> Le scalp en feu (4)

Le scalp en feu (4)

Par | 2018-05-22T13:29:28+00:00 16 juin 2013|Catégories : Chroniques|

 

 

« Poésie Ô lap­sus » – Robert Desnos

 

Le Scalp en feu est une chro­nique irré­gu­lière et inter­mit­tente, dont le seul sujet, en rai­son du manque et de l’urgence, est la poé­sie. Elle ouvre six fenêtres de tir sur le poète et son poème. Selon le temps, l’humeur, les néces­si­tés de l’instant ou du jour, son auteur, un cynique sans scru­pules, s’engage à ouvrir à chaque fois toutes ces fenêtres ou quelques-unes seule­ment. Michel Host

Mars /​ avril 2013

                                                                                                                               

 

 

 

SOMMAIRE

–       UNE PENSÉE OU PLUSIEURS /​ LE POÉTIQUE (réflexion 1) /​ p. 2

–       LE POÈME /​ LES POÈMES   /​  p. 6

     – Publications anciennes de Gaston Marty

     – Pour Picha, de Pascale de Trazegnies

–     LE POÈTE : annonce du Poète Pierre Gabriel.  /​ p. 11

–       AUTRE(S) CHOSE(S)  /​  p. 11

–       Aphorismes d’Aymeric Brun  (année 2001 /​ Choix)

–       Apophtegmes & Foutraqueries de la Mère Michel

               

     – FEU(X) SUR DAME POÉSIE : deux recueils récem­ment publiés.  /​  p. 18

 

–       Jean Foucault. Entre les laps et l’ennuimonde

 

–       Claudine Bohi. Avant les mots

 

     – LIEUX DE POÉSIE   (4 lieux) /​ p. 20

1 – LE CARRÉ auxer­rois

2 – POÈTES EN LIBERTÉ (revue poé­tique)

3 – NOUVEAUX DÉLITS ( revue de poé­sie vive)

4 – « MES » CARRÉS (par la Mère Michel)  

 

_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​.

UNE PENSÉE OU PLUSIEURS – Du poé­tique (réflexions 1) _​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​.

 

§ 1 – Je suis (nous sommes, nous devrions être) en quête du poé­tique… La chose était annon­cée dès le Scalp III. Tout lec­teur est invi­té à cher­cher à l’unisson, à nous com­mu­ni­quer ses propres réflexions, elles trou­ve­ront ici leur écho. Il lui suf­fi­ra de m’écrire sur : recoursaupoeme@​gmail.​com

L’échec d’une telle réflexion me paraît annon­cé. À quoi allons-nous abou­tir ? Impasse ou confu­sion, je ne sais trop. Déjà je suis dis­po­sé à n’argumenter que par bribes de pen­sées, par élé­ments dis­joints, mal reliés les uns aux autre, dans l’impossibilité où je me vois de dis­po­ser d’un plan sous-ten­du par la logique, ou même par le seul bon sens. Les ques­tions sont (dans l’état actuel de ma pen­sée de ces choses) celles-ci : pour­quoi cette page-ci est décla­rée poé­tique et celle-là pro­saïque ? Qu’est-ce qui nous per­met, en somme, de décla­rer tel texte poé­tique et tel autre non. Une consta­ta­tion : le doute est rare­ment por­té, pour ne pas dire jamais, sur le carac­tère poé­tique d’un vers, d’une strophe, d’un poème décla­ré tel, d’une page de prose roma­nesque qui tranche sur d’autres… La décla­ra­tion – C’est poé­tique ! – suf­fit-elle pour que le qua­li­fi­ca­tif soit admis par tout le monde ? Ou bien est-ce affaire d’appréciation per­son­nelle du lec­teur ? La ques­tion, selon l’énoncé que j’en pro­pose, ne sou­met-elle pas toute éven­tuelle réponse à ma propre sub­jec­ti­vi­té ? Ou encore, cela tien­drait-il à un « sujet » ou à un « thème » par­ti­cu­lier, et à son trai­te­ment, à sa forme ? À des émo­tions par­ta­gées, à des sen­ti­ments ? Déjà je pense : oui, c’est bien cela, en par­tie du moins… mais émo­tions et sen­ti­ments y suf­fisent-ils ?

 

§ 2 –  De Pascale de Trazegnies (com­mu­ni­ca­tion libre /​ mars 2013)

 « Si la poé­sie pou­vait se résu­mer en une image, ce ne serait ni une fleur, ni un oiseau, ni un nuage.

   Ce ne serait pas non plus un tas d’or.

   Ni une méduse, une algue, une marée, une murène, un pois­son ven­touse.

   Ce ne serait cer­tai­ne­ment pas un concept comme l’amour (…) ou la liber­té… Si la poé­sie pou­vait se résu­mer en une image, ce serait la mort.

   Plane sur la poé­sie un par­fum d’interdit. La poé­sie doit et se doit de frô­ler les limites vers les abîmes. La poé­sie, même joyeuse, porte son lin­ceul. La poé­sie se croit plus forte que tout. Elle défie les règles, elle défie la rai­son, elle défie le temps.

   La poé­sie est l’addiction par excel­lence.

   La poé­sie est ce qui reste dans la nuit des temps, une chan­son, une ode, une bal­lade, une maxime, une bulle qui entre à votre insu dans votre cer­veau et en res­sort inopi­né­ment, sans crier gare. Ce sont tous ces mots de l’Odyssée, et de l’Iliade, et des pièces de Shakespeare, et des diva­ga­tions de Kerouac, ce sont les envo­lées des Enfants du para­dis, c’est la chan­son­nette des mamans dans le cou des bébés, c’est ce que psal­mo­diaient les mori­bonds dans les camps des nazis.

   Car la poé­sie est gra­tuite.

   Elle défie la mort… La défie seule­ment… Elle porte en elle toute l’humanité morte et à venir, peu importe.

   Elle nous porte.

   Elle est nous-mêmes. »

 

§ 3 – Ces inter­ro­ga­tions ont-elles une impor­tance par­ti­cu­lière ? Qui se les est déjà posées ? Dans quel ouvrage ? Je ne puis répondre à coup sûr. Elles m’importent, ne serait-ce que par leur com­plexi­té, leur claire obs­cu­ri­té. Elles me pré­oc­cupent assez, en tout cas, pour que je m’aventure dans cette ten­ta­tive d’éclaircissement.  

§ 4 – Il y a un désir aus­si, un élan. C’est un peu comme lorsque les pre­miers mots d’un roman s’inscrivent sur le papier ou l’écran, et que dans leur mou­ve­ment propre  – « Les mots sont des pen­sées », disait Anatole France, qui n’était pas un sot et dont on a grand tort de rire ! – ils prennent de telles forces que l’écrivain s’éloigne de ce qu’il avait ima­gi­né être « son sujet ». Il dérive, quitte le rhumb auquel il vou­lait se fier, pour s’échouer, lui et le roman­cier avec son texte sous le bras, en des lieux impen­sés. Rien que de très cou­rant, en fait. C’est ain­si que se firent la plu­part des décou­vertes. Mais nous n’avons pas tant de pré­ten­tions. C’est à la fois exci­tant et effrayant.

§ 5 – Bien enten­du, Platon ayant com­pa­ré la poé­sie (au sens plein qu’il don­nait à ce terme) à une « chienne qui aboie contre son maître », à une bête « gla­pis­sante », je me suis empres­sé de relire La poé­tique d’Aristote, qui vou­lut faire de cette chienne une bête aimable, utile et com­pré­hen­sible. « La » Poétique ? C’est la tra­duc­tion cou­rante et admise du titre aris­to­té­li­cien. Pourtant le Stagirite (ou ceux qui en grec ren­dirent publique sa réflexion), dit seule­ment : « Au sujet de… à pro­pos de la poé­sie » : ΠΕΡΙ ПОІНТІΚНΣ. À pro­pos du poé­tique, mais aus­si de l’art du poète. Est-ce bon­net blanc et blanc bon­net ? Je ne le crois pas : la poé­sie reste assez char­gée de forces mal défi­nis­sables et de sor­ti­lèges impres­sion­nants (oui, telle tra­gé­die, telle inter­pré­ta­tion nous aura fait forte impres­sion !) pour exi­ger qu’on ne l’approche qu’avec pru­dence. Nous savons que le verbe « faire » (poiein) est à l’origine du mot poé­sie. Nous l’assimilons, non sans outre­cui­dance, à « créer ». La créa­tion est deve­nue une caté­go­rie de l’action artis­tique dans nos socié­tés. Peu d’artistes, peintres, sculp­teurs (dis­tinc­tions quelque peu obso­lètes, j’en conviens !), poètes, écri­vains… éprouvent l’ombre d’un doute quant à leur fonc­tion de créa­teurs. Même si cela me stu­pé­fie, je dois conve­nir que les fables reli­gieuses ont inter­fé­ré et brouillé le mes­sage. N’empêche que le sens grec doit à la fin s’imposer, au centre de la chose.

§ 6 – Donc : « au sujet de… à pro­pos de… ». N’empêche que, pour la seconde fois, Aristote, vers la fin de son livre (com­po­sé de ses cours dont cer­tains cha­pitres ont été per­dus au cours des temps) ne manque pas de trans­for­mer son dis­cours et sa réflexion en une sorte de trai­té tech­nique (selon les cri­tères du temps) qui per­met­tra aux dra­ma­turges de « réus­sir » une tra­gé­die, celle-ci étant alors le poème par excel­lence et le lieu du poé­tique. Cela s’éloigne de nos caté­go­ries mais reste tout à fait acces­sible à notre réflexion.

§ 7 – Cette poé­sie au sens que lui don­nèrent les Grecs, est liée à l’imitation (la mimê­sis) d’une part, à la nature d’autre part. Selon Aristote, le couple mimê­sis /​ nature engendre la réflexion, puis la connais­sance, et le goût de la connais­sance qui est l’une des carac­té­ris­tiques de l’humain. C’est ain­si que de géné­ra­trice de leurres et de trom­pe­ries qu’elle était pour Platon, la poé­sie prend le rang d’institutrice de notre pen­sée et de son expres­sion pour Aristote, le dis­ciple rebelle. Retenons ces asser­tions, car elles marquent l’esprit : « Dès l’enfance, les hommes sont natu­rel­le­ment enclins à imi­ter, et l’homme dif­fère des autres ani­maux en ceci qu’il y est plus enclin qu’eux et qu’il acquiert ses pre­mières connais­sances par le biais de l’imitation, et tous les hommes trouvent du plai­sir aux imi­ta­tions. » (La Poétique, 4, trad. de Barbara Gernez, Les Belles Lettres, clas­siques en poche N°9). Il y a là des termes essen­tiels comme « enfance », « connais­sances » et « plai­sir ». Plus loin, au cha­pitre 19, Aristote traite de l’expression et de la pen­sée, en don­nant à ces termes un sens assez dis­tant de celui qu’ils ont pris de nos jours, en fran­çais du moins. Reste que cette dis­tance peut être réduite.

§ 8 – Poursuivons cette gros­sière ébauche de réflexion à par­tir de La Poétique, par ces allu­sions à Homère : « L’Illiade est simple et pathé­tique, l’Odyssée est com­plexe (c’est une recon­nais­sance d’un bout à l’autre) et éthique. Et de plus il (le livre, le poème) sur­passe tous les autres par l’expression et la pen­sée. «  (La Poétique, 24) […] Homère, par­mi les nom­breux avan­tages qui le rendent digne d’éloges, pos­sède celui d’être le seul, par­mi les poètes, à ne pas igno­rer ce qu’il doit prendre à son propre compte. En son nom, en effet, le poète ne doit dire que très peu de choses car ce n’est pas par là qu’il est imi­ta­teur. » (Id, 24). Dans la pre­mière asser­tion, j’ai la fai­blesse de lire une jus­ti­fi­ca­tion du fait que lire l’Illiade m’a, dans l’ensemble, tou­jours fati­gué, voire bar­bé, quand l’Odyssée m’est un enchan­te­ment ; dans la seconde, je lis, peut-être à tort, que l’art est dans son dis­cours propre et non pas dans son com­men­taire, celui-ci fût-il enga­gé par l’artiste ou le créa­teur…  L’essentiel : pour­quoi l’Illiade est moins poé­tique à mes yeux, à mes oreilles, que l’Odyssée ? J’essayerai, plus loin, de don­ner un com­men­ce­ment de réponse à cette ques­tion. 

§ 9 – Entrons dans le vif du sujet. Laissons Homère : dif­fi­cul­té du grec, aléas des tra­duc­tions suc­ces­sives… Laissons Shakespeare pour les mêmes rai­sons. Peut-être nous atta­che­rons-nous, plus tard, et un ins­tant – para­doxe ! – à L’Épopée de Gilgameš, car l’akkadien me paraît une pure ori­gine en soi, une source de langue. En venir aux sources donc, et de notre langue. Que pen­se­rez-vous de ces deux strophes de La Vie de saint Alexis (XIe siècle), trans­po­si­tion en « roman », après le latin, et sans doute le syriaque :

Le monde était bon au temps des anciens /​ Car il y avoit foi, jus­tice et amour, /​ Et croyance aus­si, dont il n’y a plus main­te­nant. /​ Le monde a chan­gé de forme et per­du sa cou­leur ; /​ Il ne sera jamais plus comme il fut pour nos ancêtres.

Au temps de Noé, au temps d’Abraham, /​ Au temps de David que Dieu aima tant, /​ Le monde était bon : il ne vau­dra jamais autant. /​ Il est vieux et sans force, et tout entier va sur son déclin. /​ Il a tant empi­ré que tout le bien se perd.

La ver­sion « romane » m’offre-t-elle un sur­croît d’émotions poé­tiques ? :

Bons fut li secles al tens ancie­nur, /​  Quer feit i ert e jus­tise ed amur ; /​ Si ert creance dunt or n’i at nul prut ; /​ Tut est muez, per­dut zd sa colur ; /​ Ja mais n’iert tel cum fut as ancei­surs.

Al tens Noë ed al tens Abraham /​ Ed al David, qui Deus par amat tent, /​ Bons fut li secles ; jamais n’ert si vai­lant. /​ Velz est e fraisles, tut s’en vat decli­nant, /​ Si’ st ampai­ret, tut bien vait rema­nant.

Extrait des Trésors de la poé­sie médié­vale

Textes choi­sis, éta­blis, tra­duits et anno­tés par André Chastel (avec la col­la­bo­ra­tion de Jacques Monfrin. Le club fran­çais du livre, 1959)

§ 10 – Avis extraits de « L’expérience poé­tique », revue SARASWATI, n°10, décembre 2009 [Saraswati, B.P. 70041, 17102, SAINTES CEDEX ] : (Enquête menée auprès de 51 poètes contem­po­rains). À la ques­tion : Qu’est-ce qui vous a conduit à écrire spé­ci­fi­que­ment de la poé­sie ? -, ils répondent :

« Alors des sources coulent, des feux s’allument, des musiques naissent et les mots disent autre­ment… » (René Cailletaud)

« … la poé­sie est l’écriture de l’instant, alors que le roman c’est l’écriture du temps, du dérou­le­ment du temps. » (Michel Cosem)

« Très jeune, je me suis sen­ti révol­té contre l’ordre pro­saïque du monde. » (Jean-François Hérouard)

« Alors que j’éprouvais la plus grande méfiance pour la parole usuelle, prirent forme l’idée et le désir de ce que pour­rait être un lan­gage plei­ne­ment per­son­nel, qui émer­ge­rait de l’intériorité même et s’attacherait à tra­duire le secret per­son­nel sans le divul­guer ni l’épuiser. » (Gilles Lades)

Si j’avais eu à répondre, j’aurais dit : « La poé­sie m’est trans­mu­ta­tion de la langue des pro­fon­deurs, langue incon­nue, celle des sen­ti­ments et des intui­tions qui, selon des cadences habi­tuelles ou inha­bi­tuelles, avec ou sans moi se tra­duit en langue fran­çaise. »

Nous conti­nue­rons de tirer le fil de la pelote du « poé­tique » dans les Scalps sui­vants, qui sont ouverts à tous les avis et com­men­taires qu’on peut me faire par­ve­nir à : recoursaupoeme@​gmail.​comVoir au §2 : la com­mu­ni­ca­tion de Pascale de Trazegnies.

 

  

LE POÈME /​ LES POÈMES _​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​.

Les poèmes. Nous les cueillons dans les recueils anciens, moins connus, de Gaston Marty, et les inédits de Pascale de Trazegnies.

 

Poèmes de Gaston Marty

(au sujet de Gaston Marty /​ cf. Scalp 1 – mai 2012 /​ LE POÈTE)

LES AIGUILLAGES DE L’AUBE

Tel qu’entre les joncs le chas­seur à l’affût des tri­angles migra­teurs lais­sons venir les vagues pétri­fiées en vagues pierres par la fleur la main par la main la cor­beille la rosée des marais puis la vie autre­ment où l’espace édi­fié jamais ne détruit l’espace révo­lu.

Absences vous n’avez été qu’à la minute de naître comme l’éclair du ciel serein à se deman­der si le monde existe plus loin. On disait réprou­vées les hautes herbes folles mas­quant les troncs noir­cis mais je les aimais autant que les sèches masures. Fétu de joie et peines en grappes  de soli­tude dorée sur la table je ras­sem­blais les rues cas­sées du haut de mon bal­con cou­leur olive sur flancs de pla­tanes.

La cui­si­nière et son creu­set inter­dit ses fosses atti­sées enger­bant les souches enche­vê­trées ô mati­née d’enfance comme un oise­let au cou­vert des venelles du vieux centre. Comme une mala­die éter­nelle les branches jau­nissent sur gale­ries et tuiles fraîches émou­lues sous les volées ful­gu­rantes.

On nous dit de par­ta­ger mais quelles miettes si par esca­pade nous décou­vrons de quelle rivière sourdent les ver­dures aux visages des feuilles. Il suf­fi­rait j’imagine de sup­plier le monde d’entrer en poé­sie ou suivre au matin délié la bruine alliant prai­ries pelouses cœur des sar­ments pour qu’entre nuit et jour réver­bère et soleil émer­gé le train de l’aube brise ses aiguillages.

In Gaston Marty /​ L’Onde et la braise /​ Ed. « La Nouvelle Proue » /​ Compiègne 1988

 

 

MOITIÉ GARE MOITIÉ CANAL

Places ébau­chées au pas­sage de rien /​ tous les uni­vers s’y moulent et démoulent /​ arri­vée départ tel­le­ment suprêmes aube ou cré­pus­cule

Ombrée par l’histoire du sable cette ville /​ fut moi­tié gare moi­tié canal et le vée des bri­sures /​ sites capi­taux qu’on n’avait cou­rage à choi­sir

Aussitôt se pré­sente la rous­seur des quais /​ désor­mais pri­vés de gloire avec leurs ron­ge­ments de gra­nit /​ écla­tants si nos regards les scrutent de près

 

COMME FALAISE

Il n’était plus ici rumeur de ville                                                                      
Mais pierre bleue un extrait de jour et nuit

Cassant comme une falaise dussent y foi­son­ner les nuages
je m’’essayais à ce bleu brus­qué ou sans trouble

Parfois enfoui bleu de la plus belle eau
et en sa qua­li­té la remon­tée des oiseaux

 

In Gaston Marty, Haut nouage, Cahiers Froissart, Valenciennes, 2001

 

Bien plus tard les ins­tants de la rue
étaient puri­fiés par l’aube
à la faveur d’un nou­veau rin­çage
où s’achèvent le lavoir pier­reux et les étangs de sel
Et ce seront marches for­cées
pour que le lever devienne une fête,
à che­val sur veille et lumière
quand cette aube à nous réser­vée brûle de naître
À ce moment elle s’imprime dans la nuit
en la sub­stance même du fer for­gé,
et plus solen­nel que nature tel est désor­mais
à cette pâleur notre pre­mier ser­ment

                                                      In Gaston Marty, Visage de source, Ed. Littérales, 2006

 

Un poème de Pascale de Trazegnies (inédit)

(au sujet de Pascale de Trazegnies /​ cf.  Scalp 3 – décembre 2012 – jan­vier 2013 /​ FEU(X) SUR DAME POÉSIE

 

POUR PICHA

Ils sont là
Ils sont à l’intérieur d’un huis clos
Ils ne voient jamais le jour

Dehors est le bruit
Ici le frô­le­ment
Tous les pos­sibles

Ici, dedans, par­mi nous
Pas de cris
Des murs oua­tés
Et des sols froids

Sur nos lèvres aucun goût
Ou celui d’avant
Dans nos yeux la brû­lure
Jusqu’à les faire ren­trer

La fente est celle du voyeur
Qui n’entre jamais
Restant der­rière la bar­rière

La fleur est celle qui pousse
A l’intérieur des ventres
Qu’on ne voit pas
Qui n’existent pas

Seules les mamelles comme des boules de billard légères
Mais trop lourdes
Pour les épaules du petit gar­çon per­du
Tondu

Je pleure à l’intérieur
Et rit le spectre
De ma mémoire

Des chiens des loups des sang­sues
Courent après mes doigts
Je n’en ai déjà plus

Et bien­tôt mes oreilles
Mes cils
Mon calice

Et bien­tôt…
Quoi ?
Il n’y en a pas

Du conti­nu
Du vent qui rase sous les portes

Je suce la ven­touse du pois­son
Et la nuit rem­plit le vide
De l’immeuble

Le bas-fond
La haute tour
De ma déli­cieuse cap­ta­tion

Sans toi
Sans vous
Sans per­sonne

Que des ombres
Des spectres

Ainsi des trous se trans­forment en lumières
Du creux devient de la matière

Ma jambe n’est plus qu’une échasse
Et les chiens lapent
Là où était
Le centre

Pascale de Trazegnies, décembre 2012

(après avoir vu les tableaux de Picha /​  http://​gale​rie​fo​ret​verte​.com/​a​r​t​-​c​o​n​t​e​m​p​o​r​a​i​n​/​p​i​cha)

 

 

 

LE POÈTE _​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​.

Comme annon­cé et donc pro­mis, pour chaque scalp pré­le­vé sur l’ennemi pro­saïque, toutes les rubriques ou quelques-unes seule­ment peuvent être ouvertes et leurs dépouilles accro­chées triom­pha­le­ment ou non  à l’entrée de ma tente. Pour cette fois, nous atten­drons le Scalp V, pour rap­pe­ler que vécut et écri­vit un poète que j’aime et appré­cie infi­ni­ment. Il s’agit de Pierre GABRIEL.

Il est à mes yeux un « clas­sique »  – je ten­te­rai de défi­nir les dif­fé­rents sens du mot rela­ti­ve­ment à sa poé­sie -, ce qui ne signi­fie pas « sur­an­né » ou d’un autre âge, car le poé­tique, quand il s’impose d’évidence, trans­cende les âges, les modes, les manies, les célé­bra­tions dithy­ram­biques insi­gni­fiantes comme les ana­thèmes lan­cés par les fana­tiques de la der­nière fan­tai­sie uni­ver­si­taire…

On peut, d’ores et déjà, aller à son nom sur divers moteurs de recherche et prendre la mesure de l’intérêt qu’il a sus­ci­té et sus­cite encore.    

 

 

AUTRE(S) CHOSE(S) _​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​.

 

APHORISMES  & QUESTIONS D’AYMERIC BRUN (année 2001 /​ Choix)

 

4 juillet. – Le prin­cipe qui a for­mé le monde le conduit-il, le gou­verne-t-il ?

5 juillet. – La tris­tesse, le décou­ra­ge­ment et l’abattement du Christ.

6 juillet. – Qui ne sent que l’univers nous écrase sans nous connaître ?

9 juillet. – Les pre­miers hommes ado­raient ce qu’ils crai­gnaient ; ils révé­raient ce qui les effrayait.

12 juillet. – Parce que leur pre­mier père a péché, les hommes devront-ils tou­jours vivre misé­ra­ble­ment ?

16 juillet. – De la déli­ca­tesse, de la légè­re­té et de la poli­tesse : voi­là ce que pos­sé­dait celui que l’on appe­lait autre­fois un homme bien né. (De quel coin de ma mémoire cette expres­sion que je n’avais encore jamais uti­li­sée a-t-elle sur­gi ?)

17 juillet. – Aucun peuple n’a embras­sé la reli­gion des Hébreux ; tous s’en sont moqués.

18 juillet. – Certains Pères jouirent long­temps du monde avec une volup­té exquise.

20 juillet. – Epargner la vie de ses enne­mis est un crime devant Dieu.

21 juillet. – J’ai par­fois le sen­ti­ment d’être un tout petit enfant.

22 juillet. – Il existe une si grande dis­pro­por­tion entre le prin­cipe qui a créé le monde et nous-mêmes que nous ne pou­vons le connaître.

24 juillet. – Incompréhensible que Dieu soit, et que nous soyons.

25 juillet. – Jamais, sans doute, le fran­çais n’a été aus­si magni­fique, aus­si splen­dide, qu’au milieu du XVIIe siècle.

26 juillet. – Je haï­rais un Dieu qui, loin d’accueillir après leur mort toutes ses créa­tures en son sein, n’en sau­ve­rait qu’un petit nombre et condam­ne­rait le reste à souf­frir éter­nel­le­ment des sup­plices effroyables.

28 juillet. – Je me détache avec une féli­ci­té extra­or­di­naire des choses qui fai­saient mes délices.

29 juillet. – Je n’étais pas avant de naître ; je ne serai plus après être mort.

30 juillet. – Il me semble qu’il n’existe aucun dieu.

2 août. – Je ne sais pour­quoi je suis né, ni pour­quoi je conti­nue à vivre, alors que beau­coup de mes sem­blables ont péri depuis long­temps.

3 août. – Je pense sou­vent à André Chénier com­po­sant ses Iambes dans la pri­son de Saint-Lazare en atten­dant d’être guillo­ti­né.

6 août. – Je suis dif­fé­rent de l’homme que j’étais il y a un ins­tant.

9 août. – La mort nous pré­ci­pite dans le néant.

15 août. – Les hommes conservent de leur pre­mier état le sen­ti­ment confus d’un bon­heur indi­cible.

17 août. – Les saints crai­gnaient uni­que­ment de pécher : ils priaient sans cesse Dieu de les sou­te­nir dans le com­bat qu’ils menaient contre leur concu­pis­cence.

18 août. – Nous sen­tons avec un déses­poir inex­pri­mable que nous igno­re­rons tou­jours pour­quoi nous sommes au monde.

19 août. – Peu de choses nous touchent, et peu de choses nous plaisent.

21 août. – Mon cœur se serre à la pen­sée des sup­plices que les hommes ont fait subir à leurs sem­blables depuis que la Terre existe.

22 août. – Qui s’afflige en moi-même d’être cap­tif du monde ?

25 août. – Seul Paul Léautaud semble avoir remar­qué com­bien la cor­res­pon­dance de Flaubert est sou­vent basse et vul­gaire (– et plate et insi­pide, ajou­te­rais-je, – même si elle contient, il va sans dire, de grandes beau­tés).

26 août. – Aux deux sortes d’hommes dont parle Pascal, com­ment ne pas ajou­ter les pécheurs qui se croient pécheurs et le sont en effet ?

27 août. – Chaque peuple ado­rait autre­fois ses propres dieux.

28 août. – Demeurerai-je tou­jours dans mon corps ?

30 août. – Il faut avouer que Dieu a agi très jus­te­ment en condam­nant la pos­té­ri­té d’Adam à vivre dans la misère, quoique, depuis lors, par un pro­dige qu’il n’appartient pas à notre rai­son imbé­cile d’approfondir, et que nous devons nous conten­ter d’admirer sans cher­cher à en per­cer le mys­tère, beau­coup d’hommes aient pas­sé toute leur exis­tence dans une mol­lesse et une oisi­ve­té encore plus grandes que notre pre­mier père. Mais n’est-ce pas là un miracle extra­or­di­naire, et ne sommes-nous pas bien injustes de repro­cher à l’Eternel de ne plus se mani­fes­ter à ses créa­tures par des signes sen­sibles, quand, dans son infi­nie bon­té, il se découvre chaque jour à nous en lais­sant se pro­duire des choses contraires à tout ce qui est ensei­gné dans les Ecritures ?

31 août. – Il me semble que l’on ne sau­rait jamais véri­ta­ble­ment être au monde.

2 sep­tembre. – Je com­bats avec hor­reur la force qui me conduit.

3 sep­tembre. – J’ai pen­dant long­temps refu­sé d’utiliser des points d’exclamation. Rien ne me sem­blait plus gros­sier, plus vul­gaire.

4 sep­tembre. – J’éprouve une aver­sion extra­or­di­naire pour les choses qui m’attachent au monde.

6 sep­tembre. – Ma rai­son est à la fois maté­rielle et spi­ri­tuelle.

7 sep­tembre. – Feuilleté le Journal d’Amiel (si long et si peu dense), tout comme celui des frères Goncourt (dont je n’ai, jusqu’à pré­sent, par­cou­ru que de très courts extraits, bien que j’aie sou­vent sou­hai­té le lire), les Memoirs of a Woman of Pleasure (si plates et si déce­vantes), plu­sieurs romans de l’abbé Prévost (dont je goûte extra­or­di­nai­re­ment le style) et l’Histoire de Juliette (qui semble écrite avec de la lave : les phrases brûlent et dévorent le lec­teur).

9 sep­tembre. – Je me pro­mène conti­nuel­le­ment en esprit dans des forêts, dans des parcs, dans des jar­dins, que mon ima­gi­na­tion pare des plus belles cou­leurs.

12 sep­tembre. – Insignifiance pro­fonde du Journal de Claudel. Quoi de plus risible et de plus mépri­sable que la suf­fi­sance de cet homme ?

14 sep­tembre. – Je ne sais si je péri­rai, tant mon attache au monde me semble légère.

16 sep­tembre. – Je suis extrê­me­ment dif­fé­rent, à cer­tains égards, de l’enfant, puis de l’adolescent que j’ai été ; et néan­moins je me recon­nais en eux.

18 sep­tembre. – Je vou­drais ne pas être au monde, tant les choses dont ma concu­pis­cence m’excite à jouir m’inspirent un violent dégoût.

19 sep­tembre. – L’univers est maté­riel.

20 sep­tembre. – Mon esprit est enfer­mé dans un corps.

24 sep­tembre. – Le Christ du Greco, comme celui de Bellini, appar­tient à la pein­ture, et non à l’Evangile.

25 sep­tembre. – J’essaie vai­ne­ment de me déta­cher des choses qui me charment.

26 sep­tembre. – Le véri­table chré­tien regarde tous les hommes comme ses frères.

27 sep­tembre. – Repris, avec un plai­sir légè­re­ment moins vif qu’autrefois, Les Cahiers de Malte Laurids Brigge.

28 sep­tembre. – Les hommes ont igno­ré pen­dant des dizaines de mil­liers d’années la forme et la super­fi­cie de la Terre.

30 sep­tembre. – Quelle dupli­ci­té extra­or­di­naire me per­met d’incliner à la fois à Dieu et au monde ?

 

APOPHTEGMES & FOUTRAQUERIES DE LA MÈRE MICHEL

En forme d’A-B-C

AFRICAINS

Un roman­cier fran­çais nous a récem­ment assu­ré qu’on ne peut vivre une vie sans avoir consa­cré un livre aux Africains. Il s’est d’ailleurs exé­cu­té, la chro­nique a applau­di. Les Africains sont heu­reux de l’apprendre et ils ont main­te­nant une belle jambe.

 

AGRICULTURE

Entre deux orages, les culti­va­teurs mois­sonnent obs­ti­né­ment.

Le fer­mier, comme moi,  « fait des lignes ». Sauf que le livre du blé se réécrit chaque année.

 

ALLEMANDE (Langue – )

Fort belle langue que le jar­gon hit­lé­rien décon­si­dé­ra long­temps.

 

AMI

Son moi m’est pra­ti­cable.
L’ami, l’amie, ne les négli­geons ni ne les mal­trai­tons, ils sont les joyaux de notre cou­ronne.

 

ARÈNES

L’homme ayant renon­cé à l’élevage des diplo­do­cus, on pense que les Espagnols met­trons fin un jour à celui des tau­reaux de com­bat.

 

BOÎTES (de toutes sortes)

La boîte de récep­tion des imèles, je l’appelle boîte de décep­tion. Et tout est dit.

Dernière sor­tie en « boîte » : c’était en 1903. Je por­tais un huit-reflets et n’usais pas encore d’un déam­bu­la­teur.

 

BOURGEOISIE

Cancer de l’âme indi­vi­duelle et sociale.

Longue mala­die. Bien trop longue.

Ta main droite, bour­geois,  tou­jours ignore ce que fait ta main gauche, et vice ver­sa. Tu ne peux chan­ger. Ton addic­tion mala­dive à l’argent te pour­rit l’âme, le cer­veau, le cœur. Elle te met un ban­deau sur les yeux, pas celui de Fortune, mais celui de l’aveuglement. Si tu te l’es mis toi-même, ton cynisme te fais plus répu­gnant encore.

 

CAMPAGNE (à la -)

Là-bas, si on ouvrait la chasse à l’homme, on vous tire­rait comme des lapins.

 

CATHÉDRALE DE LANGRES

À droite de la nef de la com­po­site et triste cathé­drale de Langres, on des­cend la rue du car­di­nal de La Luzerne ! On raconte que celui-là en man­gea de belles quan­ti­tés, et même qu’il en fuma, et qu’enfin seule­ment il put croire.

 

COÏT

Prêt d’organes.

 

CRITIQUE LITTÉRAIRE

Idiot même pas utile.

La haute idée qu’il se fait de son talent est d’ordinaire son seul talent.

 

 

 

FEU(X) SUR DAME POÉSIE _​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​.

Deux recueils qui pour­raient n’en faire qu’un

–      Claudine Bohi – avant les mots – (des­sins de Magali Latil) – Editions érès – Coll. PO&PSY – 33, av. Marcel Dassault – 31500 – Toulouse. 2012. [www​.edi​tion​-eres​.com] /​ 60 pp. /​ 10 € 50.

 

–      Jean Foucault – entre les laps et l’ennuimonde (Gravure de Brigitte Dusserre Bresson) – Préface de Christine Van Acker – Editions Les car­nets du Dessert de Lune – 67, rue de Venise – 1050 Bruxelles – B-/2012. /​ 70 pp. /​ 10 € – dessertdelune@​skynet.​be/​ www​.des​sert​de​lune​.be

 

Il s’avéra  (à ma lec­ture du moins) que Jean Foucault, sans l’avoir vou­lu,, appor­tait une réponse à Claudine Bohi, cela explique l’ordre dans lequel je parle de leurs deux recueils.

Claudine Bohi, en se situant « AVANT LES MOTS », tout en usant des mots néan­moins (je le recon­nais, a-t-elle d’autre choix ?), m’a paru en quête d’un secret, peut-être d’un mys­tère…  « d’une parole ». Laquelle ? De « la langue sans per­sonne », mais laquelle ? D’ « une peau peut-être /​ sa trace /​ peut-être pas »… Le lec­teur (moi en l’occurrence) ne pré­tend pas savoir rien de ces choses. Il se laisse empor­ter (par­fois enva­hir) par un flux de pen­sée dis­jointes, jetées comme au fil d’une rêve­rie qu’il pour­rait faire lui aus­si, dont il lui est arri­vé de suivre le cou­rant dans ses méandres à lui, dans ses propres rêve­ries et quêtes essen­tielles. « La chair [n’est] pas là encore, pas même rêvée ». Tout est nuit, effrac­tion… Qu’y a-t-il alors ? Qu’entend-on ? Et moi, l’humain, qu’ai-je d’humain ? L’illustration en conti­nu de Magali Latil, je veux dire qui se suit elles-même de page en page, des­sine des ter­ri­toires d’entre-marges, fron­tières, limites, bar­rières ser­pen­tueuses, effrayantes ici ou là, et même mons­trueuses. Les fran­chir paraît très ris­qué si l’on tient à pour­suivre cette quête, voire impos­sible. Le monde d’ « avant les mots » nous tient bien, pour peu qu’on y réflé­chisse ! Et Claudine Bohi nous rap­pelle que nous évi­tons par trop d’y réflé­chir. Ce ques­tion­ne­ment pre­mier nous plonge dans un ver­tige conti­nu, dans un espace entre terre, air et eau où le réfé­ren­tiel (au sens le plus direct : notre sys­tème ordi­naire de réfé­rences) se raré­fie, s’amenuise, s’atténue dans une étrange mobi­li­té. L’incertain, jusqu’au vide, est convo­qué : « Il n’y a pas de com­men­ce­ment… le vide est épou­sé… »  Je n’irai pas plus loin dans les cita­tions. Un « souffle » vien­dra, un « cœur » bat­tra, sous un ciel « impal­pable »… Et aus­si l’idée de vide fon­da­teur, de ce que vivre est un pont qu’on ne fran­chi­ra peut-être pas…  Vivre est bien hasar­deux pour peu que l’on vive, c’est du moins ce que je lis en lisant, car ma lec­ture ne peut pré­va­loir sur aucune autre, bien enten­du. Je l’ai sou­vent dit, je crains la stu­pi­di­té cri­tique, je suis fait pour admi­rer ou détes­ter. À la fin  – allons-y d’une der­nière cita­tion – « tou­jours par­ler vient /​/​ par­ler est sim­ple­ment /​ ten­ter de nom­mer cela /​ qui res­te­ra sans nom ». Donc, lorsqu’il y aura les mots, ils nous diront autre chose que ce qu’ils disent, et cela plus sou­vent qu’à leur tour. Ce que j’admire, dans ces pen­sées enchaî­nées les unes aux autres, ces visions (hal­lu­ci­na­tions ?), c’est que me rame­nant à quelques-unes des miennes – celles de chaque lec­teur -, elles les com­plètent, meublent mes vides, me rendent à mes vul­né­ra­bi­li­tés, à mes aveu­gle­ments volon­taires, à mes négli­gences. Il ne s’agit pas ici de poé­sie phi­lo­so­phique à la mode d’aujourd’hui, mais plu­tôt d’une pen­sée qui s’apparenterait à celle de Démocrite, et par­fois d’Héraclite, c’est-à-dire qu’elle nous repose l’entièreté de l’interrogation quant à notre pré­sence au monde et à son sens. C’est d’une beau­té de terre (ici de sable), d’air et d’eau. Juste avant que le Dieu de la Genèse se mette au tra­vail et que les conti­nents se séparent ! Cela me retient, moi qui en suis si peu capable, dans une réflexion essen­tielle. Seule la musique, c’est ma convic­tion, pour­rait (elle le peut par­fois) se situer avec un natu­rel plus grand, plus de spon­ta­néi­té, dans ces ter­ri­toires escar­pés d’avant les mots.

ENTRE LES LAPS ET L’ENNUIMONDE, de Jean Foucault, m’a sem­blé une sorte de réponse aux ques­tion­ne­ments de Claudine Bohi, mais une réponse, cela va de soi, qui engendre de nou­velles ques­tions. Ainsi est la vie, nous n’en finis­sons pas de nous ron­ger les sangs et de nous pas­ser la rate au court-bouillon, qu’on me par­donne, l’expression culi­naire et un brin fami­lière m’enchante ! Dirais-je d’abord que je suis en par­fait accord avec Christine Van Acker (est-elle la Christine du poème ?) lorsqu’elle a lu « un mariage de mots qui ne sem­blaient pas faits les uns pour les autres », lorsqu’elle parle des « vrais poé­siens », au sens de poètes m’a-t-il sem­blé. Cela fait « pari­siens », « car­to­man­ciens »… cela me plaît, parce que cela me change des « vrais poètes », qui sont légion, et faux sans le savoir eux-mêmes, pré­ci­sé­ment parce qu’on les dit, parce qu’ils se disent « poètes » et que l’on se croit obli­gé de les affu­bler de l’épithète « vrais ». Ne vous tra­cas­sez pas, c’est comme chez Agatha Christie ! La poé­sie du poé­sien se recon­naît à ce que c’est du poli­cier à la Christie, une vraie « mai­son bis­cor­nue ». On enquête, on tente de nou­veaux che­mins. Christine Van Acker me contraint encore à acquies­cer : « Jean Foucault tente de fran­chir la fron­tière de notre enten­de­ment, cette ligne invi­sible qui nous sépare d’avant ce qui arrive, d’avant ce qui se nomme, d’avant ce qui sort de l’immobilité et com­mence à agi­ter la matière. » Jean Foucault, il me semble, com­mence là où finit (dans mon inter­pré­ta­tion) Claudine Bohi.  Raison de plus d’y aller voir de près. Une cita­tion limi­naire de Seamus Heaney me conforte dans cette vision des choses : « L’action cru­ciale est avant les mots. » Se seront-ils concer­tés, ces deux poé­siens-là ?

Foucault, d’abord, attend : « Là j’attends ». De cette attente naît cette sorte d’inquiétude qui risque à chaque ins­tant de plon­ger dans la folie : « Le mot "frol­le­ment"… /​/​/​ Frollement /​ il y a du fou /​ dans celui-là /​/​ Du monde en tout cas /​ qui libère un uni­vers /​ jusqu’alors incon­nu ». Un humour allé­geant se met promp­te­ment de la par­tie : Jean Foucault s’adresse sou­vent à Christine, elle est dans la mai­son, elle joue les hôtesses sans doute, tout cela est « frol­le­ment drôle /​ frol­le­ment agi­té… frol­le­ment léger ». Le pire est à venir, et nous le connais­sons assez : d’abord, le par­cours à l’envers /​ à l’endroit, la remé­mo­ra­tion, savoir où l’on en est… retour au pas­sé : « Ah qu’il est cruel /​ d’être enfant /​ et com­bien l’on a hâte /​ de gran­dir ! /​/​ Mais c’est /​ inexo­rable. »  Et la machine qui ouvrait et entra­vait à la fois la marche de la poé­sienne, se met à fonc­tion­ner, à base de « vide » : « Le silence a de la réserve /​ car il s’appuie sur le vide… » Voilà, même pro­blème ! C’est tout l’humain qui cogne à la porte ! On croit avoir fait ce qu’il fal­lait, « d’être à jour avec le monde », mais quel incon­fort par­mi nos confor­tables cer­ti­tudes, car, comme chez Proust avec sa made­leine (Foucault prend soin de nous dire que cela n’a « rien à voir », mais que tout de même « C’est aga­çant /​ les images impo­sées. /​/​ Fabriquées /​  par ce qui était là /​ dès notre nais­sance. » Les mêmes ques­tions sont posées sur des néga­tifs pho­to­gra­phiques (je vous parle du temps de l’argentique !), l’attente… Pourquoi est-on tenu d’attendre ? Est-on jamais « à jour » avec soi, avec le monde ? En sera-t-on réduit à ren­con­trer le bon­heur dans le seul état sta­tion­naire » que recherchent les méde­cins avant d’entreprendre de gué­rir le patient ? Foucault demeure dans les inter­stices de l’inconfort, à la recherche d’une paix de l’esprit qu’il sera impos­sible d’atteindre. L’inconfort s’installe, à son aise. Nulle vision, nulle audi­tion ne satis­fait. « Une fleur s’agite /​ à la fenêtre… […] Mon envie serait /​ de l’arracher /​ afin de pou­voir reprendre /​ mon état sta­tion­naire. /​/​ Mais n’en fait-elle pas par­tie ? » Quadrature du cercle (je n’ai jamais trop su de quoi il s’agit…) : rien n’est pos­sible. Le pro­blème n’a pas de solu­tion. L’ennui lui-même ne répond à rien, lui qui dès qu’on l’interroge cesse d’être de l’ennui : il devient « l’ennuimonde », qui « vient de ce monde /​ bien ran­gé /​ bien rond /​ qui sou­dain /​ ne tourne plus rond ». Dieu, alors ?  On est bien for­cé de lui poser la ques­tion  – Oh, comme cela me va et me plaît ! Je ne crois pas outre­pas­ser la natu­relle inter­pré­ta­tion ! – : « Mais d’ailleurs /​ avoue /​ avais-tu un pro­jet /​ pour la glaise ? » Réponse évi­dente. Manière de réponse à Claudine Bohi. « L’ennuimonde est un tout /​ dont tu n’es que le rien. » Les pierres gra­ni­tiques que de temps à autres l’illustratrice Brigitte Dusserre Bresson lance à la figure du lec­teur éclairent par­fai­te­ment le pro­pos. Il faut, pour sup­por­ter cette lapi­da­tion, une sorte d’humour quelque peu aigre-doux, mais fina­le­ment appré­ciable au palais : « Les temps le temps /​ ils savent que l’homme /​ est une ques­tion de temps /​ seule­ment de temps. /​/​ Et tu te débats /​ sans fin  /​ dans des laps. »

Selon moi : rien à ajou­ter.   

 

 

LIEUX DE POÉSIE _​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​.

1 – LE « CARRÉ » AUXERROIS

Ce pour­rait être un fro­mage de Bourgogne, ou une pâtis­se­rie qua­dran­gu­laire… Rien de cela, mais une gour­man­dise auxer­roise tout de même, un petit bijou de fan­tai­sie, de liber­té et d’humour, une revue « inté­res­sante » (elle ne ment pas à s’auto-intituler ain­si), et plus encore peut-être en ce qu’elle ouvre les portes de la rêve­rie et du vaga­bon­dage. « Carré », oui, 17 cm x 17 cm, pour un tableau­tin de mots et d’images, cha­cun dédié à une cou­leur. L’idée ne manque pas de séduc­tion. C’est comme un nou­vel outil fait pour entrer dans le filon et les veines de Dame Poésie.  

La revue est diri­gée par Jean-Paul Rousseau, maquet­tée par Alain Moret, illus­trée par Adrien Moret, pous­sée vers l’avant par les mêmes, aidés de M. Cl. Contrault, G. Courtois, A. Kewes, V. Millan, J. Morin et F. Robert. La rela­tion avec les libraires est à George Bassan. La Rédaction est logée au : 36, rue Michelet – 89 000 AUXERRE. /​ On lui écrit à : revue.​carre@​gmail.​com

La livrai­son n° 1 est consa­crée au NOIR, « posé d’abord » parce que  « toutes les cou­leurs s’y "accordent" », et que « Le reste sui­vra peut-être, si vous en déci­dez… » On y trouve tant de choses diverses : on vous y démon­tre­ra dans de brèves nou­velles qu’une robe noire, pour élé­gante qu’elle soit, ne convient pas à toutes les cir­cons­tances ; que le cho­co­lat noir conso­le­rait de regret­tables absences s’il ne fal­lait se mon­trer circonspect(e) ; qu’un inter­rup­teur peut faire toute la lumière dans ces moments où nous sommes plon­gés dans le noir effrayant… Bien d’autres choses encore dans cette petite machine à déli­rer qui tient dans la poche ou le sac : faut-il être « pour des quo­tas de radis noirs ! » ?… ou « n’y a-t-il que les blancs pour avoir peur de leur ombre ? » Ces graves ques­tions, avec bien s’autres, sont ici posées et expo­sées au grand jour. Vous retrou­ve­rez Le chat noir d’Edgar Poe, en dépit qu’il fasse nuit noire, et aus­si des sur­prises de choix, les unes rele­vant de l’art de la pho­to­gra­phie (où s’illustre Adrien Moret), les autres de l’art culi­naire : il peut être fort utile et savou­reux de savoir pré­pa­rer « Los chi­pi­rones con su tin­ta » (les cal­mars ou encor­nets dans leur encre), la pou­larde en grand ou demi-deuil, ou la cas­so­lette de truffes…  

La machine s’emballe et vire au ROUGE avec sa livrai­son n°2. (Le Carré vert sui­vra, puis le bleu, le jaune…) – Parmi les arti­sans de ce car­ré-là, ajou­tons aux mêmes : D. Aillerie, C. Billard, C. Douce, Friedrich Engels (il envoie des SMS depuis l’au-delà), F. Laur, M. Leroux, D. Martin, Henri de Régnier, Paul Verlaine, (ils com­mu­niquent par imèles depuis le cloud), L. Wasselin, A. Créac’h. La pho­to­gra­phie s’est adjoint Adrien-Théo Moret. On ver­ra ici, à tra­vers un éton­nant « Courrier des lec­teurs » que ce Carré en a gagné au moins un à Saint-Pétersboug, puisque son lec­teur peintre, mais non moins devin sans doute, a daté son cour­rier de sep­tembre 1915. Enfin une revue qui sait tra­ver­ser le temps de sen­sible manière ! Puisque j’ai com­men­cé par la fin, je vais à la rubrique Mots et mets : on y retrou­ve­ra Monsieur de Bernis, la Pompadour, plus loin le Parc aux cerfs (j’ai sou­vent rêvé d’aristocratie, rien que pour y entrer !), une jolie façon d’écrire l’Histoire. On y dîne­ra enfin « en rouge » et ne quit­te­ra la table qu’en état de se rendre au lit, et muni de quelques recettes qu’on aura tou­jours plai­sir à confec­tion­ner pour soi, ses amis, ses proches, son amant, son amante… ain­si, les petits homards en camaïeu, les rou­gets du Cardinal, la liqueur écar­late (recette à décou­vrir… il faut bien que le lec­teur ne reste pas éter­nel­le­ment pas­sif !). Quelques anno­ta­tions sur le piment, le car­pac­cio… fini­ront de le faire rou­gir. De brèves fic­tions fixe­ront encore la cou­leur rouge, la ren­dront indé­lé­bile, où le bien boire et le bien man­ger se taillent la part du lion m’a-t-il sem­blé.  Saviez-vous que « le rouge est la cou­leur de la pas­sion », et que « long­temps les pros­ti­tuées avaient les che­veux roux. » Oui, tout ce rouge, et jusqu’à celui de la lin­ge­rie, sug­gère la sen­sua­li­té, mais aus­si l’enfer. Mes études his­pa­niques m’ont convain­cu que Góngora détes­tait le Père Pineda, jésuite qui le fit échouer dans un concours de poé­sie, parce que ce Père-là avait les che­veux rouges (ou roux) tout comme Judas, lequel ne pou­vait être qu’en enfer… Ici encore, pour en finir, tant d’autres choses : le rouge du coque­li­cot – ô tendre Mouloudji ! – est aus­si ins­crit dans notre his­toire et pas seule­ment la grande ; la tra­ver­sée de la Mer Rouge n’est plus ce qu’elle a été ; la jolie « Rouge gorge » de A.-T. Moret nous per­met­tra d’y croire encore, bref, tant de choses, dont un char­mant « Carton à des­sein » d’Alain Créa’ch, et puis, « car­ré-ment », les dif­fé­rentes nuances du rouge expli­quées à tra­vers les âges et les lieux… enfin, des poèmes, dont l’un (je laisse son auteur à décou­vrir), qui célèbre cette antique soif de sang qu’éprouvent la terre et les hommes : « … la terre est écar­late /​ ain­si que de l’amour /​ bles­sure pourpre vul­tueuse incar­nate /​/​ la terre sue de toutes ses fosses /​/​/​ bain de jou­vence /​ sang rouge jau­ni hya­cinthe /​ la terre rajeu­nit /​ j’ai soif de sang … » Tant de choses encore… Pourquoi tout dire ?

 

2 – « POÈTES EN LIBERTÉ » – Revue poé­tique – N°9 (mars 2012) et N°10 (mars 2013)

Éditée par l’association « Poètes en liber­té » et le « Cercle des Poètes Retrouvés en Vendômois ». Membres du bureau de l’association : Pierre-Alain Hortal (Président), Philippe Debarre (Vice-Président), Michèle Hortal (secré­taire res­pon­sable de la com­mu­ni­ca­tion), Michel Gouittaa (tré­so­rier).

Membres d’honneur : Votre ser­vi­teur, Salah Al Hamdani, Valère Staraselski, Camille Aubaude, Bruno Doucey, Jean-Luc Maxence.

Communication /​ Information :

 pierre-​alain.​hortal@​orange.​fr   /​   http://​poetes​-en​-liberte​.over​-blog​.org/

 

On pen­se­rait… il arrive même que l’on pense qu’il n’est plus de poé­sie lisible, visible, lue, réci­tée et admise en ce bas-monde livré au mar­ché et aux busi­ness­men, forme alté­rée, cupide, insa­tiable, mons­trueuse et mor­ti­fère du « mar­chand » d’autrefois. C’est par­fois vrai (dans mon hameau bour­gui­gnon ils ne s’occupent que d’agriculture hyper­pro­duc­ti­viste, il leur arrive de répandre de la fiente de pou­lets sur leurs cultures, cela pue énor­mé­ment, et les abeilles qui logeaient dans ma che­mi­née ont toutes cre­vé sur mon trot­toir… Les mondes anta­go­nistes se ren­con­tre­ront-ils  à nou­veau?), mais c’est aus­si très faux : on voit qu’à Auxerre la poé­sie a pignon sur rue en dépit de la dure­té des temps, et qu’à Vendôme on publie revue et réa­lise chaque année un ‘Salon de la Poésie, de la Nouvelle et du Roman’, que les jour­nées du Patrimoine y sont célé­brées chez Ronsard, à La Possonnière, pas si loin du châ­teau de Talcy où Cassandre Salviati dan­sa le menuet sous les yeux du poète… On me dit encore que des fes­ti­vals de poé­sie ont lieu par­tout dès le retour du prin­temps, des contre­forts de Alpes à la Drôme que j’ai tant aimée, de l’Auvergne aux Pyrénées et jusque dans les boucles de la Dordogne, au milieu des treilles, à Cognac et dans les Charentes… Donc, déses­pé­rer serait mal venu, ou tout au moins pré­ma­tu­ré. Wall Street est au-delà de l’océan, la City tra­fi­cote au bord de la Tamise. À Vendôme, on imprime une fois l’an un très beau « cahier », qu’il ne mes­sied pas d’appeler « revue », fort clai­re­ment impri­mé et illus­tré et où le poème est roi. On y rend compte des acti­vi­tés poé­tiques de l’année écou­lée. De son N°9, par exemple, je retiens cette géné­reuse pro­po­si­tion de Salah Al Hamdani :

« Écrire pour éclai­rer une forêt de pins dévas­tée /​ et élar­gir la fosse d’un tyran

/​/​ Ainsi suis-je embar­qué sur le corps /​ de la tem­pête des hommes »

Pierre-Alain Hortal, qui long­temps lut­ta dans le monde du tra­vail, selon ses convic­tions, lutte main­te­nant, avec son épouse Michèle, sur le front poé­tique et cultu­rel. Les poèmes publiés dans Poètes en liber­té sont variés, et c’est tout le charme : Guy Blanchard y célèbre la « Femme python /​ Ondulante de la pitié au par­don /​ [qui] au-delà de l’opprobre /​ [sera] l’Amour sin­cère, l’Amour propre ». On y parle ici d’amour et de voyages (cela nous change assez !), là de fleurs, et un enfant de cinq ans y parle à son papa (cela nous change beau­coup, nous rafraî­chit). La poé­sie per­sane y côtoie le couple de Rodin échan­geant le bai­ser. Il y a des récits, des hom­mages (Rimbaud, Brassens, Gaston Couté…)… Le N°10 suit le temps, les sai­sons, la vie des gens, « la vie tout sim­ple­ment », titre du recueil d’André Lejeune, avec ces vers dédiés à la Saint Valentin, à la proche demande en mariage : « Face à la mer, elle a les yeux vagues, /​ Enveloppée dans sa robe en cache­mire, /​ Elle baisse la tête et admire /​ Ses doigts fins et la belle bague… » C’est simple et beau. Sur le même thème, Pierre-Alain Hortal a des accents ver­lai­niens : « Je vou­drais, le vou­dras-tu ? /​ Reprendre tes yeux novembre /​ Garder le secret en décembre /​ De nos alcôves et de nos anti­chambres. » Verlaine est d’ailleurs plei­ne­ment célé­bré, en chair et en os, si j’ose dire, mais aus­si en mots et en vers. C’est ain­si que l’on vit à Vendôme ! Per Sorensen réunit étran­ge­ment Pégase, un rideau métal­lique et « les longues cathé­drales hori­zon­tales »… Marie-Neige Danes fête la nais­sance d’un « petit prince » dans les « Chaînes de mon­tagne /​ ennei­gées, enso­leillées /​ face à l’Espagne,/ un 18 février /​ au pied des Pyrénées… » Plus loin sont rap­pe­lés le nom, la voix, la plume de Jean Ferrat, « Plume qui écorche plume qui dénonce /​ Juste plume pour huma­ni­té en souf­france /​ Plume qui résonne tou­jours /​ mais qui chante aus­si l’amour /​ la joie simple et le res­pect /​ pour la France la femme l’ouvrier… » Qu’on nous laisse aimer cela qui vient de l’amour et du sens pro­fond de l’humain ! D’autres poètes figurent au som­maire, je ne peux tous les citer, je les cite­rai bien­tôt. Tous par­ti­cipent de cette entre­prise des mots qui veulent nous dire plus, un peu plus que ce que disent les mots de chaque jour, avec un goût de la beau­té, une fer­veur par­fois, cette vaillante volon­té de ne pas voir se réduire notre vie à un numé­ro de carte ban­caire ou de sécu­ri­té sociale, à des fac­tures d’eau et d’électricité, à des angoisses maté­rielles, finan­cières, à des tra­vaux, fussent-ils autres que sim­ple­ment ali­men­taires. Que le cahier se ter­mine sur un hom­mage à Boris Vian (nos écri­vains ne se sont pas faits, ici ou là, nos chan­son­niers, nos trou­vères, pour que nous les relé­guions trop tôt au désert de l’oubli !) et par  la Symphonie amou­reuse du fer à repas­ser, de Félix Ciesla, n’est pas pour me déplaire, d’autant que j’y trouve ce rire sau­veur, ce « propre de l’homme », qui refuse l’esprit de gra­vi­té sinistre si répan­du, si éloi­gné de notre culture et par quoi l’on pour­rait bien finir par nous tuer. 

 

3 – NOUVEAUX DÉLITS – revue de poé­sie vive –

Numéros 44 (janv.-févr.-mars 2013) & 45 (avril-mai-juin 2013)

Cathy Garcia (cf. Scalp III, Le Poète) œuvre à plein temps, nous le savons, pour faire vivre la poé­sie entre Dordogne, Auvergne, Charentes et Pyrénées, et ailleurs encore j’imagine. Elle-même vit en poé­sie et, spi­ri­tuel­le­ment du moins, de la poé­sie. Sa revue aus­si bien que ses recueils en témoignent avec vigueur et constance. Parvenir à « fabri­quer » soi-même plus de 40 numé­ros d’une publi­ca­tion sans la moindre sub­ven­tion, lui trou­ver des abon­nés fidèles, y res­ter fidèle à quelques orien­ta­tions majeures sup­pose une admi­rable endu­rance per­son­nelle et quelques qua­li­tés remar­quables. Si Nouveaux Délits a un aspect quelque peu aus­tère, c’est que ses pages sont tenues au res­pect de la pla­nète et de ses res­sources natu­relles, et que par ailleurs elles mènent non des com­bats, mais une action conti­nue par ce que j’appellerai l’action des mots. C’est d’ailleurs une tra­di­tion qu’ont main­te­nue bien des publi­ca­tions anciennes, par­fois dis­pa­rues… je pense à un titre comme Action poé­tique, par exemple… Cathy Garcia a, outre son immense talent de poète, toute l’énergie qu’il faut, et des dents et des griffes,  ce que nous laisse entendre son édi­to­rial du N°44 : « Nos façons de pen­ser, de vivre, de consom­mer, la façon dont nous entrons en rela­tion avec l’autre et avec nous-mêmes, par­ti­cipent, qu’on le veuille ou non, à l’immonde. Personne ne peut, à elle, à lui tout(e) seul(e), chan­ger ce monde, mais chacun(e) d’entre nous a la pos­si­bi­li­té de réflé­chir à sa façon d’en être et il est temps, il est urgence, de chan­ge­ments radi­caux. Les alter­na­tives, les solu­tions, elles sont là, à por­tée de main, de clic, de choix, qu’elles soient citoyennes, éco­lo­giques, spi­ri­tuelles…  […] il nous faut stop­per l’immonde avant qu’il ne nous dévore. » Voilà la dame ! L’idée ! Le songe ! la volon­té ! Quoique n’étant pas le modèle à suivre dans ce com­bat, j’approuve et je com­prends plei­ne­ment. L’immonde, je le com­bats avec d’autres armes, mais qu’importe, ce com­bat ne peut m’indifférer. Il n’envahit d’ailleurs pas la revue, elle n’en est pas le dra­peau levé à chaque page. Cela est selon le poète, la poé­tesse, et son ins­pi­ra­tion fait loi.

Dans ce numé­ro 44 (illus­tré par Jean-Louis Millet), j’ai aimé Le Locataire, de Fanny Shepper : « Un cen­drier de béton /​ voi­là son appar­te­ment /​ un plan­cher à échardes /​ un mate­las moles­té au sol… », et tout autant son Ange per­ché : « Mon petit cœur le fan­tôme /​ Mon amou­reux le cin­glé /​ Dans ton souffle les putains sont des reines éga­rées /​ et les ivrognes des capi­taines de navires qui se brisent »… Et cette soli­tude à médi­ter : « Dans la nuit sans fond /​ je t’entends moi /​ par­fois, tu fre­donnes d’étranges com­plaintes /​ alors l’océan se calme /​ et il berce et il souffle dou­ce­ment ». Qui ne trouve beau­té et sens à ces mots, à ces vers ? Aimé aus­si les fureurs de Pascal Batard, qui roule et tangue avec les pirates, « Pirates de soufre et de sang /​ bri­gands /​ de sable, de vent /​ sur l’océan /​ indien », aus­si bien qu’il vacille en pen­sée regar­dant l’image d’un Christ dont les imbé­ciles, par confor­misme et étroi­tesse de pen­sée, écartent jusqu’au nom : « Christ cru­ci­fié, /​ résis­tance du mort, dépos­sé­dé, /​ Stabat Mater /​ et renaît pous­sière, /​ riche du livre, /​ du savoir de ses pairs, /​ éteint. » J’aime que l’on rap­pelle qu’il y eut, après Socrate, ce grand phi­lo­sophe de l’impossible amour. Et aus­si que Jean Michel A Hatton nous raconte que le tort fut d’avoir lais­sé s’évaporer les antiques odeurs, « des odeurs d’étraves /​ et d’ancres, /​ quelques-unes oubliées /​ quelques-unes per­dues. » Et non moins que Hosho Mccreesh, en anglais (mais avec tra­duc­tion d’Éric Déjaeger), nous dise à nou­veau que c’est par le « faire » d’abord que s’instaurent le poé­tique et sa puis­sante action : « BECAUSE VAN GOGH DIDN’T SIT IN THE ASYLUM WAINTING STARRY NIGHT TO PAINT ITSELF, BECAUSE MICHAEL ANGELO DIDN’NT SIT IN FLORENCE WAITING FOR THE PIETA TO CARVE ITSELF… It takes years for tree limbs to tear down power­lines, for roots to buckle concrete… … but they always do. » Il n’est pas inutile, loin de là, que cette “livrai­son” (quel mot, bien qu’il soit avé­ré !) que Cathy Garcia nous convie ensuite à goû­ter des proses roma­nesques grecques, chi­liennes, Sud-Coréennes, et qu’elle nous gra­ti­fie de cette sen­tence aiguë d’Edgar Morin : « L’indifférence, ce gel de l’âme. » Nouveaux Délits ne tombe cer­tai­ne­ment pas dans ce vice majeur de notre temps, et peut-être d’autres temps… Qui sait ?

Au numé­ro 45 (avril-mai-juin 2013 ; illus­tra­tions de Corinne Pluchart) je lis des poèmes « com­bat­tants » : ceux de Samuel Duduit, « pas encore mort »  – et il a rai­son de nous le confir­mer -, quoique par­fois orien­tés vers ce moi haïs­sable dont la pré­gnance abso­lu­tiste nous empoi­sonne : « Je vais et viens pas­sé déjà /​ tou­riste sur­vi­vant à ma propre exis­tence /​ et qui visite les ruines déjà ennuyé… » ;  ceux de Patrick Tillard, évo­quant LES SURVENANTS : « Ils sont main­te­nant vac­ci­nés /​ cachés dans des réserves /​ rem­plis à plein bords d’essence ou de colle /​ de crack et d’amphés /​ prêts à som­brer dans ces puits empoi­son­nés  […] Désaveu méca­nique /​ sta­tut de vic­times /​ Lanière qui étrangle /​ une his­toire épu­rée /​ souffle le silence ». C’est bien là poé­sie dans la vie : « La vie est une mai­son com­pa­rable /​ à bien d’autres /​ dépeu­plée d’aspirations /​ elle éjecte des corps /​ incer­tains. » Cette incer­ti­tude des corps ne tra­duit pas l’entier désa­mour, le vide tra­gique de l’existence, car cette mai­son reste « habi­tée d’amour /​ côte à côte du vivant… » Et c’est sans doute ce qu’à sa façon nous dit le poète néo­ca­lé­do­nien Frédéric Ohlen évo­quant l’homme qui, embar­qué clan­des­tin dans une soute d’avion, sait, bien sûr, « qu’on gèle /​ là-haut chez les anges /​ alors il a mis /​/​ du papier sous son tee-shirt /​ feuilles de canards dont les gros titres /​ dégueulent sur lui. » Car, à la fin, « S’en aller /​ mar­cher jusqu’à /​ dis­pa­raître /​/​ sur­fer l’infinie /​ répé­ti­tion /​ du mou­ve­ment », n’est-ce pas la des­ti­née de cha­cun ?  Jean Azarel, reve­nant aux terres d’enfances (j’imagine), aux ter­ri­toires « de lauze et d’air », aux amours et aux nos­tal­gies d’autrefois, ne quitte per­sonne, et même demeure avec nous tous qui l’avons connue cette « douce aux jambes d’airelle… au ventre de tour­te­relle… » qui ne lais­sa « aucune autre trace que le sou­ve­nir d’elle /​ assise sur une balan­çoire /​ l’amie qui le res­te­ra… » Quant à Nicolas Kurtovitch, lui aus­si « calé­do­nien », s’il connaît les sources de l’enlisement, il tente de s’en arra­cher et de nous en arra­cher avec lui : « Il ne faut pas s’arrêter /​ à la pre­mière embûche /​ et contem­pler les feuilles mortes /​ au sol elles y sont bien /​ en oublier le besoin de silence… » « Laissons à la porte de la forêt /​ les éter­nels déboires /​ d’un mot mal com­pris /​ d’une phrase assas­sine /​ et les fou­gères ici par mil­liers nous pro­té­ge­ront. » NOUVEAUX DÉLITS est bien l’île Utopia de poé­sie, le lieu qui avance dans nos têtes encom­brées de récifs et d’écueils, le lieu de l’Autre-Soi, l’autre sans qui je ne suis pas grand chose, et l’autre qui sans moi se dimi­nue ou s’ampute de son autre à lui. Revue de la géné­ro­si­té et de l’humanisme (je sais qu’il y eut des rai­sons de reje­ter cette belle idée) renou­ve­lé.        

Nouveaux Délits : http://​lare​vue​nou​veaux​de​lits​.hau​tet​fort​.com/

 

4 – « MES » CARRÉS. (Par la Mère Michel)

Les Carrés auxer­rois m’ont évi­dem­ment inci­té à rap­pe­ler au monde, à l’univers, au cos­mos et à mes voi­sins de palier pari­siens, que j’ai comme tout le monde des « car­rés » bien à moi, où il m’arrive de tour­ner en rond, ce qui n’arrange pas mes affaires, et sur­tout pas celles du monde qui, lui, ne demande qu’à tour­ner rond bien qu’il n’y arrive jamais.

Mes car­rés d’as. Du temps que je jouais au poker, enfant, avec des allu­mettes, ils m’ont per­mis de gagner des dizaines de boîtes géantes. J’ai pu ain­si, chez mes parents, mettre le feu à la réserve de foin pour les lapins, et gagner une des plus solides cor­rec­tions de mon exis­tence inno­cente et naïve.

Mon car­ré de choux. Il est à la cam­pagne, en Bourgogne. Je n’y cultive aucun chou. C’est sur­tout le pré car­ré de mes chats qui le défendent en été contre tous les occu­pants illé­gaux qui y ont pris leurs habi­tudes en hiver. C’est l’évidence, comme Artémis autre­fois, aujourd’hui Tanit, Nedjma et Snijok sont par­fai­te­ment xéno­phobes. Misère de misère !

Mon car­ré de Munster. Il a un fumet qui fait fuir tout le monde. Je prends donc sou­vent seul mon petit déjeu­ner, car je trempe mes tar­tines de Munster dans le café noir sucré. Cela se pra­tique aus­si avec le camem­bert, le brie. Le vieux hol­lande (le vrai), c’est très bien aus­si.

Le car­ré du fond de la cour. Il n’est plus que dans mon sou­ve­nir. J’étais pen­sion­naire. Nous avions douze ans et nous bat­tions en duel pour un oui pour un non. C’était dans le « car­ré du fond », der­rière les toi­lettes, loin des regards des sur­veillants, à poings nus. Le sol était de briques rouges cou­chées sur tranche. Une fois, j’y cas­sai net une inci­sive à un bon cama­rade. Une autre, un bon cama­rade m’y mit pro­pre­ment knock-out. C’était le bon temps.

Mon « der­nier car­ré ». N’étant pas Napoléon, mes gro­gnards sont quelque part dans la lune des grandes batailles que je n’aurais jamais vou­lu livrer. Lorsque tout va mal, je me réfu­gie dans mon « car­ré », les quelques mètres car­rés de mon « ate­lier » où je me mets à tra­duire les Solitudes de Góngora, pour que per­sonne ne me dérange et sous le vrai pré­texte que les rares uni­ver­si­taires qui les com­prennent les ont tra­duites comme des pieds  – « Si vous saviez comme c’est dif­fi­cile, déli­cat… ah, les hyper­bates !… les cultismes !… les ana­co­luthes ! – Quand tout va plus mal que mal, dans la chambre atte­nante (6 m x 6 m) je ferme les rideaux, me jette sur le lit (2m x 2m), ferme les yeux et rêve au par­ties car­rées que je n’ai jamais faites, parce que j’ai tou­jours eu la tête au car­ré et une mora­li­té à toute épreuve. D’ailleurs, même à l’époque, il fal­lait être vieux comme un gro­gnard, pour trou­ver un couple dis­po­sé à jouer aux quatre coins avec vous et votre bonne amie. C’était une triste époque où la morale tenait les affaires en main.

La Mère Michel, alias M. H.

 

_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​_​.

Fin du SCALP IV.     

X