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Le scalp en feu (3)

Par | 2018-05-22T02:40:41+00:00 10 février 2013|Catégories : Chroniques|

« Poésie Ô lap­sus » – Robert Desnos

 

Le Scalp en feu est une chro­nique irré­gu­lière et inter­mit­tente, dont le seul sujet, en rai­son du manque et de l’urgence, est la poé­sie. Elle ouvre six fenêtres de tir sur le poète et son poème. Selon le temps, l’humeur, les néces­si­tés de l’instant ou du jour, son auteur, un cynique sans scru­pules, s’engage à ouvrir à chaque fois toutes ces fenêtres ou quelques-unes seule­ment. Michel Host

Décembre 2012 /​ Janvier 2013

                                                                                                                               

SOMMAIRE

  • UNE PENSÉE OU PLUSIEURS /​ DU POÈME EN PROSE (début d’une réflexion) /​ p. 2
  • LE POÈME /​ LES POÈMES : Moravia Ochoa (p.6) & Anne Jullien (p.10)
  • LE POÈTE /​  CATHY GARCIA /​ p.12

                D’autres poèmes de Cathy Garcia /​  p.19

  • AUTRE(S) CHOSE(S)  /​  p.27

                      L’art de la ques­tion (12 inter­ro­ga­tions fon­da­men­tales) /​ p. 28

     APHORISMES , SENTENCES ET PENSÉES D’AYMERIC BRUN (inédits 2) /​  p. 29

  • FEU(X) SUR DAME POÉSIE  /​ le poète avec ou sans recueil  /​ p.32
  • PASCALE DE TRAZEGNIES /​ ADORER (L’hostie rouge)  /​ p. 33
  • LIEUX DE POÉSIE /​  4 lieux   /​ p. 35

 

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UNE PENSÉE

ou plu­sieurs

Du poème en prose et du poé­tique (début d’une réflexion)

Ma biblio­thèque… Quel ennui ! On y aura fouillé, on l’aura pillée, mise à sac… Que sais-je encore ? Aloysius Bertrand et son Gaspard se sont envo­lés  – c’est par eux que je vou­lais com­men­cer -, le docu­ment que j’attends n’arrive pas (*), le monde est mal fou­tu de toute façon, sa fin annon­cée par des far­ceurs aurait mieux fait de se pro­duire, je n’aurais plus de sou­ci à me faire.  Bien sûr, ça aus­si a raté. Ma réflexion orga­ni­sée est, du coup, désor­ga­ni­sée, sa base ébran­lée et moi de même. Ressaisissons le fil de la pelote par un autre bout, et tirons, nous ver­rons bien.

   (*) Il vient de m’arriver. C’est le der­nier Cahier de la NRF, inti­tu­lé : La Poésie en prose au XXe siècle. (Les entre­tiens de la Fondation des Treilles). Ouvrage de 500 pages, qui me paraît d’emblée pas­sion­nant et que je recom­mande donc à tous ceux et celles qui sont inté­res­sés par ces ques­tions, et dont il va être sou­vent ques­tion dans les Scalps sui­vants.

Poème en prose dit tout autant que « poé­sie en prose ». Or la prose, dans son pro­saïsme natu­rel, m’a tou­jours été don­née pour anti­no­mique de la poé­sie. Poiêsis : le dic­tion­naire (V. Magnien & M. Lacroix) m’annonce : « 1. Fabrication de par­fum, de navires. 2. Composition de mélo­dies. 3. Composition de poèmes ; d’où œuvre poé­tique, poème, genre poé­tique. 4. Création d’êtres vivants ; sans com­plé­ment. Création. » Nous y voi­là. Que de « créa­teurs » en ce bas-monde, et qui ne se mouchent pas du pied ! Quant à la prose (pro­sa), elle est sim­ple­ment don­née, la mal­heu­reuse, pour cette « forme du dis­cours qui n’est pas régie par les lois de la ver­si­fi­ca­tion » (Le Robert, Dict. his­to­rique), pour de la syn­taxe pure et simple donc, défi­nie néga­ti­ve­ment, une orga­ni­sa­tion des phrases en vue de les rendre com­pré­hen­sibles par les majo­ri­tés par­lantes et enten­dantes. Revenant à la poé­sie, je devrais pou­voir conclure de ces pre­mières défi­ni­tions qu’elle se dis­tingue par l’obéissance aux règles et aux lois de la ver­si­fi­ca­tion, qu’elle se sou­met à des jeux d’accents divers, à des métriques et ryth­miques variées, à des rimes aus­si, retours de sono­ri­tés iden­tiques à de cer­tains endroits du vers et par­ti­cu­liè­re­ment en fin de vers. Si je peux sai­sir le par­fum ou les par­fums d’un poème, cela n’arrive pas à chaque poème lu ou enten­du, et pas tou­jours si le poème m’emmène vers des jar­dins  d’herbes et de fleurs. En revanche, Le Dormeur du val aura des par­fums d’eau et d’oiseaux (même sans qu’ils y soient cités), de cres­son parce qu’il est bleu et que pris dans le cou­rant il n’a pas d’autre odeur que celle de l’eau,  et celle du sang car Rimbaud me tient la tête auprès des « deux trous rouges au côté droit », mais non pas le par­fum des glaïeuls car ils n’ont pas d’odeur (pour moi du moins). Mais est-ce cela seule­ment la poé­sie ? Je com­prends très bien encore que tout poème est une sorte de navire, par­fois lon­gue­ment fabri­qué, qu’on livre à la for­tune des mers et des lec­teurs.

Lorsque chez Jean de Lafontaine, qui appe­lait fables ses poèmes, je lis des vers comme ceux-ci, que j’attrape presque au hasard : «  Certain fou pour­sui­vait à coups de pierre un sage. /​ Le sage se retourne, et lui dit : « Mon ami, /​ C’est fort bien fait à toi ; reçois cet écu-ci : /​ Tu fatigues assez pour gagner davan­tage. » (Livre XII, fable XXII), je me dis que, hor­mis les conven­tions des rimes embras­sées et d’un mètre régu­lier, c’est là une belle prose, simple et équi­li­brée, qui ne vise à dire que ce qu’il y a à dire ni plus ni moins. Pas d’autre arti­fice visible qui la chan­ge­rait en « poé­sie », et c’est fort en avance déjà, quelque chose de bien proche de cette prose si claire et légère qu’on lira au XVIIIe siècle. Mais, si j’ouvre, de Pierre Bettencourt, les Fables fraîches pour lire à jeun », et tombe sur « Mon bras » : « J’ai un bras qui a pris froid et qui ne s’est jamais réchauf­fé. Je l’avais lais­sé pendre hors du lit en dor­mant. Bien enten­du, c’est mon bras droit. Si j’écris, l’encre gèle dans le sty­lo et si je prends une femme par la taille, cela lui rap­pelle la glace qu’on lui a mis sur le ventre lors de son der­nier accou­che­ment, elle m’envoie pro­me­ner. », ou encore sur « Les ardoises » : « Ne croyez-vous pas que c’est dans les ardoises que la pluie se décide ? Elles se mettent à pal­pi­ter les unes sur les autres comme les plumes de grandes ailes qui vont s’envoler… Alors, flat­tée, la pluie tombe. » Ici, je n’entends que poé­sie : certes les temps ont chan­gé, Breton et sa troupe sont pas­sés par là, mais ce bras si gelé qu’il gèle l’encre, et pour­tant si indé­pen­dant qu’il veut encore s’enrouler à la taille des femmes, et ces ardoises qui appellent, pal­pi­tantes, la pluie sen­sible à la flat­te­rie, tout me paraît pui­sé aux fon­taines de la langue enfan­tine, maligne et coquine dans son savoir-faire ori­gi­nel. Les phrases prennent « des » rythmes en s’énonçant, elles les prennent d’elles-mêmes, de leur élan frais et rieur. Les accents répar­tis dans le simple énon­cé ; « Alors, flat­tée, la pluie tombe », font un joli vers que La Fontaine ne renie­rait pas, de même que l’alexandrin « [Il] l’avai[t] lais­sé pendre hors du lit en dor­mant. » Qu’on ne me fasse sur­tout pas dire ce que je ne dis pas, qu’il ne serait de belle prose chez Pierre Bettencourt, ni de poé­sie fraîche et ima­gi­na­tive chez La Fontaine. La ques­tion, qui n’est pas simple, est ailleurs. La ques­tion est : où et quand lisons-nous de la poé­sie dans ce qui est nom­mé poé­sie ou poème ? Elle est : qu’est-ce que la poé­sie, ou le verbe poé­tique ?

Baudelaire intro­duit les proses brèves du Spleen de Paris, qu’il com­pare aux « tron­çons d’un ser­pent », avant de les publier dans quelque revue ou pour les pré­sen­ter à Arsène Houssaye, en les nom­mant à chaque fois « Poèmes en prose ». À Houssaye, outre qu’il avoue volon­tiers sa dette envers Aloysius Bertrand, il confie ceci : « Quel est celui de nous qui n’a pas, dans ses jours d’ambition, rêvé du miracle d’une prose poé­tique, musi­cale sans rythme et sans rime, assez souple et assez heur­tée pour s’adapter aux mou­ve­ments lyriques de l’âme, aux ondu­la­tions de la rêve­rie, aux sou­bre­sauts de la conscience ? » Lisant une telle décla­ra­tion, je me dis que Baudelaire nous y offre quelque chose qui res­semble fort à une défi­ni­tion du « poé­tique », quelque chose qui paraît contour­ner le vers, qui va au-delà d’une prose qu’on pour­rait dire de simple com­mu­ni­ca­tion et se relie comme secrè­te­ment à d’autres tumultes : « mou­ve­ments de l’âme », sen­ti­ments pro­fonds, inté­rio­ri­té de la conscience et, pour­quoi pas, au drame humain. Pour l’instant, et avant plus ample infor­mé – le lan­gage des gen­darmes et celui de l’administration fran­çaise n’ont-ils pas des charmes anti­poé­tiques évi­dents ? -, il me semble que la recherche du poé­tique dans son exac­ti­tude (si une telle pré­ten­tion ne tombe pas dans le ridi­cule) pour­rait se faire dans la prose d’abord, puis à l’articulation de la prose et du vers… Ainsi, pour reve­nir au Spleen de Paris, voi­ci deux inci­pit que l’on peut voir, du point de vue du poé­tique, comme en oppo­si­tion presque totale de fonc­tion et de registre, c’est du moins mon sen­ti­ment. Chacun, pour­tant, ouvre un « poème en prose ».

« Il y a des natures pure­ment contem­pla­tives et tout à fait impropres à l’action, qui cepen­dant, sous une impul­sion mys­té­rieuse et incon­nue, agissent quelque fois avec une rapi­di­té dont elles se seraient crues elles-mêmes inca­pables. » (Le mau­vais vitrier)

« Laisse-moi res­pi­rer long­temps, long­temps, l’odeur de tes che­veux, y plon­ger tout mon visage, comme un homme alté­ré dans l’eau d’une source, et les agi­ter avec ma main comme un mou­choir odo­rant, pour secouer des sou­ve­nirs dans l’air. » (Un hémi­sphère dans une che­ve­lure)

J’annonçais, en sous-titre, le « début d’une réflexion ». Elle se pour­sui­vra, je ne sais si dans le Scalp IV ou V… La ques­tion posée est donc : « Qu’est-ce que le poé­tique ? Quel texte, don­né pour poé­tique, pour poé­sie…  est véri­ta­ble­ment poé­tique ? Est véri­table poé­sie ? Quel texte n’en est pas ? Et pour­quoi ? » Cette ques­tion a-t-elle de l’importance, un inté­rêt ? Le flou le plus artis­tique règne dans ce domaine, et des impos­teurs qui se connaissent ou qui s’ignorent, des imi­ta­teurs conscients ou incons­cients se baladent un peu par­tout, dans les recueils et les livres, voire sur sites et blogs où ils font fureur. Toute contri­bu­tion à cette réflexion paraî­tra dans le Scalp, et gar­de­ra sa che­ve­lure : il suf­fi­ra de la faire par­ve­nir à Michel Host par la voie de RECOURS AU POÈME. 

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LE POÈME /​ LES POÈMES

Viennent, dans ce Scalp III, des dames éprises des poèmes, rien que des dames… Pur hasard, qu’on veuille me croire. Certaines se disent « poé­tesses », d’autres se demandent si ce nom est vrai­ment sérieux, s’il ne vau­drait pas mieux pour elles de se dire « poète ». Je devrais m’en moquer, mais quoi… cela a-t-il sens com­mun : « une poète » ? Poétesse me paraît mieux, et d’ailleurs qui n’aime pas les mai­resses, les hôtesses d’accueil et de l’air, voire les bou­gresses, les devi­ne­resses et les prê­tresses ? Et qui ne garde en son cœur sa maî­tresse d’école, et d’autres peut-être qui vinrent après elle ?

    

Prenons-les, ces poèmes, en espa­gnol, chez MORAVIA OCHOA (un long poème envoyé à ses amis et connais­sances par voie hert­zienne), et, en fran­çais, un autre sai­si dans le der­nier recueil d’Anne JULLIEN.  

                              

MORAVIA OCHOA

 

DEL LIBRO INÉDITO : CUANDO MARÍA DESPRECIÓ A LOS RUBIOS DE OAKLAND

TODAVÍA

 

Si me pre­gun­tan a dónde fue el amor

yo les contes­to que a la fosa común

Allí está arro­dilla­do, miran­do los hue­si­tos

la ceni­za y lo deforme

el ojo caí­do en la mitad de la boca

la hin­chazón y la espal­da

raja­da por un true­no

de láser,

allí las manos espo­sa­das

una y la otra amar­ra­das

un tiro en el cos­ta­do y en la espal­da

tal vez al corazón,

el cam­po de concen­tra­ción gigan­tes­co

albrook y núme­ros al pecho

mount hope el gran cre­ma­to­rio

y el espa­cio que arde todavía

 

El cuar­tel

Lo que que­da­ba del cuar­tel bom­bar­dea­do

astillas de pared muñe­cas rotas,

carne ama­sa­da con pan de lágri­mas y muer­tos que

no tuvie­ron tiem­po de saber que morían

mien­tras bus­ca­ban el fusil,

eso, hijos míos del maña­na

biz­nie­tos glo­rio­sos de los sobre­vi­vientes aver­gon­za­dos,

eso, lo que quedó, fue des­tro­za­do

a pun­ta de mazo, a golpes, a odio, a mie­do

mien­tras rugìan los usur­pa­dores

frente a las cáma­ras ofi­ciales demo­crà­ti­cas

 

Dignidad

Uno al espan­to le puso pun­to en boca

amelló el filo del aire para seguir de pie

abrió la puer­ta y puso hama­cas

exten­dió los pasa­di­zos

mul­ti­plicó los espa­cios de la casa

se abrió a la madru­ga­da

al rojo sol mar­ti­ri­za­do

Amor, y men­tiría si te digo

que me acor­dé de ti por tus dos ojos

no te lo he pre­gun­ta­do pero sé

que moriste con todo el que moría

y ambos aho­ra somos som­bras,

sobre­vi­vientes

lo que que­da del ultraje :

vergüen­za

digni­dad

 

El mili­tar

Porque esta­ba la lumbre en ellos y

los hijos dor­mi­dos

y el bar­rio alegre a pesar de la ter­rible ame­na­za

él le dijo des­pa­cio : anda y cier­ra la puer­ta

voy a hacerte el amor

quizás el últi­mo

Ella puso una lla­ma de fue­go entre los ojos

un incen­dio del bue­no

y se pren­dió.

la T – 65 des­can­sa­ba

y sobre la boca del fusil ella puso

su ropa

él miró hacia el reloj ven pron­to amor

apú­rate no olvides, Isabel,

Tengo guar­dia a las doce

 

Espera fie­ra

Cuando se vio en los dia­rios y la vio

des­nu­da

ambos

abra­za­dos

miró con ojos ple­nos la bel­le­za

de aquel amor

María, qui­so saber ¿cuán­to tiem­po ha pasa­do ?

entonces fue al cuar­tel y oyó con toda cla­ri­dad

que un mes había pasa­do

y que el ban­di­do aquel

a golpe de mar­tillo gol­pea­ba contra muros ape­nas en pie

y la ciu­dad caía en pie­dras pequeñi­tas

Todo era des­tru­ción allí donde agarrró el fusil

Ciego de ira buscó las ceni­zas de su cuer­po y

se metió entre ellas

desde entonces una espe­ra fie­ra habi­ta

en la ciu­dad

de los muer­tos sagra­dos que pocos

se atre­ven a nom­brar

 

Angela

De "Eagle" el per­ro bus­ca cadá­veres que no exis­ten,

hijo de grin­ga que es hués­ped de lujo en Panamá, todos hablan, es

noti­cia a color, de pri­me­ra pla­na, mas de ti Angela, y de todas las víc-

timas de la inva­sión yan­ki 1989, quién habla, quién de tus hue­sos, de

las ceni­zas de tan­tos  quién se ocu­pará ?

Angela, si tú vivie­ras estos días

si des­per­ta­ra tu corazón de un sal­to

desde la muerte a donde fuiste

pre­me­di­ta­da­mente

mejor dicho asu­mien­do los ries­gos,

te extra­ñaría enor­me­mente que

eres silen­cio aún

que nadie te mal­dice ni ben­dice ni dice tu nombre

que eres una his­to­ria colec­ti­va y difu­sa

innom­brable y teme­ra­ria

ape­nas "los muer­tos de diciembre".

estás allí, segu­ro, den­tro de ese montón,

a quién le impor­ta la sole­dad de tus vie­jos zapa­tos

a quién tu cua­der­no de mucha­cha

a quién le impor­ta, en ver­dad, Angela,

Agripina o Arturo,

tu nombre y apel­li­do,

el espa­cio que antes ocu­pa­ras en la casa pequeña,

en las esqui­nas de la mul­ti­tud.

A quién contarle las razones de peso que tuviste

para alis­tarte en eso que fue­ra

patria libre o morir

ni un paso atrás – por Panamá la vida

 

Una grin­gui­ta lla­ma­da Sara York

no he oído nada de ti Sara York

ves­ti­da de pol­le­ra

conde­co­ra­da por car­tas y medal­las

cabal­li­to de troya tal vez

que alguien tomó en serio.

no he oído una pala­bra de ti sara york

¿qué cosa eres ?

detrás de ti ¿qué cosa Sara, Sara,

qué cosa pien­sas ? ¿dices ?

¿aca­so no viste a fon­do ?

dices que ama­bas Panamá

te creo

la ama­bas, la querías,

ya se saben las for­mas del amor

con que tu pue­blo ama

voraz­mente

a la fuer­za

a gar­rote

a tram­pa

Sara York qué vergüen­za

estás cal­la­da

 

MORAVIA OCHOA /​  poèmes reçus en décembre 2012

 

Moravia Ochoa est née au Panama.

Poète, auteure de contes, active dans le domaine cultu­rel, mili­tante pour la paix, le bien-être et la jus­tice sociale pour les peuples qui com­posent la pla­nète.

Après le bac­ca­lau­réat, elle pour­suit ses Humanités en facul­té de phi­lo­so­phie, lettres et édu­ca­tion, et à l’Université de Panama (Langue espa­gnole et jour­na­lisme). À l’étranger, elle suit des cours spé­cia­li­sés rela­tifs à l’administration cultu­relle, la lit­té­ra­ture, les mou­ve­ments fémi­nins.

 

En tant qu’invitée, elle par­ti­cipe à des forums, assem­blées, congrès et ren­contres inter­na­tio­naux. Membre du Tribunal Anti-impé­ria­liste de Notre Amérique (TANA), que pré­si­da le Dr. Guillermo Toriello (Guatemala). En tant qu’écrivain, elle par­ti­ci­pa à diverses acti­vi­tés dans et hors de son pays. Jurée de la Casa de Américas (Cuba), 1978. Membre repré­sen­tant le Panama au Conseil Editorial de la Presse lit­té­raire de l’Amérique cen­trale. Responsable de la page de l’Union Nationale des Ecrivains (UDEP) au quo­ti­dien La Estrella de Panamá. A col­la­bo­ré aux jour­naux : El Matutino, La República, Crítica, La Estrella, et tra­vaillé dans le jour­na­lisme cultu­rel à la Radio Nationale dans des émis­sions vomme : Itinerario, De aquí en ade­lante (À par­tir d’aujourd’hui).

 

« Parenthèse à sou­li­gner : Moravia Ochoa, en rai­son de l’invasion de son pays par les États-Unis, en 1989, démis­sion­na de son porte de Directrice Nationale du déve­lop­pe­ment cultu­rel (Institut National de la Culture) afin de ne pas col­la­bo­rer avec le gou­ver­ne­ment d’occupation. »

Elle a exer­cé plu­sieurs charges direc­to­riales dans cette Institution, par­mi les­quelles Directrice du dépar­te­ment des Lettres, sous-direc­trice du déve­lop­pe­ment cultu­rel, direc­trice natio­nale cofon­da­trice du Front des Travailleurs cultu­rels ; du Collectif Poésie dans la Rue, et fon­da­trice de ce qui allait être l’Institut de l’Amitié Panaméo-Cubaine. De 1994 à 1998, elle fut Attachée cultu­relle à l’ambassade du Panama à Cuba. Conseillère à l’INAC.

 

Parmi ses œuvres poé­tiques les plus récentes : :Hacer la guer­ra es ir con todo ; Contar Desnuda, La Gracia del Arcàngel ; La Casa Inmaculada.

En 2012, el obtient le Prix de Poésie Esther María Osses, de l’Institut Panaméen des Etudes du Travail, avec son livre Hojas de vida en la mujer que habi­to, qui sera édi­té pro­chai­ne­ment. Sous presse ; Cuando María des­pre­ció a los rubios de Oakland, sur l’invasion nord-amé­ri­caine du Panama, en 1989. Les plus récents : Juan Garzòn se va a la guer­ra ; En la tram­pa y otras ver­siones inèdi­tas ; Las esfe­ras del viaje (selec­ción de varios de sus libros y cuen­tos inédi­tos).

&

ANNE JULLIEN

 

Et de son recueil  « Dans la tête du cacha­lot »

Éd. ASPHODÈLE  /​ 2011 /​ http://​aspho​dele​-edi​tion​.pages​per​so​-orange​.fr/

 

Anne Jullien ne nous parle pas depuis la jetée, ou le phare, ou même de la plage, mais d’ « une chaise au milieu d’une pièce », et « assise sur la chaise ». C’est une situa­tion com­mune, ou ordi­naire, car la chaise il la faut bien pour s’arrêter un ins­tant lorsque, elle nous le pré­cise en exergue : « quelque chose en moi s’agite que rien ne calme /​ ce n’est ni pen­sée ni dou­leur ».

Ce « quelque chose » est à pré­ci­ser lui aus­si, et autour de son mys­tère s’assemblent les images du temps, de notre temps, et avec elles « les ques­tions che­minent ». Questions adres­sées aux humains :

« je me demande si les réponses

ne sont pas dans le mou­ve­ment

entre vous et moi »

mais aus­si aux objets du monde qui nous pro­posent leurs jueux d’illusions :

« la nuit les par­kings mouillés éclai­rés

quand on les longe en voi­ture

res­semblent à la mer »

Dès lors la mer n’est elle-même qu’images à connaître, à recon­naître, belles et par­fois mor­telles et rêveuses :

« de la mer je ne connais que

les abysses mar­tiens où les cadavres plongent

à la recherche

d’une main d’ange »

Le cacha­lot y voit, lui, à de pareilles pro­fon­deurs. Le cacha­lot est dans la tête d’Anne Jullien. Il sait de quoi il parle. De la poé­sie d’abord, de l’insupportable poééézzzz­zie : « Je ne sais pour­quoi /​ la poé­sie cul-de-poule /​ ou celle auri­cu­laire /​ me fait froid dans le dos ». « … quand je lis des mots sans chair /​ je pré­fère les champs /​ les jar­di­ne­ries et les nichoirs /​ la poé­sie sans crème et sans jouis­sance /​ me rend femme fri­gide quand le mot pour mot hor­ri­pile ma conscience »… Sur cette « misère », nous sommes bien d’accord. Mieux valent alors les gens que ces mots-là, « les gens qui marchent et les gens qui reculent /​ les gens qui bafouillent et les gens qui pié­tinent »… Mieux vaut « le tri­vial », oui, qui alors devient « tri­vial ». Pour gagner autre chose, par consé­quent, s’extraire et des­cendre dans les choses, au pro­fond, une déci­sion s’impose : « J’ai ins­tal­lé mon bureau dans la tête du cacha­lot », nous dit l’occupante de ce bureau. Connaissance par les gouffres, disait quelqu’un ! Dans les gouffres se joignent les rêve­ries, les enfances, les lec­tures – Queequeg ! – et l’on sait tou­jours de quoi l’on parle :

« Dans la tête du cacha­lot je coule et je le console

je suis la mélan­co­lie du cacha­lot »

Les jours dif­fi­ciles, les cau­che­mars de la contem­po­ra­néi­té se résolvent peut-être… peut-être… de cent manières, dès lors que notre bureau est si bien ins­tal­lé : dans la poé­sie d’abord, « un pot dans lequel ver­ser /​ les fou­lards et les lapins /​/​ La poé­sie est un pot scel­lé /​ un ton­neau des danaïdes », un pot où trou­ver à nous nour­rir ; dans les croi­sières qui, pour n’être pas à la por­tée de toutes les bourses, sont à regar­der comme le fai­sait Pessoa, du bord du quai :

« les yeux levés sur le Queen Mary

je fais par­tie des badauds à quai

étran­gère

au rêve de s’embarquer » –

et, à la fin, un bizarre goût de mort :

« je vais mou­rir d’une déchi­rure à la plèvre

aspi­rant les eaux, l’air, les insectes

les mau­vaises herbes et le pol­len,

à mes lèvres un poème

prières de païen »

Anne Jullien nous emmène avec elle  (avec nous-mêmes aus­si, pour peu que nous y pen­sions), dans son voyage, que ce soit autour de son /​ de notre nom­bril, ou autour des arbres tibé­tains et leurs « chif­fons à prière ». Comme elle nous pou­vons dire :

« je n’ai qu’une vie à dis­po­si­tion

cuir, soie, éther entre les os

le véhi­cule est un corps

une vie à expé­ri­men­ter »

C’est de notre vie, de notre unique vie qu’il est ques­tion dans cette poé­sie qui, pour ne pas se haus­ser du col, pour évi­ter de tom­ber dans les rhé­to­riques creuses et pré­ten­tieuses, n’en est pas pour autant d’une sim­pli­ci­té qui tou­che­rait à la pau­vre­té. Elle nous place entre des miroirs qui portent nos reflets, corps, temps, espace, « éther entre les os », sans nous assom­mer de concepts. Elle ne nous laisse pas, cepen­dant, tout à fait tran­quilles ni sereins… Elle finit pas nous tendre un « poème de novembre », où gît un rêve de Portugal, la figure du « plus grand voya­geur » qui est, il fal­lait nous en dou­ter, « un poète assis ». La boucle se boucle, disque tour­nant sur la pla­tine, pas triste, atten­dant qu’on replace le bras arti­cu­lé, à la manière d’antan, sur le sillon, avec « l’odeur grise du sable », et « ici, le vent fou de novembre ». « Quelqu’un » nous rejoin­dra, qui est là, non loin, soi dans l’autre, l’autre-soi, dans l’énigme, le pri­vi­lège, le sacre­ment de vivre, et peut-être même nous sera-t-il don­né de retrou­ver Blaise Cendrars, car il est quelque chose de par­ta­gé, dans ces vers libres, avec ces gens que Dante et Virgile ren­con­traient, au Purgatoire mieux qu’ailleurs, dans une com­mu­nau­té de des­ti­née dont témoignent de sem­blables images :

« j’entends les vagues

qui rou­laient à trois-rivières ou à capes­terre

dans la nuit tro­pi­cale

quand nous allions de mai­son en mai­son

toi et moi et lau­ra

et que nous n’avions rien que nos peaux »

M.H.

 

 

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LE POÈTE

 

C’est CATHY GARCIA.

Le choc ini­tial s’est pro­duit avec la lec­ture de Salines. Il m’a été offert la pos­si­bi­li­té de post­fa­cer le recueil : je reprends ici l’intégralité de ce texte écrit dans l’éblouissement et la prise de conscience de ce qu’à tra­vers cet ensemble, une éner­gie renou­ve­lée et abreu­vée à d’anciennes sources se mani­fes­tait dans la poé­sie fran­çaise de cette fin de siècle, poé­sie le plus sou­vent exsangue, cal­cu­la­trice, pau­vre­ment rusée dans ses appar­te­ments peu­plés de pro­fes­seurs bavards et d’écoliers peu atten­tifs.  

 

Postface

 

Il n’est pas de faux-sem­blants, ni dans le dire, ni dans l’image, ni dans la tra­jec­toire chez Cathy Garcia-Canalès, et moins qu’ailleurs peut-être dans SALINES. Ce beau titre assume une ampli­tude et un regard qui, d’emblée, nous rap­prochent de la mer et du vent, de la peau char­gée des odeurs chaudes de l’amour, et, pour tout dire, d’un élan vital ori­gi­nel, celui que Cathy Garcia sait cueillir aujourd’hui encore, avec toute son éner­gie, sa puis­sance, par­mi notre monde qui se le dis­si­mule peut-être der­rière les écrans de fumée de la pol­lu­tion des esprits, sous le voile d’une bien­séance digne des hypo­cri­sies bour­geoises anciennes, monde dont les échap­pa­toires vont au  « por­no »  pauvre qui, mis en image ou en mots, passe pour liber­té.

La liber­té poé­tique inté­rieure est d’une tout autre matière : c’est l’élément moteur, astral et magné­tique qui, s’il désta­bi­lise les centres émo­tion­nels, réta­blit l’âme humaine dans les beau­tés et les gran­deurs ter­restres. Le recueil s’ouvre sur une éton­nante affir­ma­tion des mul­tiples facettes de la fémi­ni­té, énu­mé­ra­tion à la façon de Rabelais, moins impu­dique que gon­flée des sèves de la séduc­tion et de son chant. Et, dans la fou­lée, cette osten­ta­tion de l’être fémi­nin – tota­le­ment fémi­nin -, entiè­re­ment soi, pro­téi­forme et, comme dans une fier­té cou­lant de source, ancrée dans la blan­cheur, la saveur et l’éclat du sel !   

 

Je suis femme

 

Unique mul­tiple

 

Je suis la grande saline

 

Cela, pour­tant, man­que­rait beau­coup de sel si ne se pré­sen­taient, comme sur l’éventail his­to­rié d’une belle madri­lène, ou dans une tapis­se­rie du para­dis d’avant l’humiliation des chutes et des divins opprobres, les véri­tables for­tunes, les bon­heurs, et même les joies, de s’établir, fût-ce pour un temps limi­té, dans le monde des vivants. Cette fon­da­tion n’est pas une conquête, pas davan­tage une revanche  – ce serait comme de vou­loir ins­tal­ler les bon­heurs sur les com­bats et les guerres, sur les obs­cu­ran­tismes qui, eux, ne désarment jamais  – mais une posi­tion de nais­sance, en quelque sorte, parce qu’être femme c’est cela, ni plus ni moins, c’est être dans la ger­mi­na­tion, l’efflorescence, l’offrande et le plai­sir :

 

j’aime à fleu­rir

clan­des­ti­ne­ment

 

m’ouvrir à des nuits étoi­lées de plai­sir

écla­ter sous la brû­lure d’un soleil mâle

 

Comment ne pas se sen­tir enva­hi quoique plei­ne­ment en accord, empor­té par la mélo­die d’un grand Pan retrou­vé, reve­nu d’une éter­nelle absence, celui dont Michelet pleu­rait la dis­pa­ri­tion aux rivages de l’Égée après que s’y fut enra­ci­né le mora­lisme judéo-chré­tien ? Quel plai­sir donc  – et le mot est char­nu, gor­gé comme fruit à la fin de l’été – de lire, de dire ces vers libres de leur pleine liber­té, ces cadences brèves et longues tirées par les vents des dési­rs et des effrois !

Salines, avec ses poèmes, ses images, ses rac­cour­cis par­fois sau­vages, par l’innocence non dépour­vue de ruses et de sub­ti­li­tés de ses inven­tions, par ses assem­blages ver­baux inouïs, nous plonge sans crier gare dans ce qu’une pen­sée poé­tique renais­sante  – celle de Rabelais et de Ronsard notam­ment, que pré­cé­dèrent des fabliaux sou­vent char­gés d’autant de frus­tra­tion que de drô­le­rie – cher­chait et retrou­vait si bien en écar­tant les dégui­se­ments des tra­di­tions guin­dées et gui­dées depuis les Pères de l’Église et la Rome vati­cane. Dans Salines, le carpe diem,  n’a plus à se signa­ler comme ambi­tion et désir, car il est, désor­mais et expli­ci­te­ment, l’existence elle-même, son pro­jet de vivre, sa réa­li­sa­tion la plus entière ima­gi­nable. Cela se dit dans une langue magni­fique, dans l’inattendu des sen­sa­tions tra­duites, cueillies et éprou­vées à l’unisson :

 

sur mes dési­rs paral­lèles

j’ai ten­du des ponts

des pas­se­relles ins­tinc­tives

pour atti­rer la foudre

bala­frer la plé­ni­tude

de mes courbes peut-être trop

mater­nelles

 

Cela se dit avec plus d’instinct encore, dans la cru­di­té fraîche du mot sen­sible et juste, dans la sim­pli­ci­té des évi­dences toutes accep­tables, toutes accep­tées :

 

je suis une bête de lit
miau­leuse jouis­seuse
une arche de ten­dresse
une manne une nef
je suis un souffle une fièvre
une fente à polir

 

Cela se dit de cent façons, et tou­jours dans une magni­fi­cence ver­bale qui émeut ! Cette poé­sie, sans aucun doute, m’émeut jusqu’à la moelle des os, et j’en jouis sans me las­ser. C’est la parole de célé­bra­tion de ce qui existe : de ce qui est par consé­quent. Foin des sub­tiles et col­lantes bar­rières par les­quelles des phi­lo­sophes, mais aus­si des poètes en forme de pois­sons froids, vou­draient qua­driller le vivant, le chan­ger en spectre, en pur concept, en registre cadas­tral… J’aime ici la saline sen­sua­li­té, l’aveu sans détours de la splen­deur des mou­ve­ments libé­rés par et à tra­vers la puis­sance de vie du corps, des corps… Oui, c’est beau, et très « entre­pre­nant » au sens où il faut se per­ce­voir en vision totale pour entre­prendre d’être. Au risque de ma bana­li­té, je lis le chant joyeux de ces vers comme un hymne à la joie, comme la déli­vrance pre­mière, l’entrée dans le jour, au matin où tout com­mence…

 

La célé­bra­tion est un registre qui s’affronte aux dan­gers du répé­ti­tif, de la solen­ni­té et de l’ennui. Cathy Garcia s’en évade comme le papillon, avec la grâce val­sante de l’inspirée. Elle mul­ti­plie les points de vue, les approches, les situa­tions ; ni l’air ni l’eau ne lui manquent et ne nous manquent, ni le ciel ni la terre, ni la nuit ni le jour, ni les fri­mas ni les cha­leurs. Le monde créé est, de par sa nature, une tota­li­té de nature. Tout le recueil vibre sour­de­ment, et non moins lumi­neu­se­ment, de ce contraste impli­cite entre le jar­din de la Création que nous n’avons plus que le choix de regar­der en songe, et ce jar­din muti­lé que, sous nos yeux, salit et mar­ty­rise la moder­ni­té cupide. La poé­tesse Cathy Garcia – elle ne récuse pas ce beau titre ! – n’écarte jamais l’homme,  je veux dire le mâle, le por­teur de phal­lus immo­deste ou domi­na­teur – cet impor­tun majeur qu’elle veut allié, com­pa­gnon non pas adou­ci, ni domp­té, mais com­plice néces­saire :

 

je cours encore après toi

ani­mal intré­pide

aux mains si fines

homme rivière aux étreintes

mille fois renou­ve­lées

homme si vaste

aux bras de sable

homme pro­fond

de sagesse infi­nie

 

 

De cette confiance, de cette com­pli­ci­té amou­reuse naissent des sen­ti­ments d’une autre sorte. Nous glis­sons sou­dain sur le ver­sant périlleux et bou­le­ver­sant des choses : la conscience se fait jour  – aiguë comme la mor­sure d’une bête veni­meuse – de la fra­gi­li­té de toute construc­tion ou repré­sen­ta­tion du monde et de soi. La menace, fût-elle mas­quée par l’attente des bon­heurs, est per­ma­nente, aux aguets, prête en un ins­tant à jeter à bas l’édifice de notre vie. Elle sur­gi­ra du nœud même de l’amour :

 

l’illusion

est si belle

 

vaut bien la bles­sure

que tu ne man­que­ras pas

de me faire

 

Elle sur­gi­ra de notre propre fai­blesse  – « et si l’on n’était pas aus­si fort /​ que l’on croyait ? » – comme de la puis­sance qu’il est besoin de déployer, tou­jours, jusqu’à l’épuisement de nos forces, pour se tenir en vie d’abord, puis « faire tour­ner le monde /​ à l’envers ».

 

Elle sur­gi­ra, en dépit que l’on danse « la danse dis­so­lue /​ des algues amné­siques », de notre fra­gi­li­té, de la fuga­ci­té du temps qui est notre loi et notre geôle ! C’est là source d’une crainte et d’un vacille­ment constant :

 

ne pas se prendre
le plein fouet
le ver­sant nu de nos extrêmes
fra­gi­li­tés

 

Le désordre cos­mique est aus­si un ordre immuable qui ne peut être refu­sé ou nié. L’âme s’y veut au large, s’y crée son espace enso­leillé d’un moment ; mais le cœur, s’il fut un jour « chas­seur soli­taire »eh bien, il n’en fini­ra pas de 

Solitude
le cœur dans son ter­rier
un lape­reau trem­blant

 

De cette tra­gé­die dis­crète qui tou­che­ra cha­cun de nous, dans un désa­mour, un recoin d’hôpital ou un lit fami­lial, Cathy Garcia-Canalès ne fait pas tout un drame ! – car, si « nos mains [ne sont]  rien que des oiseaux  dans la cage du temps », notre flamme de plai­sir et de vie, déses­pé­rée noblesse, réside en fin de compte dans ce qui leur est propre,

 

le geste

tou­jours neuf

 

 

L’oubli dans lequel a som­bré aujourd’hui la poé­sie rejoint le tré­fonds de l’obscurantisme. Les poètes n’en ont cure, ils et elles chantent dans l’arbre, sous le ciel. De Marie de France à Louise de Vilmorin, d’Anne des Marquets à Marie Noël, en cas­ca­dant de Pernette du Guillet à Louise Labé, Marceline Desbordes-Valmore, Anna de Noailles et  – bien sûr – jusqu’à Madame Colette, le long poème écrit par les femmes dans cette langue sublime encore appe­lée fran­çaise, est ce ruis­seau clair et cour­tois, tour à tour enso­leillé et ombré, sen­suel et inci­sif, qui mur­mure et chu­chote comme l’esprit du monde vivant. Il coule de source ancienne et nou­velle par le sous-bois de la forêt lit­té­raire où les hommes se sont faits chas­seurs abso­lus, domi­na­teurs sans par­tage. Cathy Garcia-Canalès est de cette eau pure, de cette force infi­nie et loin­taine des fon­taines résur­gentes. Elle est la perle qui fait la for­tune du pêcheur de perles. Certains l’ont déjà décou­verte, et je suis des élus. Mon admi­ra­tion est sans mesure. Je vou­drais seule­ment la rendre à sa lignée, à cette foi confiante en l’unité, en la beau­té pos­sible, qui lui fait écrire :

 

je cours encore après toi

homme qui sait la danse

homme loup qui me chasse

nuit après nuit

en mes forêts per­dues

 

je cours encore après toi

magi­cien de la terre

aux savoirs de nuit

                                                                                           

 

 Michel Host                                                                                                                           

 Octobre 2007

 

D’autres poèmes de Cathy Garcia

 

3 poèmes extraits des Chroniques du hamac

et deux cita­tions

 

                                     Des oiseaux chantent la nuit

comme en plein jour

 

envoû­té par la voix

de Sainkho Namtchylak

le hamac fait voile

vers un lever d’étoiles

 

de la fleur à l’arbre

tout cherche à croître

cha­cun à son rythme

crois­sance jouis­sance

 

apprendre à goû­ter

sans l’immédiate tor­sion

du désir qui creuse

son trou

son manque

 

trans­mu­ta­tion

âge de plomb

la leçon que nous pal­pitent

tous les papillons de nuit

 

accep­ter l‘impermanence    

la pépite si pré­cieuse

du pré­sent

 

sen­tir le four­mille­ment   

des racines

la plante

des pieds

 

lon­gue­ment

s’étirer vers le ciel

 

 

                                     Nos mains dans la pâte

mes yeux dans les siens

Ce que j’apprends à ma fille

C’est moi qui dois l’apprendre

 

vie don­née

cou­teau plan­té

 

le bois dis­pa­raît

la pierre demeure

 

la pierre

est gar­dienne de mémoire

 

le bois l’homme

l’homme est un arbre

 

l’homme est l’arbre

qui a aimé le ser­pent

 

écaille écorce

écoute

 

les pierres

racontent

 

 

                                     Peuple hyper­ac­tif

peuple fou

peuple malade

 

mais tous en marche

de toute façon

alors poète

tu dois stop­per le monde

t’étirer à loi­sir

dans l’instant

éter­ni­té

 

tu témoignes

tu n’as pas le choix  

tu es le témoin

tu n’as pas à expli­quer           

seule­ment dire                        

l’indicible

l’inconnaissable

 

jon­gle­ries des trans­fu­seurs de lune

acro­bates funam­bules qui dans le vide

font le grand mot périlleux

 

les poètes je ne les connais pas

mais par­fois

ils me recon­naissent

 

les poètes      est-ce ?

doit-on dire d’une femme

qu’elle est poé­tesse ?

 

que le poète choi­sisse

son sexe d’ange

mâle femelle

pan­da cha­melle

sexe à la bouche

pour gar­der les mains

libres de l’écrire  

 

 

                                      Ici est le pays caillasse                      

la terre rare et pauvre

n’y retient pas la pluie

 

le soleil y polit ses os

le sang  se cal­ci­fie

le cœur ralen­tit

la parole s’épuise

 

le regard se creuse pour accueillir

ce que les mains ne savent rete­nir

 

ici pour­tant en ce sobre écrin

le ver encore lui­sant

voit fleu­rir l’orchidée rare

 

au pied des chênes

des dia­mants noirs

dorment en rond

se dressent sou­dain

méga­lithes plus anciennes

que la mémoire

 

dans les souches les murets

vivent des créa­tures cachées

peut-être des gnomes

ou bien des fées

des êtres de sève

et de lune

 

ici les amis finissent à poils

ou à plumes

et on se sur­prend

à par­ler aux herbes

 

ici l’obscurité a des reflets

au fond des puits pré­cieux

gisent des clés

mais rien ne se dit

tout se tait

 

ici s’achèvent les cycles

grande mer miné­rale

sa longue che­ve­lure

agi­tée d’oiseaux

 

Deux cita­tions :

 

L’écriture est le che­min qui me conduit aux hommes.  Je com­prends mieux ce qu’ils écrivent que ce qu’ils disent.

 

L’écriture est mon hamac, la mère que je n’ai pas eue.

À moins qu’elle ne soit juste un lièvre rose.

 

 

Le recueil « Celle qui manque », publié aux édi­tions Asphodèle en 2011, étend et expli­cite le pre­mier vers de la seconde de ces cita­tions.  Il s’ouvre ain­si :

     « En manque de lait, sang, ciel. Socle dyna­mi­té. Ma vie cul de jatte. Avancer à la seule force des bras. Je les vou­drais ailes. Je la vou­drais Elle. La créer de toute la force de mes rêves estro­piés. Je la vou­drais tendre. Ne plus rien attendre. Je la vou­drais aimante. La tran­chante, acide, dure mère. Du nec­tar de ma vie, vinaigre. La mère venue du nord aux yeux de brume. Intouchable. Parle trop, ne dit rien. Un vide qui ne se comble pas. Confusion, contu­sion, res­sen­ti­ment.

J’ai trop man­qué d’amour ! »

 

Deux poèmes extraits de « Ailleurs simple », recueil publié en décembre 2012, aux Éditions Nouveaux Délits, avec les illus­tra­tions de Jean-Louis Millet

TEMPLE

Une cloche

Et la mon­tagne

Des roches et l’or pur

Qui coule et saigne

Sur le poli des murs

Une cloche et la mon­tagne

 

CHANTICO NEGRA

Une petite déesse noire

Aux grands yeux d’obsidienne

Un frag­ment d’étoile vive

Arrachée à la nuit, là-bas

Où la femme de l’aube

Se baigne nue dans le fleuve

Nue et noire

Ruisselante de lune

 

Publications de Cathy Garcia :

UN VANITY DE VANITÉS Asphodèle 2012 
AILLEURS SIMPLE éd. Nouveaux Délits 2012 
CALEPIN PAISIBLE D’UNE PÂTRESSE DE POULES
éd. Nouveaux Délits – Coll. Les Délits Vrais : n° 2 – 
2012 LES MOTS ALLUMETTES éd. Cardère 2012 
QUÉ WONDERFUL WORLD éd. Nouveaux Délits - Coll. les Délits Vrais : n°1 - 2012 
PURGATOIRE DU QUOTIDIEN 32e mi(ni)crobe, janvier 2012
LE POULPE ET LA PULPE éd. Cardère 2011 
CELLE QUI MANQUE, éd. Asphodèle 2011 
JARDIN DU CAUSSE, éd. de l’Atlantique 2010 (autoédition 2004)
ESKHATIAÏ éd. de l’Atlantique 2010 
(comprenant SALINES autoédition 2007 et MYSTICA PERDITA autoédition 2009)
ÉTATS DU BIG BANG, éd. Nouveaux Délits 2010 
TRANS(e)CRÉATION ou l’art de sabrer le poulpe et la pulpe, éd. Dlc 2009
NOUVELLE HISTOIRE DE LA CHÈVRE DE MONSIEUR SEGUIN (conte - autoédition 2008) 
CHRONIQUES DU HAMAC (autoédition 2008)
OMBROMANIE, éd. Encres Vives 2007
LES ANNÉES CHIENNES (Série autodigestion, autoédition 2007)
GRIS FEU, Ambition Chocolatée et Déconfiture (Collection de poésie, n°1, 2003) 
PAPILLON DE NUIT, éd. Clapàs 2001 
FRAGMENTS DE TOUT ET DE RIEN, éd. Clapàs 2001 
PANDEMONIUM 1, éd. Clapàs, 2001. 

 

BIOGRAPHIE

 

Cathy Garcia, née en 1970. ex-artiste de théâtre de rue, prin­ci­pa­le­ment avec les Plasticiens Volants (1991-2003). Aujourd’hui auteur et artiste plas­ti­cienne (http://​cathy​gar​cia​.hau​tet​fort​.com/ et ghttp://​gri​bou​gly​phes​de​ca​thy​gar​cia​.word​press​.com/). Fondatrice de la Revue Nouveaux Délits (juillet 2003) et de l’association du même nom (2009) : http://​lare​vue​nou​veaux​de​lits​.hau​tet​fort​.com/ et http://​asso​cia​tio​ne​di​tions​nou​veaux​de​lits​.hau​tet​fort​.com/. Ses œuvres illus­trent des revues et des recueils de poé­sie. Elle fait éga­le­ment des notes de lec­tures (lit­té­ra­ture et poé­sie adulte et jeu­nesse) pour divers sites et revues lit­té­raires et de la pho­to en ama­teur (http://​ima​ges​du​causse​.hau​tet​fort​.com). A expo­sé à Cahors, Tarbes, Tours, Limogne-en-Quercy, Château de Seedorf (Suisse), Limoges, Cajarc, Souillac… Publiée (et tra­duite) dans de nom­breuses revues en France et à l’étranger.

 

 

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AUTRE(s) CHOSE(s)

 

L’art de la Question (12 inter­ro­ga­tions fon­da­men­tales).

 

2012 – Fin de l’année. Il a plu ces der­niers temps, et il fait chaud : sur les Boulevards des maré­chaux nous aurons des bana­nier et des euca­lyp­tus.

  • Je te mets un cha­lu­meau sous la plante des pieds : sau­ras-tu rete­nir tes cris héré­tiques ?

 

  • Sur le bou­le­vard Richard Lenoir, aurons-nous des pal­miers dat­tiers ou des frai­siers du Gabon ?

 

 

  • « La qua­li­té d’ambassadeur

Peut-elle s’abaisser à des contes vul­gaires ? » (Jean de La F.)

 

  • Par le trou dans le mur, l’œil du voyeur… et si j’y plan­tais ce clou pour accro­cher mon Déjeuner sur l’herbe ?

 

  • Dans l’abîme où nous cou­rons trou­ve­ra-t-on l’accent que l’on voyait en haut de la cime ?

 

  • Est-il vrai que Satan revint auprès de saint Pierre pour lui rendre M. Mittal, pré­tex­tant qu’il n’en vou­lait plus en enfer, car il lui avait éteint deux fours en moins de trois semaines ?

 

  • Est-il vrai que sous M. Pal, com­man­dant de Gendarmerie dans une bour­gade de l’Yonne, les bri­gands des envi­rons ser­raient les fesses comme jamais ?

 

  • « – Qui te rend si har­di de trou­bler mon breu­vage ? – dit cet ani­mal plein de rage. » « – Comment l’aurais-je fait, si je n’étais pas né ? »

 

  • Pour être, suf­fit-il de naître ?

 

  • À quoi pense donc l’araignée depuis quinze jours atten­dant le mou­che­ron au centre de sa toile ?

 

  • Venez, venez ! – dit la pucelle. Croyez-vous me faire attendre long­temps ?

 

  • À qui l’interpelle : « Je me per­mets de prier pour vous. », Emil Cioran répond : « Je le veux bien. Mais qui vous écou­te­ra ? »  Et vous, que répon­driez-vous ?

 

*

 

APHORISMES

SENTENCES & PENSÉES D’AYMERIC BRUN

II – Inédits /​ avril – mai – juin 2001 (choix)

 

3 avril. – La gloire de Dieu a véri­ta­ble­ment été ma pre­mière demeure.

9 avril. – Il est quel­que­fois extra­or­di­nai­re­ment doux de pécher.

11 avril. – Qui croi­rait que cette vie n’est pas extra­or­di­nai­re­ment heu­reuse, en voyant la plu­part des hommes cou­rir sans cesse de diver­tis­se­ments en diver­tis­se­ments et de plai­sirs en plai­sirs ?

12 avril. – Notre état est si misé­rable que nous nous aban­don­nons avec délices à tout ce qui nous empêche d’y pen­ser.

14 avril. – Malgré nos dégoûts, mal­gré nos tris­tesses, nous sommes extra­or­di­nai­re­ment atta­chés au monde.

16 avril. – Où la mort nous pré­ci­pite-t-elle ?

18 avril. – Pourquoi dési­ré-je si vive­ment me rap­pe­ler l’homme que j’ai pu être, ses goûts, ses pen­sées, ses mépris ? Est-ce parce que j’éprouve le sen­ti­ment qu’une par­tie de ma vie est désor­mais ache­vée, et que je n’aurai bien­tôt plus rien en com­mun avec celui que j’ai autre­fois été ?

21 avril. – Ce qui n’a jamais été, existe.

23 avril. – Comment ne pas sans cesse battre inté­rieu­re­ment des mains en lisant La Princesse de Clèves ?

25 avril. – Il me semble par­fois qu’un voile invi­sible me sépare des hommes.

26 avril. – Dieu se délecte des souf­frances de ses enne­mis, comme des tour­ments des réprou­vés.

28 avril. – J’ai long­temps joui avec une volup­té pro­fonde des plai­sirs que je goû­tais dans le monde. Leur dou­ceur me ravis­sait et fai­sait mes délices.

29 avril. – Je pense quel­que­fois à mon ago­nie avec une angoisse inex­pri­mable.

30 avril. – J’ignore si un Dieu m’a créé.

3 mai. – Je n’ai pas dési­ré être.

4 mai. – Je m’abandonne par­fois fugi­ti­ve­ment au monde.

6 mai. – Je ne puis savoir pour­quoi je vis et dois mou­rir.

8 mai. – J’apprécie extra­or­di­nai­re­ment cer­tains mots. Leur saveur me ravit, leur son m’enchante ; je me les dis et redis avec délices ; je me délecte de leur den­si­té et de leur ron­deur ; un sen­ti­ment de plé­ni­tude m’envahit chaque fois que je les ren­contre.

10 mai. – Je doute d’être au monde, tant le lieu où je vis me semble irréel.

12 mai. – La langue de peu de livres me semble plus par­faite, et m’agrée davan­tage, que celle d’Emile et Sophie.

14 mai. – L’idée d’un Dieu sou­ve­rain, créa­teur de l’univers et dis­pen­sa­teur de bien­faits, est si simple qu’elle répugne à la rai­son. Seuls des peuples gros­siers ont pu la conce­voir. Combien néan­moins elle est récon­for­tante, et comme on sou­hai­te­rait qu’elle soit vraie !

16 mai. – La splen­deur de la nature, sa pro­di­gieuse diver­si­té, m’inspirent un émer­veille­ment extra­or­di­naire.

19 mai. – Je sais que j’ignorerai, à l’article de la mort, pour­quoi j’aurai vécu.

22 mai. – Mes pen­sées ne sont d’abord presque qu’une sen­sa­tion ; mais je les trans­forme en mots ; elles deviennent alors intel­li­gibles, et je puis les juger, les reprendre, les refor­mu­ler, ou même les écar­ter.

24 mai. – Ouvert le Journal de Gide, pous­sé par le désir de relire Numquid et tu… ?

26 mai. – Qui en moi-même s’est dépris du monde ?

27 mai. – Adam igno­rait qu’il pou­vait pécher et déplaire à Dieu.

28 mai. – Certains ani­maux sentent avec hor­reur appro­cher la mort.

30 mai. – Comment puis-je être à la fois maté­riel et spi­ri­tuel ?

 

4 juin. – Rien ne sau­rait dire l’absurdité, la bas­sesse et l’abjection de mes rêves.

5 juin. – Sodome et Gomorrhe, La Nausée, Rome, Naples et Florence…, livres sans beau­té, sans gran­deur.

7 juin. – Emile Zola est un immense créa­teur, – et un magni­fique sty­liste.

8 juin. – Je feuillette les Mémoires du car­di­nal de Retz. Ils sont pleins de négli­gences admi­rables.

10 juin. – Il est sin­gu­lier que j’aie lu tant de livres du XXe siècle, alors que ma pré­fé­rence est tou­jours allée aux écri­vains des XVIIe et XVIIIe.

11 juin. – Il me semble par­fois que je suis deve­nu invi­sible.

12 juin. – Il y a des athées dans chaque reli­gion.

15 juin. – J’oublie à chaque ins­tant presque tout ce que je viens de pen­ser et de voir.

16 juin. – J’aurais tant vou­lu ne pas être !

17 juin. – Je n’ai plus d’attache au monde, ni à moi-même.

19 juin. – Je m’étonne et m’effraie de sen­tir que je suis.

20 juin. – Je ne puis souf­frir que Dieu ordonne à son peuple de tuer tous ses enne­mis, vio­lant ain­si le com­man­de­ment qu’il lui avait don­né.

21 juin. – Je sais que je suis né et que je mour­rai, mais j’ignore pour­quoi.

23 juin. – Qu’est-ce qu’une pen­sée, sinon un sen­ti­ment, une sen­sa­tion, que notre esprit, for­mé par des années de conver­sa­tions et de lec­tures, est capable de trans­for­mer en mots qui pour­ront être com­pris par tous nos sem­blables ?

25 juin. – Je vois des hommes qui entrent dans la mort avec un mélange d’indifférence et de mépris.

27 juin. – L’âme qui a long­temps vécu à l’écart du monde conserve dans ses plus grands débor­de­ments une nos­tal­gie de la soli­tude.

29 juin. – Les Hébreux ne crai­gnaient pas les châ­ti­ments dont Dieu les avait mena­cés.

 

30 juin. – L’impuissance où je me trouve de connaître la véri­té m’inspire une pro­fonde indif­fé­rence.

Aymeric BRUN

 

Je reprends ici, en par­tie, ce que je disais des pen­sées & sen­tences d’Aymeric Brun dans Le Scalp II : un choix implique une inter­ven­tion, et même une sorte de cen­sure dont la seule excuse serait ici le trop-plein, l’extrême abon­dance. Ce n’est pas cela : d’abord la réflexion d’Aymeric Brun me touche parce qu’elle ne pré­tend pas briller abso­lu­ment, ni débor­der l’esprit du lec­teur par le rire, l’ironie ou la facile drô­le­rie qui la ren­drait popu­laire. Ensuite, elle se limite le plus sou­vent à sa per­sonne, à ses ques­tion­ne­ments, à ses inquié­tudes (c’est le fait d’une véri­té inté­rieure, et en cela poé­tique) qui par­fois répondent aux nôtres, même autre­ment for­mu­lés.

Les choix, en revanche, se sont ici faits contre des pentes per­son­nelles, afin de lais­ser ces pen­sées vaga­bon­der autour d’un divin, ou d’une divi­ni­té à laquelle il m’est impos­sible de croire. Qu’importe, cha­cun est soi-même. Et il m’a fal­lu éla­guer, car plus ce Dieu se fait loin­tain et invi­sible, plus il occupe les esprits. J’ai eu pitié de moi-même en tout pre­mier lieu, et de tous ceux à qui il ne fait ni chaud ni froid. En échange, quoique ne voyant pas en Zola « un immense sty­liste », ni un si mau­vais livre en Sodome et Gomorrhe, je concours à pen­ser qu’on peut dési­rer n’être pas, se mon­trer indif­fé­rent à connaître des véri­tés pas­sa­gères qui sont les erreurs de demain matin, s’éprendre puis se déprendre du monde, ne pas trop savoir ce qui nous aura valu le sort de vivants éphé­mères, rece­voir de la mort plus de leçons de la part des ani­maux que des humains… et bien d’autres choses de ce genre.   

Je confirme que : c’est la pen­sée de l’autre qui fait ma pen­sée et nous met « en conver­sa­tion ». Montaigne avait repris l’idée de quelque ancien, pour nous en nour­rir.  M.H.

A suivre…

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FEU(x) SUR DAME POÉSIE

 

Il est plu­sieurs façon de faire feu : sur qui l’on attache au poteau : il y fau­dra tout un pelo­ton d’exécution, d’ailleurs dif­fi­cile à réunir ; et sur qui l’on allume les flam­beaux pour voir briller ses joues, son front, ses yeux. Nous pré­fé­rons user de cette manière. De la pre­mière, beau­coup moins, et s’il se peut jamais, quoiqu’il faille bien, par­fois, que jus­tice soit faite. 

« Dame Poésie » – ne signi­fie nul­le­ment que Le Scalp en feu ne trai­te­ra que de la poé­sie des poé­tesses.

(en dépit des appa­rences) [ajout 1]

« Le Poète avec ou sans recueil » – signi­fie que des débu­tants, voire des incon­nus pour­raient se voir ici scal­pés sans plus de façons !

 

 

Pascale de Trazegnies

 

ADORER (L’HOSTIE ROUGE)

Adorer. Quand plus rien ne reste. La beau­té. Double. Et son contraire. Eucharistie. Le trou dans le soleil doré. Le trou blanc de l’hostie. Le creux blanc de Dieu. Leur dieu. Mon dieu est rouge. Rose mou­rant. Hostie noire des por­no­graphes. Sur le jour­nal des obs­cènes. Adorer. L’hostie rouge. Rose pas­sé. Amère.

Entrer dans le cénacle. A pas lents. A pas trem­blants. L’eau bénite sur mes doigts. Sur ses lèvres. L’eau au goût de béni­tier. Croupie. Divine et crou­pie. Sa croupe. Ma croupe. Dans le bleu de la caval­cade céleste. Du bleu amer sur les larmes du Christ. Et les siennes. Quand on ne les voit pas. Derrière. Derrière les voiles. Les per­siennes.

Perse ? Percez le ton­neau. Persépolis. Et la Thrace et la Perse que je trace et je perce.

Sa dévo­tion tout contre. Illuminée. Une obs­cu­ri­té qui se retourne en lumière. Une froi­deur en cha­leur. Et la loupe. La cha­loupe. De sa trans­fi­gu­ra­tion sous le désir. Des flammes jaillissent en auréoles de ses seins aux mame­lons petits. De ses seins pria­piques et for­niquent. Forniquent les dieux ter­restres à défaut de péné­trer un ciel. Immortels en cet ins­tant.

Coule, lave ! Coule, flam­beau ! Mouille de ta voix lâchée le bas de mon échelle. Je rentre dans le Saint des Saints. Et jamais ne me retire ma contri­tion sen­sible. Jamais ne me ren­voie au trou­peau. Jamais ne ferme la porte de bronze. Ou je meurs avec toi. Et nous mou­rons de ne pas croire. En la fourche. L’enfourchement de la fourche. Et le repos. Béni soit le spectre de la déso­lance, de l’abandon, le sperme spectre qui anni­hile la terre, qui tue la matière vers toi, sorte de Dieu. Et tu tends tes mains. Tu écartes les bras. Venez à moi enfants ! Et nous ne venons pas. Si, nous venons. Nous ne savons pas vers quoi nous allons, mais nous venons. Sans regar­der, dans le tun­nel. Nous venons.

Cette empreinte indé­fi­nis­sable quand le membre est pris dans la gaine bleu­tée, car bleu est notre désir et bleu est notre plai­sir, le cœur qui s’arrête et les veines qui se gorgent. Gorge. Vers quoi ? Vers quoi ? Des extases, stases, apos­ta­tiques Stasi absente de ça des strates de la satis­fac­tion sexuelle savam­ment orches­trée par le savoir et non. On ne sait rien. On avance et on avance. Bélier vers la porte d’airain. Et plus tard la déli­vrance.

A jamais

Le fra­cas de la porte lourde et les flots qui roulent. Ravageurs. Des frag­ments de délire lâchés en un frag­ment de seconde que l’Etre d’en haut nous a don­nés ici-bas dans nos êtres d’en bas. Nous croyons ? Croyons quoi ? Qu’il s’est remi­sé là. Et nous le for­çons. Nous le dépe­çons. Nous le sou­met­tons par l’enfonce. L’enfonce. Acculé. Enculé. Dieu. De nos misères.

Ça y est. Il m’a sou­ri. Il m’a dit : bien mon gar­çon. Et je pleure de mon bon­heur, de mon délire, de mon délice. Ma verge comme mon spectre a tou­ché le royaume et Dieu a dit « bénis soient ses enfants ».

Je suis ton enfant.

Enfante-moi à jamais dans tes grandes jambes à la dou­ceur pis­til de fleur, enfante-moi, crée-moi, je me donne à toi, prends, et ne me lâche jamais.

Les pleurs

La mer

Au bout la mer

L’Amer

Et ses doigts sales sur ma peau tar­za­nienne.

Derrière la porte, il y a

 

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LIEUX DE POÉSIE

4 lieux

Lieu 1

  • Ce petit homme qui marche sur la route, pour­quoi garde-t-il son cha­peau vis­sé sur la tête ?
  • Il n’a donc per­sonne à saluer ?
  • Mesdames, mes­sieurs, il tient sur­tout à ne pas être scal­pé.

 

Lieu 2 : Les Bosses

  • Le petit Bébert, qui ne cherche que plaies et bosses, m’en a fait une sur l’occiput. Ah, le fils de… !

 

  • C’est injuste, je n’ai jamais eu la bosse des maths, pleu­rait la baleine à bosse.

 

  • Combien de bosses le dro­ma­daire ? Combien le cha­meau ? Cela fait par­tie des grands mys­tères de la créa­tion, bien avant celui de la sainte Trinité.

 

  • Cet illus­tra­teur ne des­sine que d’après la bosse. -Justement, oui, des dro­ma­daires et des zébus.

 

  • Vous trou­vez ça amu­sant, vous, ces his­toires de bosses ?  -Venez, dan­sons la bos­sa-nova.

 

  • -J’ai eu la bosse des affaires. – Elle se sera donc dégon­flée…

 

  • Ce petit bon­homme sec comme un coup de trique disait à qui vou­lait l’entendre qu’il avait rou­lé sa bosse. Il n’eut pas de contra­dic­teurs car ce que les gens pré­fèrent c’est arron­dir les angles.

 

 

Lieu 3

À la page 588 du 6e volume de mon Littré (édi­tion Gallimard /​ Hachette, 1971) j’ai trou­vé votre pté­ry­gion. C’est, en zoo­lo­gie, le nom de l’aile du nez chez les mam­mi­fères. Autrefois, j’aimais bai­ser dou­ce­ment votre pté­ry­gion. D’ailleurs, vous et moi sommes bien des mam­mi­fères, n’est-ce pas ?

   

 

Lieu 4 : Les Trous

 

Il en est par­tout, de toutes formes et inten­tions. Les trous, grands ou petits, pro­fonds ou à fleur de peau, sont de ver­ti­gi­neux mys­tères.

 

  • Le trou de la ser­rure m’a offert la vision récon­for­tante d’un authen­tique mobi­lier Louis XV.

 

  • Par un trou de sou­ris j’ai vu pas­ser des dames volu­mi­neuses et des mes­sieurs à l’embonpoint stu­pé­fiant.

 

  • Dans un trou de mémoire j’ai per­du votre visage.

 

  • Un trou nor­mand m’a ren­du la mémoire. Plus belle que vous, je meurs !

 

  • Un trou dans la terre, à quoi ça sert ? Ne répon­dez pas tous en même temps.

 

  • Le trou de la Sécu, n’a-t-on vu ça qu’en France ? – Non. Il se creuse, il se creuse, il est aux Antipodes.

 

  • J’ai un trou dans ma chaus­sette. J’ai froid au pied.

 

  • Un trou dans la terre, ça sert aux enter­re­ments.

 

  • Soyons sérieux. Pour faire rire son bébé, la maman lui dit : qu’est-ce que c’est que ce trou­trou dans ton pyja­ma ? Mais quand même, c’est un trou, non ?

 

  • Faux ! C’est un trou-là-là-itou !  – Itou ? Comme vous y allez !

 

  • Ce mon­sieur a fait son trou. – Bravo. Qu’on l’y mette.

 

  • Un trou-madame, qu’est-ce que c’est ?  – Pas ce que vous croyez, vilain per­son­nage. – Moi je sais : en fran­çais d’autrefois, c’était un juke-box sans l’électricité.

 

  • Comme il avait un trou dans son emploi du temps, ce mon­sieur qui avait de la suite dans les idées fit ses dix-huit trous au Golf de Trouville.

 

 

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Fin de Scalp 3 – décembre 2012

 

 

 

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