure et la rage je les aime »[3] , et la mosaïque, par ces sept frag­ments d’un Amour per­du, cherche à dire la déchirure vivace et l’effroi du réel. Les mots livrent, bribe par bribe, le regard intense « des adieux », le temps qui passe et « [qui ter­nit] les miroirs », l’impression de réal­ité que l’on décèle dans chaque « chose », la cer­ti­tude d’une vie con­t­a­m­inée par la « mort », la lumière des «aveux» qui fait le fond obscur d’une con­nais­sance ren­due à l’éphémère, toutes ces « ques­tions infinies»  tis­sant la toile arach­néenne du jardin alors que l’autre, au cœur du texte, n’est déjà plus qu’un accroc iden­ti­taire :  « Oh je voudrais que jamais tu n’aies dit ce beau soir sou­viens / Toi mon amour qu’il n’est pas vrai que nous serons déliés ».[4] A cela s’ajoute la sen­sa­tion d’être aveu­gle et impuis­sant,  de ne pos­séder cet autre que dans la soli­tude, une pri­va­tion du sens que seule la voix est sus­cep­ti­ble de faire remon­ter à la sur­face de la terre. Et si la poésie du Jardin s’érige comme lieu de recueille­ment, quelque chose inter­dit cepen­dant cette voix poé­tique de devenir à l’égal de celui qui la profère, une forme sans chair, une sil­hou­ette spec­trale et soli­taire. Une mélan­col­ie est somme toute han­tée par une autre, ren­voy­ant à la fig­ure close du tombeau, mais celle-ci enferme, tel un coquil­lage, les bruits et mou­ve­ments fluctueux de la mer :

 

  « …………………. Je ne suis plus que mer étale camée
Dess­iné sur le sable étoile amère je ne délace que mes mains
Quand j’aurais tant à dire encore (…) j’attends
Que cesse sur la mer le mou­ve­ment qui saoule et me laisse là
Sous le ciel où tu essaies de lire ton des­tin l’esquisse de
Ta mort elle chem­ine en toi retourne tes paupières soulève
Ta chemise elle est là qui s’amuse de tes doutes et ton rêve
Elle tonne sous ta peau …….. »[5]

 

        En cadence, les veines sin­ueuses bat­tent aus­si le silence, con­tenant en minia­ture la rumeur entière de la vie, rap­pelant la réal­ité du passé, sa source ou son orig­ine. Le paysage du corps peut ain­si se trans­former en un paysage vivant, un bal­let de lumières col­orées et d’eaux var­iées où quelques mots symp­to­ma­tiques réson­nent en écho pour mar­quer la répéti­tion alié­nante du temps mor­tifère. Le monde est ren­ver­sé, comme de l’autre côté d’un miroir, délivrant  une image ardente grâce à laque­lle le réel ne cesse de se recom­pos­er en scène tou­jours dif­férente, une scène de mul­ti­pli­ca­tion et de foi­son­nement au cœur de l’individu, à l’instar du poème qui brise le silence sans par­venir à l’effacer. Le para­doxe force donc à aller au-delà de la sur­face, le poète établit des pre­mières analo­gies entre le corps et l’univers, la pro­fu­sion per­me­t­tant de rat­trap­er la con­cré­tude d’une altérité agile et vigoureuse. La vision du temps est de la sorte dépassée, tout cir­cule comme le sang devenu encre, tout relève de sig­naux capa­bles de méta­mor­phoser des instan­ta­nés en visions pérennes. Le corps du poète — comme celui de l’être dis­paru-  s’abreuve de désirs, rap­pelle l’envie de vivre en dehors des con­traintes tem­porelles, en une nou­velle alliance, comme une pos­si­ble renaissance : 

 

« Te recréer par la con­ju­ra­tion de la mer par la criée du sang
Par l’assourdissante rumeur je crèverai toutes les fenêtres
De ton silence je fra­casserai les car­reaux de tes yeux (…)
Je te veux belle comme un océan comme un pli salé d’éternelle marée te finistère 
Et car­avelle comme tu remontes en courant le long de tes seins
Mes mains flam­bent ton sang te bat les tem­pes je t’imagine si 
Vivante que j’en reste cour­bé…. » [6]

 

    Plutôt qu’une pesante rétro­spec­tion, l’élégie d’Alain Duault devient une véri­ta­ble épopée en ape­san­teur où le vis­age de l’absent sem­ble l’escale pro­vi­soire et sitôt oublié d’un voy­age du temps autour de lui-même.  La voix du poète, effeuil­lant ce temps, tente de rompre le cycle d’échec en invo­quant des his­toires con­traires, nais­santes ou fan­tas­mées, réelles ou à venir, et la parole se révèle, en toute fin du recueil, une ful­gu­rance de « légen­des et défail­lances » : « [la] plus belle blessure » de « cette femme anaphore »  où « le poème est défail­lance » [7]. Défail­lir, c’est per­dre pied sur terre, plonger en l’autre jusqu’à « l’overdose »[8], c’est ne voir de cet autre qu’une mer agitée, c’est redonner au chant son « car­ac­tère légendaire » ; la voix du rhap­sode se fait à la fois éloge du silence, écho puis caisse de réso­nance, voix ample et mélodieuse qui ne par­le plus mais qui vient de loin, d’un jardin antérieur, voix qui préex­iste à tout lan­gage com­mun. Voilà  pourquoi, si tout est déjà mort, tout peut évoluer sur le même ter­reau, recréant une présence dans le négatif du monde. Duault insuf­fle du vivant en le dilu­ant dans le sol meu­ble du jardin et dans le mou­ve­ment ouvert  des Océans. La terre et la mer pren­nent en charge le deuil du poète et les émo­tions s’inscrivent dans un domaine naturel, au milieu des ombres du jardin et des fluc­tu­a­tions de la marée : « Le vent qui vient de la mer et ravaude les larmes et nous prend/Par la main vers ce très vieux jardin où nous pour­rons rêver »[9].  Le désas­tre est dès lors fam­i­li­er, et l’être per­du se voit lui-même déplacé vers un objet métapho­risé, mer haute, mer basse , l’attraction ter­restre se trou­ve inver­sée quand le corps remonte de la terre, quand la mer devient une embel­lie, quand les lieux s’éveillent et finis­sent par débor­der de l’intime afin de reten­tir dans une dis­pari­tion que cha­cun peut pren­dre à son compte : « On se débat avec ses rêves on cherche le goût des sou­venirs / L’odeur des mots qu’on n’a pas sus »[10].

 

      Seul ce chant organique oblige à sor­tir hors de soi et à affirmer l’absence dans cette voix pleine d’un dehors qui l’altère. Com­par­er la mort de la femme « à l’effrayante mon­tée du silence » ou « à la ter­ri­ble soie du désir qui se pose et décom­pose », rend la per­cep­tion de la perte spon­tanée afin de pass­er, en d’inépuisables oscil­la­tions, de l’identité à l’anonymat ; le poète retourne ain­si dans l’oubli à force de « regarder vers l’amer », vers la matrice, vers le liq­uide aque­ux, vers cette éten­due marine qui donne nais­sance à « Tout et Rien » : « J’ai per­du tous mes rôles je manque à l’appel et si j’écoute / Ma voix rauque et cette chose qui me sem­ble je n’ai plus rien /  Je suis le sol gelé le grée­ment déchiré je suis je ne sais plus / Quel vent lassé me tient camisolé quand je regarde demain »[11].  De la sorte, Duault ne cesse d’interroger ses nuits per­dues[12], met en scène la ques­tion de la dis­pari­tion et du néant, et si son recueil, comme un hymne à la dis­parue, dit l’être cher, si ses vers évo­quent l’effacement de la vie et les couleurs de la mort atti­rant l’œil jusqu’à ce Vide qui orig­ine le poème, en revanche, la poé­tique de l’eau et de la terre ravive l’unité d’Un corps grâce au souf­fle du désir ardent et de l’élégie vio­lente dard­ée autant de silences que de cris. Les élé­ments naturels ne cessent d’investir, de nour­rir la voix poé­tique pour l’ancrer dans la con­nais­sance et dans l’ignorance de ce monde qui assas­sine ; de la même façon, si le passé subit le poids de l’invisible, un air à peine res­pirable, le présent un désir qui se con­sume au fur et à mesure qu’il se dit ou qu’il se ressent,  la voix du poète, de son côté, donne, dans un lyrisme essen­tiel, l’impression que tout est encore vis­i­ble : « N’écoute plus le chant amer viens je t’aime crois-moi cou­vre / Toi non ne prends plus froid ne prends pas feu ne t’en va pas »[13]. Le Jardin des adieux serait la réponse au pos­si­ble ressasse­ment-enlise­ment du deuil, trans­for­mant le manque en une émo­tion plus flu­ide, aérant et révélant une ombre sous un jour inédit : « Longtemps j’ai voulu touch­er le bon­heur qui reste sur la mer/ J’en trem­ble encore jusqu’au soir étran­glé jusqu’à l’ombre / Jusqu’à l’abandon mais je sais que je ne suis plus de ce monde / Et je m’endors chaque marée comme un enfant par ses rêves avalé » [14].

    Le lecteur est désor­mais face à une écri­t­ure nou­velle, une écri­t­ure génésique qui l’oblige à con­stru­ire son errance et à trou­ver son ori­en­ta­tion à mesure que le recueil avance entre gouf­fre et souf­fle, en une recom­po­si­tion de dédales et de détours imprévus. De la dis­pari­tion de l’Autre naît la sub­stance du poème dans toutes ses méta­mor­phoses, et la Voix poé­tique tisse, en de superbes déam­bu­la­tions, dans un rythme ample, énig­ma­tique, onirique, un texte char­nel afin que  la dis­parue  se déracine du néant, façon­nant un corps nou­veau et sub­li­mant la perte au cœur d’un étrange Jardin d’Eden. Enfin, si à l’origine du poème, il faut une présence qui, chez Duault, est en fait une absence, cette dernière le con­duit à déploy­er une langue d’une énergie insen­sée pour ten­ter d’être de nou­veau au monde, pour en fig­ur­er auda­cieuse­ment les bal­bu­tiements : «  Et tu ne sais plus même ce que ces mots salis ce cil­ice des/Syllabes défaites ce souf­fle vers où je me penche essayant/ D’entendre encore ce verbe qui me saoule et ce n’est plus/ Que sable glis­sant entre les cils ce n’est plus que silence »[15].

 

            La parole du Poète revis­ite ain­si la sphère de l’être dis­paru ou plus exacte­ment le prend à rebours, à son point de départ, à la nais­sance des sen­sa­tions. Le chant livre sa pro­pre genèse dilu­vi­enne, et il faut refaire le voy­age, fût-ce dans un lyrisme amer, car cette embardée poé­tique acquiert plus de présence que n’importe quel retour, en ayant su aller aux sources du rien et des illu­sions et en ayant bal­ayé d’un trait majestueux l’Indicible. In fine, le monde per­du renait dans l’homme, au cœur de sa chair et de ses mots, par cette « main qui tient l’immensité du temps »,  par cette écri­t­ure qui défie la mort. Et le flux de la mer joue avec ce qui reste de la mort tan­dis que le chant des­sine l’espérance d’une human­ité « au goût de lait cail­lé » et aux « envies de peau salée », un lieu de saveur et de savoir, terre obscure de pul­sions éter­nelles et de décom­po­si­tions char­nelles, mais Jardin où il est encore temps de recom­mencer puisque «  l’énergie incan­des­cente du dés­espoir » appelle l’Aurore.

 


[1]Expression d’Antoine Emaz (Boue)

[2]Heidegger, L’origine de l’œuvre d’art in Chemins qui mènent nulle part ; nou­velle édi­tion. Tel/Gallimard, Paris.

[3]Id, p104

[4]Id, p12

[5]Id, p46

[6] Id, p 47.

[7] Id, p102

[8] Id, p101

[9] Id, p52

[10] Id, p33

[11] Id, p69

[12] Référence au recueil : Où vont nos nuits per­dues, NRF, Gal­li­mard, Paris, 2002

[13] Le jardin des adieux, p108

[14] Id, p 67

[15] Id, p13

 

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