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Le scalp en feu (8)

Par | 2018-02-19T12:44:41+00:00 23 novembre 2014|Catégories : Chroniques|

 

 

 

 

 « Poésie Ô lap­sus »  Robert Desnos

 

Le Scalp en feu est une chro­nique irré­gu­lière et inter­mit­tente dont le seul sujet, en rai­son du manque et de l’urgence, est la poé­sie. Elle ouvre un nombre indé­ter­mi­né de fenêtres de tir sur le poète et son poème. Selon le temps, l’humeur, les néces­si­tés de l’instant ou du jour, ces fenêtres chan­ge­ront de forme et de for­mat, mais leur auteur, un cynique sans scru­pules, s’engage à ne pas dépas­ser les dix à douze pages pour l’ensemble de l’édifice.

Lecteur, ne sois sûr de rien, sinon de ce que le petit bon­homme, là-haut, ne lève­ra jamais son cha­peau à ton pas­sage car, fraî­che­ment scal­pé, il craint les cou­rants d’air. 

Enfin, Le Scalp en feu est désor­mais publié simul­ta­né­ment, ou suc­ces­si­ve­ment, le hasard déci­dant de ces choses, sur les sites de RECOURS AU POÈME et de LA CAUSE LITTÉRAIRE. Août – sep­tembre 2014 – Michel Host

 

SOMMAIRE*

– 1 – Le Poétique  – L’Enquête suit son cours – p. 2
– 2- La poé­sie vue d’ailleurs : Éric Chevillardp. 3
– 3- De quelques recueils récents   – p. 3
— Cathy Garcia – FUGITIVE  – p. 3
— Jean Maison  – LA VIE LOINTAINE  p. 4
— Élie-Charles Flamand  – LA VIGILANCE DOMINE LES HAUTEURS p. 6
—  Marc Bertrand – Je suis…  MARCELINE DESBORDES-VALMORE p. 7

 

* Dans le SCALP IX s’ouvrira une fenêtre sur quelques revues de poé­sie qui devraient être plus en vue.   

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1 – LE POÉTIQUE – L’ENQUÊTE SUIT SON COURS

Au pas­sage des nuages  (l’été 2014 nous en com­bla, du moins sous nos cli­mats) et de mes lec­tures, quelques réflexions et cita­tions :

Le poème est un pro­to­type.

Le « ça s’écrit », ce sont les mots en mal d’enfants, les mots « en tra­vail ». Ils se délivrent d’un bel enfant ou d’un fichu gar­ne­ment.

Le poème est le pré­ci­pi­té d’une opé­ra­tion alchi­mique où la langue secrète et incon­nue des émo­tions et des intui­tions trouve enfin sa tra­duc­tion dans la langue mater­nelle.

« Le nom du réel ne rem­place pas le réel, la nomi­na­tion du dieu ne rem­place pas le dieu… » – M. Heidegger, Sur Hölderlin.

La « nais­sance heu­reuse du chant. »

Cause et consé­quence : le poème avec la poé­sie ont pour fonc­tion pre­mière de « débor­der le mot comme moyen ».

« La parole débor­dée n’est plus un moyen, on peut l’appeler poé­sie… ou encore : rien. » (André Du Bouchet)

«  Quand le mot se fera- t-il de nou­veau parole ? »

Je pres­sens cette méca­nique de folie : « Le mot débor­dé à le chant à la parole qui, à son tour, déborde le poète.

« Du Bouchet ajoute ceci : « parole dans l’accompli por­teuse de ce qui n’a même pas encore été. »  La fonc­tion même de la parole.

2 – LA POÉSIE VUE D’AILLEURS : Éric CHEVILLARD

 Il n’est pas cou­rant que les grands médias (pour moi, les « offi­ciels ») traitent de poé­sie. Relevons cette « contre­bande » qu’Éric Chevillard fait pas­ser dans son feuille­ton du Monde des Livres, au 27 juin 2014, au sujet de Les mots sont des vête­ments endor­mis, de Jean-Louis Giovannoni, aux Editions Unes. Retenons ces appré­cia­tions on ne peut plus per­ti­nentes :

« C’est évi­dem­ment un tirage très modeste, 299 exem­plaires. Puis c’était il y a long­temps, en 1983. À peine plus de chance en somme que les mots ins­crits sur ces pages arrivent jusqu’à nous que s’ils avaient été chu­cho­tés plu­tôt par un homme seul dans sa grotte, au fond des âges pré­his­to­riques. […] … nous ne comp­tons pas sur une armée pour vaincre. Nous ne pro­gres­sons pas par inva­sion, défer­le­ment, pul­lu­le­ment, matra­quage, suf­fo­ca­tion. Chaque exem­plaire compte. Il atteste la rare­té de son conte­nu.

L’économie de la poé­sie  – si incon­grue dans le grand mar­ché, si contraire à ses lois, si indif­fé­rente à ses logiques – est déjà la poé­sie même. » Remercions Éric Chevillard, et aus­si de ce qu’il cite Jean-Louis Giovannoni :

« Ce ne sont pas nos parents qui fixent notre visage, mais la vio­lence d’une affir­ma­tion, d’une forme par­ti­cu­lière du pos­sible, qui vient sur nous ins­crire son lieu d’apparition. »

« On a un visage pour ne pas effrayer les autres, pour cacher ce trou dans lequel on vit. »

 

3 – DE QUELQUES RECUEILS RÉCENTS

 

FUGITIVE, de Cathy Garcia.

Chez Cardère édi­teur, 2014 – Coll. Poésie,  55 pp.,  12 €. [www​.car​dere​.fr] Illustrations ori­gi­nales de Cathy Garcia.

Belle impres­sion, beau papier que l’œil et le doigt caressent avec plai­sir, carac­tère d’une lisi­bi­li­té par­faite et encres de Cathy Garcia dont on sait qu’elle a plu­sieurs flèches à son arc.

On est mal, par­fois. On va mal, tout ou presque va mal. La déglingue nous guette, le ciel même s’inscrit en contre :

« Le ciel a mor­du. Les chiens sont lâchés. /​ Dans les poi­trines, les cœurs s’épavent. /​/​ Partout s’installent des cirques funèbres. /​/​/​ Foutoir irres­pi­rable. »

Alors, quoique le nau­frage guette, nous allons sur cette terre : « Je marche. /​ Je dois mar­cher. ». Cathy Garcia, en dépit du titre don­né au recueil, ne fuit pas, ou sinon en avant, vers le ponant donc, à la suite de son ombre qu’elle rejoin­dra dans « le rouet des incan­ta­tions », du côté de cette priance amou­reuse qu’est la poé­sie. Mais d’abord il y aura eu l’épreuve, cette souf­france en forme d’ « exil », dans cette « mai­son [qui] gonfle, crève. Lambeaux dégueu­lasses »… où même « les bêtes [sont] désar­ti­cu­lées. » Je sais, depuis d’autres lec­tures, la poé­sie de Cathy Garcia toute tour­née vers la vie pleine et vivante, dans un sou­hait de joie de l’esprit et de la chair… Ce que nous conte Fugitive est hors de sa voie, hors de son habi­tude, si l’on se per­met de pen­ser que nous vivons tous, à de cer­tains moments du moins, dans des lieux qui nous sont habi­tuels. Dans ce registre inat­ten­du parce qu’entêtant, dan­ge­reux, méchant même – (toute cette nature, ces bêtes désar­ti­cu­lées, n’est-ce pas ?), le poème de Cathy Garcia tremble, inquiet, ému, se frayant un dur che­min par­mi les spectres, ren­con­trant l’ « ogre de désir » où son navire se fra­casse les flancs, tout cela dans le « déchi­re­ment tel­lu­rique » qui sug­gère une fin du monde, un  irré­ver­sible et fatal assaut des vieux ins­tincts : « Conjuration du vide. /​ La meute aime le rut. » Le « récit », car il s’agit d’un récit à peine dégui­sé, laisse devi­ner l’élargissement de l’ombre, la plon­gée dans un enfer déses­pé­rant, un chaos des sens qui fait dou­leurs les faux plai­sirs de l’instant : « Un corps de femme à lapi­der, encore et encore. »  Alors, après avoir mar­ché encore et encore, « [lâché] les simu­lacres », sur quels hori­zons s’ouvrira le futur ? 

La marche en terre d’exil s’improvise voyage, au risque du « nau­frage en terre-ciel », errance funam­bu­lesque dans les temps et les espaces, et jusqu’à soi… Il s’agit de se réan­crer, de « déployer la corolle », de retrou­ver des pay­sages habi­tables… fût-ce en se sou­met­tant à de mys­té­rieuses magies afin « que l’âme s’encorde aux cailloux sor­ciers ». Retrouver terre, reprendre pied. Des amants, sans doute, plu­sieurs aubes, la lente mais sûre récon­ci­lia­tion : « Je cours et je danse. /​/​ La terre est une et nous sommes un. »

Laissons le poème suivre sa pente, après la ren­contre avec le rapace dont « les serres ont mar­qué [l]a chair », mais pas seule­ment, l’âme aus­si, le cœur, l’être en son fond le plus pro­fond, tout ce qui fait la matière d’une vie, à la fin « Irréversible mais large comme un fleuve. » Dans ce récit d’une longue étape d’un voyage heu­reu­se­ment inache­vé, je com­prends et sai­sis une fois encore cette force et ce cou­rage des femmes, cette puis­sance invin­cible du désir d’être envers et contre les embus­cades de la des­ti­née, tout ce que j’admire et que j’avais déjà pres­sen­ti dans de pré­cé­dents recueils de Cathy Garcia, cela qui lui appar­tient, en liai­son avec des joies sti­mu­lantes aus­si, et qu’elle nous donne en par­tage.  

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LA VIE LOINTAINE, de Jean MAISON

Aux Éditions ROUGERIE, 60 pp., 12 €.

On sait la qua­li­té gra­phique et la fac­ture impec­cable des livres publiés chez Rougerie. Ce recueil ne fait pas excep­tion. Douceur du papier, son éclat apai­sé, mode­lé souple du carac­tère. C’est beau.

Ce sont des poèmes simples, sou­vent brefs : ter­cets, qua­trains, quin­tils… cer­tains jouent les haï­kus, d’autres plus nour­ris viennent à la suite, un ensemble divers, mais uni­fié dans cette visible volon­té de ne pas se don­ner comme filles trop faciles ou ren­contres de pauvre signi­fi­ca­tion. À chaque page son inter­ro­ga­tion, par­fois sa pénombre à déchif­frer, à ouvrir tel le bour­geon en sa pro­messe fleu­rie. L’amour ouvre le bal :  

CE QUI ADVIENDRA

Aimer dans le secret /​ Voici l’aune de l’amour  /​ La divi­na­tion admi­rable

Énigme ? Celle-ci n’est guère trop dif­fi­cile. S’en remettre au mes­sa­ger, au devin, qui n’est qu’un sous les ciels les plus chan­geants. Le sphinx ne se jet­te­ra pas sur le voya­geur-lec­teur, bien au contraire, il lui tient le dis­cours de l’invite et de l’amitié. « Je laisse la terre du refus à sa déso­la­tion /​ Dans un silence de ville  /​ Qu’un jour d’hiver recueille à sa fenêtre. »

Souvenons-nous de ce que Jean Maison est plus proche de la terre, même hiver­nale, et de ses luxu­riances végé­tales, que de l’asphalte des villes. C’est du moins ce que de lui je crois savoir.  Son poème, que je vou­drais quo­ti­dien  – et pour­quoi pas nous le rendre tel ? – nous inter­roge autant que nous l’interrogeons :

« Que peut-on mesu­rer /​ Dans l’errance  /​/​ S’endormir /​/​ Un cercle /​ Un autre cercle /​/​ Dans le reflet des eaux /​ La flore ver­ti­cale /​ Du grand rôle

Chacun le pren­dra comme il vou­dra, ou pour­ra. Jean Maison nous laisse le choix des direc­tions, des che­mins… Il ne gen­darme per­sonne, il ouvre des pers­pec­tives, des cer­ti­tudes à plu­sieurs facettes… Certes, nous errons, nous nous entrons dans des songes… mais ces « reflets » d’eau ? Ce « grand rôle » ? Miroirs trom­peurs ? Ombres sur ombres, et sur quelle scène ? Dans quel théâtre ? Et qui le prend à sa charge ?   

Si tu ren­contres « un âne bâté », apprends qu’il a un « don » à te faire. Ce sera « le der­nier soir /​ Où tu te caches »… Jour de vic­toire !

Parmi les énigmes pro­po­sées par le sphinx, il en est qui captent l’esprit, la réflexion, sans pour­tant que nous sachions bien où don­ner de la tête : « Le vide méti­cu­leux /​ Inépuisable condi­tion…  /​/​  L’achevé comme un doute ». Sommes-nous moqués  (cela me paraî­trait peu cha­ri­table !) ?  Sommes-nous sim­ple­ment dépeints dans le vide intime et sidé­ral qui nous entoure ? Venant de Jean Maison, qu’on m’autorise ce doute-là, au pro­fit de cette véri­té d’évidence : « L’achevé comme un doute ». Questionnement infi­ni, donc. L’autre ver­sant de la condi­tion humaine. Invitation à la quête du sens. Je l’ai dit, le poète ne nous gen­darme pas, n’improvise aucun ser­vice d’ordre, ne nous indique pas où ran­ger la brin­gue­ba­lante machine de notre cer­veau… Bien plu­tôt, il dépose des signes : « Tache d’encre éblouie à l’éclat de midi /​ La nuit se tend sur la page ». Il dit la confiance du ciel pour nous « enfants endor­mis ». S’il nous tance, c’est que nous l’agaçons sans doute un peu… Enfants impa­tients, n’est-ce pas ? :

« Nous ne savons plus attendre /​ Auprès des rêves qui meurent /​/​/​ Égarés /​ Funambules incu­rables /​ Dans nos ténèbres fami­lières /​ Nous regret­tons l’espace per­du /​ De la chance /​ Sans pou­voir rete­nir /​ Les véri­tés der­nières ».Du même coup, nous nous dévoyons : « L’homme est un archi­viste /​ Qui résume et abrège /​ Faute de temps ».  Nous bâclons plus sou­vent qu’à notre tour !  Mais enfin, faut-il s’en trou­ver ras­su­ré : « Peut-être /​ Seule est fra­gile /​ L’éternité ». Rimbaud, je crois, la vécut « en allée »… Chaque lec­ture d’un poème (les poèmes d’un recueil le plus sou­vent n’en sont qu’un) est une sorte de décou­page à notre mesure d’une trop vaste poly­sé­mie que seul maî­trise le poète. Mais certes il y a plus, il y a ce que Jean Maison appelle « la pré­sence »… C’est le cœur de la vie « le chant gai des enfants /​Leurs confet­tis de neige »,  cette « mémoire sœur /​ Bercée vers le silence des siècles. » Ce sphinx, à la fin des fins, manque de cruau­té, ou de cynisme… Il n’en est pas affli­gé. Il nous signale les rives où abor­der, les ports où trou­ver refuge, cha­cun choi­sis­sant ce qui lui convient :

« Notre langue /​ Notre résis­tance /​ Filles du temps »

« Présage d’une parole /​ L’homme à l’errance /​ Découvre sous la spor­telle /​ L’arche boréale /​ Que son regard ne quitte plus »

« J’étais déjà per­du /​ Quand un éclair de che­val me rele­va /​ Lavé de ma soif /​ Il me res­tait la pluie  /​/​  Poésie    mon silence »

« Le séjour te parle  /​  Dans la main des orages ».

« Il n’y a de mots qui ne puissent nous atteindre »

Ce sphinx, en dépit des appa­rences que lui impose son rôle, est tout entier pré­ve­nance, égards, com­pas­sion.

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LA VIGILANCE DOMINE LES HAUTEURS, d’Élie-Charles FLAMAND

Edition « Les Amis de La Lucarne Ovale», 21 rue Chante-Merle , 77 720 Saint-Ouen-en Brie, 2013, 55 pp., Illustrations de Louise Janin, tirage à 100 exem­plaires.

Sans les contre­dire, les « cos­mo­grammes » sen­suel­le­ment colo­rés de Louise Janin (1893-1997), pos­tés aux coins de plu­sieurs pages, font contraste avec les reliefs accu­sés de la poé­sie d’Élie-Charles Flamand. Ces tra­vaux « à la cuve » délivrent des pay­sages d’une secrète et intime bio­lo­gie, de ces beau­tés que découvrent les labo­ran­tins sous le micro­scope, par­fois les chi­rur­giens dans les chairs qu’ouvrent leurs scal­pels. Mais il ne s’agit, chez l’une comme chez l’autre, que de « voir » :

« Pour voir l’arrière-fond de cette contrée qui vacille… /​/​/​  Là-bas monte un simple vol d’éphémères /​ Emperlé de gout­te­lettes qu’irisent les ave­nirs /​ Aussitôt la bouche céleste les dévore »

Nous voi­ci jetés dans le cœur (le tran­quille mael­ström ?) de la matière du monde qui vit en s’autodétruisant, scru­tée depuis tou­jours par le poète : « Le soir dis­sipe la fougue des sou­haits /​ Au car­re­four le vécu s’éparpille en brumes et cendres… /​/​/​ Maintenant je détisse la trame du calme /​ Et déve­loppe les caresses fon­da­trices »

On sait le monde peu ave­nant aux humains, aux êtres ani­més qui le peuplent. Le poète, il me semble, le veut plus neutre qu’il ne l’est à nos yeux, il le veut même moins agres­sif que sou­mis à ses propres trem­ble­ments  – « Voici que l’univers s’émeut s’affole puis gémit »  -, et nous aurions donc tort de nous croire logés à la même enseigne que lui. Élie-Charles Flamand ras­sure et récon­forte  (lui-même se ras­sure- t-il ? Et nous, ses lec­teurs ?), nous invi­tant à « retrou­ver le natu­rel du lotus fon­da­teur ». Nous ne sommes pas tenus par quelque fata­li­té mal­heu­reuse : « Tu peux des­ser­rer le lacet de l’infortune /​ En rani­mant un dia­logue naguère bri­sé ». Dialogue avec le temps, ce temps que nous aurions pu voir comme notre pire enne­mi, ce temps « Où mûrissent en grappes les sou­ve­nirs ». Nous avons nos armes, nous ne sommes pas jetés dans un vide dévo­rant et absurde, car nous sau­rons dévoi­ler pour nous-mêmes « Le plus impré­vu des secrets »…, car enfin nous sommes accom­pa­gnés : « … la parole conti­nua de divul­guer les repères /​ Qui défient les fan­tasques mou­ve­ments du des­tin. »

C’est une parole que pro­pose donc le poète au « sage » qu’il entend que nous soyons. Il ne doute pas que nous le soyons, et mon avis contraire ne pèse rien contre sa foi en quelque « Maitre de l’amont et de l’aval » dont « le nom [est] « crié » pour que la nef de ma vie « s’ouvre à la paix recon­quise ». Il sur­git des mots, des vers d’Élie-Charles Flamand, non pas un délire de joie mais « … le germe du désir /​ Point clair d’une musique  /​ Où se fondent les infi­nis les plus chan­geants ». Une confiance nous est pro­po­sée, appor­tée, telle un baume, les pro­messes de vie dont nous dou­tions tel­le­ment n’avaient jamais quit­té nos contrées, seule­ment nous ne les voyions plus : « la horde des lémures fut vain­cue /​ Et tu peux aper­ce­voir la branche ver­mou­lue /​ Où non en vain s’évertue la chry­sa­lide » Des lémures, une branche ver­mou­lue nous aveu­glaient. Et les cor­beaux eux-mêmes peuvent être de bon augure.

La vision, notre habi­tat de l’esprit, s’agrandit aux dimen­sions du cos­mos, en quelque lieu étroit que nous ayons rési­dence : « Pourtant le recoin aigu sau­ve­garde /​ la pousse d’une herbe nour­rie d’effluves sidé­raux » ! Certes, les rudes contin­gences, faims et misères, crimes et bar­ba­ries dont nous sommes com­blés, le poète n’hésite pas à les remi­ser dans des loin­tains mal per­cep­tibles. Il s’agit pour lui d’une « accep­ta­tion plé­nière », d’une autre dimen­sion atteinte ou à atteindre. Si « la vigi­lance domine les hau­teurs », que crai­gnions-nous de pire que les illu­sions sans por­tée dont se nour­ris­saient nos sens et nos sen­ti­ments : « Nous égre­nions les gammes du chaos /​ Et tou­jours par­tions à l’assaut des cita­delles de buée »…  Dès lors, les titres des der­niers poèmes en témoignent, tout se lie, ou se relie en une immense CORRÉLATION : « En boucle le pas­sé réflé­chit et caresse l’avenir ». HYALIN , offert dans sa pleine visi­bi­li­té, se fait « le verbe qui s’ouvre et se mul­ti­plie ». Il nous reste à FEUILLETER LA PARTITION qui, si nous l’interprétons, nous offri­ra la vision véri­dique, « nous laisse[ra] voir enfin la mer médi­ta­tive »… Une plé­ni­tude, une pro­fu­sion… Nous pénè­tre­rons dans LE BOIS DE L’INVITE où se maî­trise mieux la des­ti­née, l’UNION VERTICALE t’introduira « Au cœur de ce dia­mant l’imprévu /​ [où] Tu dis­cer­nais l’œil ébloui de luci­di­té /​ Par lequel voir s’appointer les monts /​ D’où fusent des élans sans cesse resur­gis ».

Voir. Éblouir. Éblouissement… sont par­mi les mots clés d’Élie-Charles Flamand. Il veut sim­ple­ment que nous y voyions mieux, plus net­te­ment et plus loin, très loin même à tra­vers et au-delà de la buée des fausses visions où nous nous déses­pé­rons par­fois. Il veut de toute sa force nous tour­ner vers « l’imprévu » qui non seule­ment n’a pas quit­té le monde, mais est bel et bien à la por­tée de notre esprit. Il nous demande d’oser regar­der der­rière la porte. D’avoir encore foi en l’immense machine de l’univers. Il nous demande de nous remettre en par­tances De liqui­der « notre tris­tesse » car « la jou­vence /​ Mûrie dans le tré­fonds des mondes » est aus­si dans le mot, dans les mots. Il nous exhorte à prendre de la hau­teur, à être enfin poètes, car selon Hölderlin, cité en exergue, « Was bleibt aber, stif­ten die Dichter » : « Mais ce qui demeure, les poètes le fondent. »  

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JE SUIS… MARCELINE DESBORDES-VALMORE,

Par Marc BERTRAND

Préface de Gérard Collomb, JACQUES ANDRÉ ÉDITEUR, 5 rue Bugeaud, 69 006, Lyon, 2012, 77 pp., 10 €.  (Avec plu­sieurs illus­tra­tions pho­to­gra­phiques fort bien choi­sies).

« J’ai chan­té toutes les dou­leurs : les

miennes et celles des autres. »

 

Théodore de Banville, cité en exergue de ce beau livre, nous fait entendre déjà la voix de Marceline :

« Voix soli­taire, ô délais­sée, /​ Victime tant de fois bles­sée, /​ Chère morte, dont l’âme eut Faim /​ Et soif d’azur. » (Celle qui chan­tait)

Elle fut sans aucun doute plus aimée, cette femme pétrie d’humanité et de com­pas­sion, des poètes ses contem­po­rains que des pro­fes­seurs de lit­té­ra­ture, Marc Bertrand fai­sant excep­tion, bien enten­du. Si j’ai bonne mémoire, MM. Lagarde et Michard ne l’admirent qu’à regret dans le manuel qu’ils consa­crèrent au XIXe siècle de la lit­té­ra­ture fran­çaise. Peut-être seule­ment parce que Victor Hugo lui décla­ra voir elle « la poé­sie même », entre deux ten­ta­tives de rap­pro­che­ment qu’elle repous­sa. Ces mes­sieurs, qui édu­quèrent lit­té­rai­re­ment ma géné­ra­tion et à qui je ne ferai aucun des ridi­cules reproches que leur adres­sèrent des éru­dits soixante-hui­tards ébou­rif­fés et depuis recon­ver­tis dans la banque ou le jour­na­lisme, voyaient en elle une poé­tesse de second rang, et une poé­tesse qui sans doute à leurs yeux n’égalait ni une Marie de France, ni une Christine de Pisan ou une Louise Labé, mais sur­tout ils avaient peine à lui par­don­ner quelque vers boi­teux ou d’allure un peu négli­gée. Par bon­heur, le pré­fa­cier de ce livre-ci nous le rap­pelle, « elle sus­ci­ta l’admiration de plu­sieurs géné­ra­tions de poètes illustres, comme Lamartine, Sainte-Beuve, Verlaine ou Aragon. Baudelaire voyait en elle l’ « expres­sion poé­tique de toutes les beau­tés de la femme. » Marcel Proust la dési­gnait comme « la grande Valmore ». Par bon­heur encore, le pro­fes­seur Marc Bertrand s’est consa­cré à l’étude de sa poé­sie, à l’édition de sa cor­res­pon­dance et à la com­po­si­tion de « la seule édi­tion de ses œuvres poé­tiques com­plètes ».  

Je me sou­viens, pour ma part, de ses poèmes com­blés d’amour, et aus­si de ces vers frais comme une comp­tine, quoique dédiés à un triste aban­don :

« Vous aviez mon cœur, /​ Moi j’avais le vôtre : /​ Un cœur pour un cœur, /​ Bonheur pour bon­heur !

Le vôtre est ren­du, /​ je n’en ai plus d’autre : /​ Le vôtre est ren­du, /​ Le mien est per­du ! »

Marc Bertrand, dans cet ouvrage, par thèmes trai­tés sans lour­deur ni insis­tance ni lon­gueurs, reprend les élé­ments saillants de la vie per­son­nelle et lit­té­raire de Marceline tels qu’elle les rap­por­ta dans des écrits intimes, des cor­res­pon­dances et diverses publi­ca­tions… La matière ne fait pas défaut, la mémoire de Marceline est un « étang pro­fond » où affluent les nota­tions, les sou­ve­nirs. Quoique née à Douai, ayant vécu à Bruxelles, Bordeaux et Paris, c’est à Lyon que son cœur n’aura ces­sé de battre ; elle y vécut dix ans : « Aujourd’hui encore, si Lyon pleure, je pleure. » Elle s’y trou­va liée à Proudhon, y fut visi­tée par Alexandre Dumas, Marie Dorval, Franz Liszt… Elle y vécut les aléas du théâtre avec son mari, Prosper Valmore, et aus­si les souf­frances d’un peuple qu’elle aima : « … J’ai appris à connaître ce peuple de Lyon, tra­vailleur, obs­ti­né, pei­nant dans la boue et la soie, stoïque devant les coups du sort, et dont par­fois la misère me rap­pe­lait tel­le­ment la misère que j’ai connue dans mon enfance… »  Misère douai­sienne, misère lyon­naise : la poé­tesse les rap­proche dans une figure d’enfance, celle du « petit Henri Duhem » qui lui per­mit l’expérience « de la géné­ro­si­té enfan­tine ».

Ce qui carac­té­rise la cou­leur des sou­ve­nirs de Marceline Desbordes-Valmore c’est, au-delà d’une émo­tion tou­jours prête à resur­gir, un sou­ci constant de la véri­té et de l’exactitude des choses rela­tées. Elle ne masque ni ne déguise quoi que ce soit. Son esprit pro­fon­dé­ment empreint de reli­gion : j’ai tou­jours eu « les yeux pleins d’églises… », ce qui signi­fie les yeux pleins de lucide com­pas­sion. De la mai­son de la place des Terreaux, où elle habi­ta d’abord, elle ne tente pas de don­ner la belle allure de l’appartement bour­geois, bien au contraire : « … une petite mai­son d’aspect assez misé­rable, face à l’Hôtel-de-Ville ; au der­nier étage, comme d’habitude (c’est moins cher !), et pour une femme enceinte – je l’étais – c’est dur de mon­ter cent marches ! » Qu’on me par­donne l’impertinence, mais je vois mal Marceline trans­por­tée à notre époque dans un loft pour bobos de gôche aux envi­rons de la Bastille ! De quels mépris ne l’accablerait-on pas ! Elle rap­porte ses aven­tures et mésa­ven­tures de théâtre, son impré­gna­tion du vers raci­nien, avec de tou­chantes anec­dotes : « … comme je jouais dans cette pièce (Le Déserteur, de Mercier) à l’Odéon, tom­bant à genoux (c’était dans mon rôle !) je me suis dépla­cé la rotule ! » Elle est, comme elle le serait aujourd’hui encore davan­tage, consciente de la dif­fi­cul­té de vivre maté­riel­le­ment de sa poé­sie, du manque d’ « ache­teurs », des dif­fi­cul­tés des rela­tions avec les édi­teurs… Quant à la condi­tion fémi­nine, Marceline est bien consciente des obs­tacles spé­ci­fiques que ren­contrent les femmes dans tous les domaines de l’art : « … dans ma vie comme dans mes vers, j’ai tou­jours été sen­sible au mal­heur d’être femme : ’’Les fleurs sont pour l’enfant, le sel est pour la femme’’, tou­jours. »

Quant aux sys­tèmes et aux doc­trines poli­tiques, elle en juge sai­ne­ment : « Je juge plu­tôt avec mon bon sens, et plus encore avec mon cœur (j’allais dire avec mes larmes) ; mais j’ai tou­jours été spon­ta­né­ment du côté des plus mal­heu­reux. Par tem­pé­ra­ment et par expé­rience, tou­jours du côté de ceux qui souffrent : Canuts de Lyon ou Noirs de la Guadeloupe. » « … il n’est point besoin d’une doc­trine, socia­liste ou non, comme on dit, pour allu­mer des reven­di­ca­tions. La faim n’attend pas… ». Elle com­po­sa bien des poèmes à l’unisson de la souf­france du peuple, et dut en cueillir le fruit amer : « … je vou­drais au moins qu’échappe au néant ce poème où j’ai hur­lé la détresse popu­laire lyon­naise de ces jours funèbres de 1834. Personne n’a vou­lu alors édi­ter ce  Dans la rue ; j’étais bien naïve ce m’en éton­ner. »

Elle avoue­ra n’avoir jamais « aimé à demi ». Ajoutons : jamais en aucun domaine où l’homme est enga­gé dans le com­bat légi­time pour son exis­tence, sa digni­té, sa fon­da­men­tale liber­té. Marceline fut une femme, un esprit, un cœur et une âme admi­rables. Laissons de côté la décep­tion que lui cau­sèrent « les sou­ve­rains », rois ou empe­reurs… le fait qu’elle finit par s’en remettre à Dieu plu­tôt qu’à ses saints : « Quant à moi, je me suis tou­jours sen­tie ‘’sus­pen­due au souffle de Dieu’’ ; mais sus­pen­due aux paroles de ceux qui parlent de Dieu ou au nom de Dieu ? non ! », et reve­nons à l’axe cen­tral, à son expé­rience lyon­naise, qui for­gea en elle la féconde révolte, dont elle énu­mère cer­taines étapes essen­tielles :

« Oui, vrai­ment, c’est à Lyon que j’ai alors bien com­pris une chose : pen­dant que les juges royaux condamnent, par­fois à mort, les grands de ce monde dorment tran­quille­ment sur leur duvet. C’est à Lyon que je suis deve­nue l’ennemie irré­duc­tible des pri­sons poli­tiques et de la peine de mort… »

« C’est à Lyon que je me suis mise à détes­ter les hor­reurs de toutes les guerres civiles : je les appe­lais guerres « fra­ter­nelles » ; on m’a fait com­prendre qu’il fal­lait dire « guerres fra­tri­cides »…

« C’est à Lyon que j’ai com­men­cé à pen­ser que l’argent  – ce mot de fer ! – c’est un peu la mois­son que les plus habiles volent aux pauvres… »

De cette conscience juste for­gée au feu de l’humain, Marceline Desbordes-Valmore a nour­ri sa poé­sie, c’est-à-dire sa tel­lu­rique puis­sance émo­tion­nelle, et ensuite la géné­reuse pen­sée qui n’a plus ces­sé de l’habiter. Elle mar­chait avec son temps, et par­fois plus vite que lui. Elle est une illus­tra­tion des plus par­faites de ce modèle né – en France du moins – à la Renaissance, celui du corps har­mo­nieux et sain allié à l’esprit clair et sain dans un pro­jet de vie qui ne soit pas exclu­si­ve­ment replié sur le  soi-même et le moi. Le beau livre construit par Marc Bertrand se clôt, on peut dire logi­que­ment, sur la petite école au fron­ton de laquelle elle sou­hai­te­rait que l’on écri­vît son nom : « Oh ! pas un bou­le­vard, ni une Université ! Simplement une petite école de quar­tier, ou un col­lège ; ou bien une petite rue tran­quille. Ou encore, pour­quoi pas ? une biblio­thèque, ce lieu où convergent tous ceux qui veulent connaître, lire, s’instruire… » Oui, Marceline mar­chait bien au pas réel­le­ment pro­gres­siste de son temps.

 

 

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Fin du « Scalp VIII » – Septembre 2014

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

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