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Les œuvres complètes de Joyce Mansour

Par |2018-08-20T20:31:52+00:00 29 novembre 2014|Catégories : Essais|

 

Les livres de Joyce Mansour (1928-1986) étaient hélas introu­vables depuis quelques années lorsqu’en 1991, Actes Sud fit paraître son œuvre com­plète en un volume dépas­sant les six cent pages, inti­tu­lé, Prose & poé­sie. Nous vîmes paraître ce livre tel un ovni, au même titre que, huit plus tard, en 1999, tou­jours chez le même édi­teur, les Œuvres poé­tiques du magni­fique Jean Sénac. Le Mansour et le Sénac sont épui­sés depuis de nom­breuses années et attendent d’être réédi­tés. C’est tou­jours le cas du Sénac, mais plus du tout en revanche du Mansour et ce grâce aux édi­tions Michel de Maule, qui viennent de réédi­ter, sous le titre de Œuvres com­plètes, prose et poé­sie, l’édition Actes Sud de 1991, enri­chie par des inédits. Ce superbe volume de plus de cinq cents pages reprend donc les œuvres en prose, soit quatre titres, de Les Gisants satis­faits (1958) aux superbes et cor­ro­sives Histoires nocives (1973), une pièce de théâtre, Le Bleu des fonds (1968) et les seize livres de poèmes, de Cris (1953) à Trous noirs (1986), ain­si que des poèmes inédits et/​ou publiés en revues et dans des cata­logues. Rappelons que bri­tan­nique de nais­sance, Joyce Mansour (1928-1986) n’a vrai­ment com­men­cé à apprendre et à écrire le fran­çais qu’après son rema­riage avec Samir Mansour, qui était un Franco-Égyptien, en 1949. L’œuvre de Joyce Mansour dérange ou intrigue autant que son per­son­nage. Disons-le d’emblée, il est tout à fait som­maire, comme Hubert Nyssen l’affirma en son temps, de réduire Joyce Mansour à une égé­rie éro­to­mane du sur­réa­lisme ou même à un Ange du bizarre. Il est plus juste de voir que l’insolence de son lan­gage, la per­ver­si­té de ses méta­phores, l’obscénité de cer­taines images, les confla­gra­tions illu­mi­nant ses dia­logues, l’humour dévas­ta­teur de ses impré­ca­tions, mais aus­si par­fois un réa­lisme bou­le­ver­sant, sont d’un poète qui défie le temps et la mort avec les seules armes dont il dis­pose. Dans la pré­face de cette nou­velle édi­tion des Œuvres com­plètes, Paul Lombard ne dit pas autre chose, en affir­mant que Joyce Mansour échappe aux codes, aux sché­mas impo­sés par la lit­té­ra­ture et la socié­té. Méprisant la notion de « l’art pour l’art », elle incarne, de la façon la plus natu­relle, la plus néces­saire, cette « liber­té du désir » prô­née par André Breton, pour trou­ver sa voie, sa voix : Tu aimes cou­cher dans notre lit défait. – Nos sueurs anciennes ne te dégoûtent pas. – Nos cris qui résonnent dans la chambre sombre – Tout ceci exalte ton corps affa­mé. – Ton laid visage s’illumine enfin – Car nos dési­rs d’hier sont les rêves de demain.

Défi lan­cé à la rai­son, l’itinéraire de Joyce Mansour retrace la recherche d’une parole entre rêve et réel et d’un uni­vers propres entre mort et vie, Occident et Orient : Déplace ton regard – Dépouille mon bas-ventre de sa bête ô déses­poir – Ta langue divise mon cœur – Tel le ser­pent le rocher. Mansour inté­rio­rise l’univers sur­réa­liste et le fait sien pour ensuite crier la bles­sure d’un monde inté­rieur rava­gé par l’angoisse, le tour­ment et la mort, comme en témoigne les titres de ses pre­miers livres : Cris (1954), Déchirures (1955) ou Rapaces (1960) : L’œil bas­cule dans la nuit au moment du tré­pas – Ô la blanche ful­gu­rante folie des ailes qu’on ne connaît pas. Il y a bien ici un rejet de l’horrible sort réser­vé à l’être humain, et qui affecte autant l’homme que la femme, « ces deux sacs de mor­ta­li­té » : Nous vivions rivés aux plus basses pro­fon­deurs de la nuit – Nos peaux séchées par la fumée des pas­sions – Nous tour­nions autour du pôle lucide de l’insomnie – Jumelés par l’angoisse sépa­rés par l’extase – Vivant notre mort dans le gou­lot de la tombe. On a repro­ché au poète la vio­lence de ses images, mais ce n’est pas seule­ment l’érotisme ou l’onirisme man­sou­rien qui sont pla­cés sous le signe de la vio­lence, de l’affrontement, mais la vie elle-même : « Le sexe res­semble beau­coup à la guerre ». Tout chez Mansour, qui est éga­le­ment dotée d’un humour hors-norme, nous ren­voie à notre condi­tion d’être péris­sable. Aussi la femme est-elle l’objet d’une haine ambi­guë qui découle d’un pro­ces­sus d’autodestruction : mère, sœur ou rivale, double-enne­mie en tous cas : Tes rides tes seins bal­lants ton air affa­mé – Ta vieillesse contre mon corps ten­du – Ta honte devant mes yeux qui savent tout – Tes robes qui sentent ton corps pour­ri. – Tout ceci me venge enfin – Des hommes qui n’ont pas vou­lu de moi. La femme, au sein de cette œuvre, appa­raît comme un être per­vers et sour­nois, pro­fon­dé­ment sado­ma­so­chiste, que menacent mal­for­ma­tions et putré­fac­tions : Malgré moi ma cha­rogne fana­tise avec ton vieux sexe débus­qué – Qui dort. Quant à l’œuvre en prose, elle s’est éla­bo­rée paral­lè­le­ment aux recueils de poèmes, et ne fait que pro­lon­ger, en les déve­lop­pant, les grands thèmes, les obses­sions de l’étrange demoi­selle : l’érotisme, le rêve, la mort, la mala­die, l’humour, le fan­tas­tique, le mer­veilleux, le sexe, l’humain. Avec Joyce Mansour, a écrit Marie-Laure Missir (auteure de Joyce Mansour, une étrange demoi­selle, Jean-Michel Place, 2005), les fron­tières entre la poé­sie et la prose sont brouillées. Seule compte la matière men­tale, l’imagination coupe les amarres du fil conduc­teur en refu­sant la logique de par­tie d’échec du roma­nesque. Les contes de Mansour incarnent bien cette des­cente pro­di­gieuse de l’être dans l’être, « l’illumination sys­té­ma­tique des lieux cachés et l’obscurcissement pro­gres­sif des autres lieux, une pro­me­nade per­pé­tuelle en pleine zone inter­dite », comme l’a écrit André Breton. Attention : chef d’œuvre abso­lu !

 

L’actualité man­sou­rienne ne s’arrêt pas là, puisqu’outre la paru­tion des Œuvres com­plètes, une très belle expo­si­tion, Joyce Mansour, poé­tesse et col­lec­tion­neuse, se tient au Musée du Quai Branly, du 18 novembre 2014 au 1er février 2015. Joyce Mansour fut, sa vie durant, une ardente col­lec­tion­neuse d’objets océa­niens et de tableaux de ses amis sur­réa­listes. « Les poèmes de Joyce sont des tableaux peints avec des mots et un lien char­nel unit la femme aux artistes », écrit Marie-Francine Mansour. C’est ce que nous avons mis en évi­dence, les Homme sans Épaules, en publiant dans notre revue (n°19, 2005), un copieux dos­sier pré­sen­té par Marie-Laure Missir : « Joyce Mansour, tubé­reuse enfant du conte orien­tal », avec un choix de poèmes et de textes inédits. À cette occa­sion, nous avions orga­ni­sé à la Librairie-Galerie Racine, avec Marie-Laure Missir et le sou­tien de Cyrille Mansour, une expo­si­tion des manus­crits et des « objets méchants » de Joyce Mansour. Quand elle n’écrivait pas, ne par­cou­rait pas les mar­chés aux puces et les gale­ries en com­pa­gnie d’André Breton ; Joyce Mansour, à son ins­tar, fabri­quait des objets à fonc­tion­ne­ment sym­bo­lique. Clous, punaises, débris variés, fils de fer : avec ces maté­riaux pauvres, elle com­po­sait de petits reli­quaires. Une ving­taine d’objets qui com­posent un petit théâtre du mer­veilleux et de la cruau­té et qui sont le reflet de ses angoisses. Chez elle, ils trou­vaient place dans ses biblio­thèques ou sur le plan­cher, par­mi ses livres, ceux de ses amis et les pièces pré­cieuses de sa col­lec­tion. Elle ne se vou­lait ni sculp­teur, ni peintre au sens pro­fes­sion­nel des mots, mais, selon le prin­cipe sur­réa­liste de l’automatisme incons­cient de la créa­tion, elle com­po­sait pour elle-même ces assem­blages inquié­tants et fra­giles. La part la plus remar­quable de sa col­lec­tion per­son­nelle, qu’elle a réuni avec Samir, son mari, et la com­pli­ci­té de Breton, vient de loin : de Nouvelle Bretagne et Nouvelle-Guinée, essen­tiel­le­ment. Uli, malan­gans et sta­tues peu­plèrent son appar­te­ment, comme pour célé­brer un art magique char­gé de sym­boles, dont la puis­sance expres­sive et les inven­tions for­melles font écho à la nature même et à la sin­gu­la­ri­té de poé­sie de Joyce Mansour. En pré­sen­tant quelques-unes des œuvres avec les­quelles elle a vécu, cette expo­si­tion rap­pelle qu’écrire et col­lec­tion­ner étaient, pour elle, deux manières insé­pa­rables de créer et donc de vivre.

 

 

 

Troisième évè­ne­ment man­sou­rien : la paru­tion du livre de Marie-Francine Mansour, qui, après avoir consa­cré une thèse de doc­to­rat en 2014 à « l’étrange demoi­selle », Le Surréalisme à tra­vers Joyce Mansour. Peinture et Poésie, le miroir du désir, fait paraître, un ouvrage inti­tu­lé : Une vie sur­réa­liste, Joyce Mansour, com­plice d’André Breton (édi­tions France-Empire, 254 pages, 21 €). Marie-France Desvaux a épou­sé Cyrille (né en 1955), le deuxième fils de Samir et Joyce. Elle a connu la poé­tesse durant les dix der­nières années de sa vie. Une vie sur­réa­liste est un voyage inti­miste dans la vie et l’œuvre de Mansour : « Dans la vie, Joyce joue et rit. Cette femme joviale et éprise de liber­té était douée d’une extra­or­di­naire éner­gie. Elle nous entraî­nait dans ces pas­sions, trans­for­mait la mai­son, ani­mait les repas, enjouait le quo­ti­dien. » L’auteure évoque l’intimité de Mansour, ses affi­ni­tés élec­tives, sa rela­tion à Mandiargues, à Michaux, mais sur­tout à André Breton (Joyce dira de lui : « Il chan­geait la vie et la vision de tous ceux qui l’ont connu. C’était un grand oiseau cra­moi­si des vrais beaux jours… Duchamp a dit, en par­lant d’André : Il aimait comme un cœur bat. Et c’est vrai. André aimait la liber­té par-des­sus tout. Il aimait le signe ascen­dant, tout ce qui exalte, se cache et poé­tise… Pour lui, le beau et le révo­lu­tion­naire sor­taient de la gri­saille. Il s’enthousiasmait et sa joie était conta­gieuse… Il par­lait rare­ment de lui-même. Il écou­tait, il savait écou­ter. Il fut aus­si l’homme le plus cour­tois », et sur les pul­sions de son œuvre (« son monde brille à la façon de l’anthracite. Davantage bur­lesque que vicieux, il est l’envers téné­breux de la créa­tion. ») Passionnée par l’univers de sa belle-mère, Marie-Francine Mansour, qui est Docteur en his­toire de l’art, a com­men­cé à écrire sur la poé­tesse après la mort de celle-ci en 1986. Elle a béné­fi­cié pour illus­trer ses pro­pos des pré­cieuses archives per­son­nelles, fami­liales, de Joyce Mansour, et c’est assu­ré­ment ce qui fonde l’intérêt, l’apport, le sen­sible de ce livre, et atte­nue les pas­sages moins fiables, rela­tifs au sur­réa­lisme et à son his­toire, comme par exemple le cha­pitre qui traite de la période de l’Occupation et de La Main à plume, au sein duquel sont repor­tées un cer­tain nombre d’erreurs et/​ou d’approximations. C’est le seul hic de ce beau livre. Marie-Francine Mansour s’exprime avec émo­tion, res­pect et rete­nue. Ainsi, lorsqu’elle écrit : « On aurait tort de réduire la voie de Joyce Mansour à son ver­sant obs­cur. Ses mots de morts se parent de lumière ; l’horizon humide de son éro­tisme s’entrouvre. Joyce a été gué­rie par son œuvre. Elle a fini par accep­ter ce qu’elle com­bat­tait jadis et, comme le pas­seur, nous montre le che­min entre les deux rives. J’ai été pro­fon­dé­ment mar­quée par cette per­son­na­li­té d’exception, rayon­nante en tant qu’artiste et entant que femme… Joyce était pré­sente dans la vie de Cyrille, et donc dans la mienne… Elle nous a quit­tés pen­dant ma pre­mière gros­sesse. Elle lut­tait contre le can­cer…. La vie que je por­tais croi­sait la mort qui l’a empor­tée… Alors je suis pas­sée de « l’autre côté de l’armoire ». Elle s’est ouverte sur la cor­res­pon­dance, les écrits et les brouillons que Joyce clas­sait dans des boîtes de Montecristo…. C’est entou­rée des objets océa­niens qui com­po­saient sa col­lec­tion, que j’ai éplu­ché toutes ces archives. Je connais­sais déjà la femme ; je décou­vrais la poé­tesse. Comme une deuxième ren­contre. Joyce Mansour est pour moi une héroïne mythique et mys­té­rieuse. En écri­vant sur elle (à tra­vers ma thèse et ce livre) et en expo­sant sa col­lec­tion, je comble mon besoin de la ser­vir, de lui rendre hom­mage, de lui expri­mer ma gra­ti­tude. »

Un très bel hom­mage à Joyce Mansour, que Marie-Francine fait revivre dans toute son authen­ti­ci­té émo­tion­nelle, humaine, et sa puis­sance créa­trice ; les­quelles font défi­ni­ti­ve­ment de Joyce, la poé­tesse du Feu, l’une des plus grandes voix fémi­nines de la poé­sie contem­po­raine.

 

 

Laisse-moi t’aimer
J’aime le goût de ton sang épais
Je le garde long­temps dans ma bouche sans dents.
Son ardeur me brûle la gorge.
J’aime ta sueur.
J’aime cares­ser tes ais­selles
Ruisselantes de joie
Laisse-moi t’aimer
Laisse-moi sécher tes yeux fer­més
Laisse-moi les per­cer avec ma langue poin­tue
Et rem­plir leur creux de ma salive triom­phante
Laisse-moi t’aveugler.

 

 

Oublie-moi.
Que mes entrailles res­pirent l’air frais de ton absence
Que mes jambes puissent mar­cher sans cher­cher ton ombre
Que ma vue devienne vision
Que ma vie reprenne haleine
Oublie-moi mon Dieu que je me sou­vienne

 

 

Joyce MANSOUR

 

(Poèmes extraits de Cris, 1953).

 

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