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Les eaux profondes de Virginia Woolf

Par |2018-10-15T17:15:19+00:00 26 mai 2012|Catégories : Chroniques|

Ce texte édi­té en 1931, Virginia WOOLF le pré­sente elle-même comme poé­tique. La pré­face de Michel CUSIN four­mille de cita­tions à ce sujet, extraites de son Journal, de sa cor­res­pon­dance ou d’articles. On y apprend que Virginia WOOLF avait noté sur le pre­mier feuillet de son manus­crit : « L’auteur serait heu­reux si on ne lisait pas les pages qui suivent comme un roman ». Voilà une excel­lente entrée en matière. Car dans ces chro­niques, je me pro­po­se­rai jus­te­ment de mettre en avant des roman­ciers dont le tra­vail est aus­si – et par­fois, avant tout – poé­tique.

Les per­son­nages du livre de Virginia WOOLF sont-ils vrai­ment des per­son­nages ? Ils n’ont pas d’épaisseur psy­cho­lo­gique qui leur soit propre. Ils forment un tout, un tout pro­fon­dé­ment mélan­co­lique. « J’ai plon­gé dans mon grand lac de la Mélancolie » écrit Virginia WOOLF dans son Journal, en 1929. Dans Les Vagues, une méta­phore se sub­sti­tue par­fois à celle des eaux pro­fondes – ou plu­tôt les deux coexistent.

Elle va vers le bois de hêtres pour fuir la lumière. Elle étend les bras lorsqu’elle y arrive et se jette dans l’ombre comme une nageuse. […] Les vagues se referment sur nous, les feuilles des hêtres se rejoignent au des­sus de nos têtes.

Nous com­pre­nons qu’il s’agit d’une petite com­mu­nau­té d’enfants qu’entourent quelques adultes : des bonnes, un jar­di­nier… Nous pas­sons d’une pen­sée à l’autre, puis à un tableau, entre deux cha­pitres, une sorte d’intermède consa­cré à la lumière.

Le temps vient très vite – trop vite – des adieux, du départ pour le col­lège. Les filles d’un côté, les gar­çons de l’autre. Les lieux n’étant pas accueillants, il leur reste la rêve­rie, le rap­port poé­tique au monde et au temps. La poé­sie est leur refuge.

Je vou­drais enter­rer tout le col­lège : le gym­nase ; la salle de classe ; le réfec­toire qui a tou­jours des odeurs de viande ; et la cha­pelle. Je vou­drais enter­rer le car­re­lage rouge brique et les por­traits grais­seux de ces vieillards – bien­fai­teurs, fon­da­teurs de col­lèges. Il y a des arbres que j’aime ; le ceri­sier avec ses boules trans­pa­rentes de gomme sur l’écorce ; et la vue qu’on a du gre­nier sur quelques col­lines loin­taines. À part ça, je vou­drais tout enter­rer […]

Ils regardent les autres avec envie par­fois, ceux qui appar­tiennent à une équipe spor­tive, celles qui ont des amies… Mais, au fond, ils savent que leur place est ailleurs : dans les bois, le long des rivières, loin des horaires et de la dis­ci­pline qui brident leur écla­tante et sau­vage soif de liber­té.

Les impres­sions, les sen­ti­ments naissent et s’évanouissent en fait exac­te­ment comme les vagues. Virginia WOOLF les cap­ture admi­ra­ble­ment. Si ses per­son­nages s’éloignent des pay­sages buco­liques pour rejoindre l’université à Londres ou en Suisse, les méta­phores demeurent, dans les­quelles la nature – la mer, les arbres, la faune – tient le rôle prin­ci­pal.

« À pré­sent monte en moi le rythme fami­lier ; les mots qui étaient dor­mants tan­tôt se sou­lèvent, tan­tôt agitent leurs crêtes, et tombent et remontent, et tombent et remontent encore », constate Bernard.

« Je suis le champ, je suis la grange, je suis les arbres ; à moi les vols d’oiseaux, et ce jeune lièvre qui bon­dit », remarque Susan. « […] je ne suis pas une femme, mais la lumière qui tombe sur cette bar­rière, sur ce sol. Je suis les sai­sons, je le crois par­fois, jan­vier, mai, novembre ; la boue, la brume, l’aurore. »

Les voix – tou­jours inté­rieures – se suc­cèdent et on ne les dis­tingue pas. Les per­son­nages n’ont pas de visage. Leurs voix sont comme le vent. Nous les per­ce­vons mais elles res­tent insai­sis­sables. Et ce qu’elles ont susur­ré à notre oreille est aus­si fra­gile qu’une sen­sa­tion fugace, un par­fum déli­cat. Parce qu’ils ne font qu’un avec la nature, qu’ils ne se placent pas au des­sus d’elle. Ils n’existent pas en dehors d’elle et ne sont donc pas, à pro­pre­ment par­ler, des indi­vi­dus. Parfois, les per­son­nages eux-mêmes se ques­tionnent. C’est le cas de Bernard, lorsqu’il est sur le point de se marier. A-t-il une iden­ti­té ? Ce qu’il fait, le doit-il à sa volon­té ?

« Nous ne sommes donc pas des gouttes de pluie, aus­si­tôt séchées par le vent » s’étonne-t-il. Mais il demeure incré­dule et son appa­rente uni­té se lézarde.

Parfois, Bernard, Louis, Neville, Susan, Jinny, Rhoda et Pecival se retrouvent, comme au temps de l’enfance. C’est le cas juste avant le départ de Percival pour l’Inde. Quand ils sont réunis, ils retrouvent un peu de leur épais­seur, paraissent moins éva­nes­cents. Certains semblent car­ré­ment s’extirper du chaos. Si un seul d’entre eux manque à l’appel, ils sont condam­nés à res­ter « des fan­tômes creux errant dans la brume ». Alors le monde pour­suit sa course sans eux. Chacun croit être le seul à res­sen­tir cela, mais c’est pré­ci­sé­ment ce qui les lie aux autres. Lorsqu’ils se retrouvent, nous pas­sons d’une pen­sée à l’autre mais c’est la même qui se pour­suit. « […] comme si nous étions les élé­ments sépa­rés d’un seul corps et d’une seule âme », explique Louis. Seul Percival garde le silence, ce qui le rend énig­ma­tique. Mais sa pré­sence suf­fit. C’est une pré­sence néces­saire. Néanmoins, l’équilibre est mena­cé : Bernard s’est fian­cé, Percival est sur le point de rejoindre un autre conti­nent. Ce sont autant de mor­cel­le­ments, de petites morts qui s’invitent dans l’histoire, frap­pant d’interdit la com­mu­nion.

Le soleil, inévi­ta­ble­ment, décline.

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