> Les paradoxes de Iossif Ventura, poète crétois

Les paradoxes de Iossif Ventura, poète crétois

Par | 2018-05-20T17:33:06+00:00 15 février 2013|Catégories : Essais|

Iossif Ventura est un homme extrê­me­ment sym­pa­thique, à tous les sens grecs du terme, évi­dem­ment. Il est donc très cha­leu­reux, mais avec beau­coup de dis­cré­tion, très atten­tif à l’autre et si pro­fon­dé­ment déchi­ré, sous l’élégante sim­pli­ci­té du sou­rire que la vie lui a appris comme suprême forme de sagesse, qu’il en devient for­cé­ment très atta­chant. C’est une chance sup­plé­men­taire que de connaître l’homme, en plus de l’œuvre.

Dans l’histoire de la phi­lo­so­phie, on connaît le syl­lo­gisme d’Épiménide le Crétois : « Tous les Crétois sont men­teurs, je suis Crétois, donc… (suis-je men­teur ou non) ? ». Mais les para­doxes incar­nés par Iossif Ventura ne se laissent enfer­mer dans aucune autre logique que la cohé­rence d’une vie sen­sible, en poé­sie.

Vous vous atten­dez à trou­ver en lui un poète grec, déca­lez votre attente : il se défi­nit en effet comme le « der­nier juif de Crète » et cette iden­ti­té marque son œuvre. Vous vous atten­dez au moins, puisqu’il est grec tout de même ( !) à ce qu’il repré­sente quelque aspect de la longue tra­di­tion lit­té­raire hel­lé­nique. Oui, mais Iossif Ventura ne vous par­le­ra pas beau­coup d’Homère ou de Séféris, mais bien plu­tôt, avec pro­lixi­té, de « poe­try per­for­mance », modes de mani­fes­ta­tions poé­tiques déve­lop­pés aux États-Unis depuis 1es années 60, et de poé­sie digi­tale réno­vant les poten­tia­li­tés men­tales par le mou­ve­ment et la vision des lettres, au-delà de leurs sens, dans une quête ludique et méta-cog­ni­tive à la fois. Mais si vous cher­chez à le situer en vous disant qu’il est épris de moder­ni­té et que son esprit très souple recherche sans cesse de nou­veaux moyens pour enri­chir la pen­sée et l’expression de son art, déca­lez votre juge­ment, parce que vous décou­vri­rez aus­si chez Iossif Ventura un spé­cia­liste des trou­ba­dours de notre ancienne tra­di­tion occi­tane. En effet, pas­sion­né d’histoires de che­va­le­rie, le poète s’est mis en tête de décou­vrir et de faire décou­vrir ce patri­moine cultu­rel aux Grecs, dans un pays où il était qua­si­ment incon­nu. Iossif Ventura s’est donc mis à col­lec­tion­ner les livres, à étu­dier et à tra­duire des textes (XIIème et XIIIème siècles), à voya­ger dans la région de Toulouse, de Béziers et des châ­teaux cathares, deve­nant ain­si un fin connais­seur de ce type de poé­sie.

Fantaisie élec­tive, relayée par un retour à l’identité pro­fonde. Car après avoir lu les trou­ba­dours, une autre curio­si­té sur­git, connexe : au temps de ces poèmes de che­va­le­rie, quelle était la forme de la poé­sie juive ? Et voi­ci Iossif Ventura lan­cé dans une nou­velle aven­ture de l’esprit, réper­to­riant et tra­dui­sant les poètes juifs du Moyen-Âge, du Vème au XIVème siècle, à rai­son de 7heures de tra­vail par jour, pen­dant 4 ans. Il en résulte la pro­duc­tion d’un livre, unique en son genre en Grèce.

Oui, oui, 7 heures de tra­vail par jour, pen­dant 4 ans. Car Iossif Ventura, qui a fait à l’École Polytechnique d’Athènes des études d’ingénieur en méca­nique et en élec­tri­ci­té, pour ras­su­rer une mère sou­cieuse de son ave­nir, s’est ensuite consa­cré dès que pos­sible, à temps plein, à la créa­tion poé­tique. C’est ain­si qu’actuellement il fait par­tie du comi­té de direc­tion de la Société des Écrivains Grecs et qu’il dirige la revue élec­tro­nique Poéticanet. Amené à ce titre à fré­quen­ter et à pour­voir en jeunes poètes les fes­ti­vals de son pays, il connaît toute la pro­duc­tion actuelle et il encou­rage toutes les nou­velles formes de créa­tion, dans un grand esprit d’ouverture. Mais sans doute ain­si, ses propres facul­tés et sa propre sen­si­bi­li­té sont-elles irri­guées par ce contact constant avec la poé­sie vivante.

Dans son œuvre récente, ses publi­ca­tions majeures portent sur l’histoire des juifs de Crète, tota­le­ment éli­mi­nés de l’île à l’issue de la seconde guerre mon­diale. Iossif Ventura évoque ain­si le sort des 88 enfants, notam­ment, âgés d’un mois jusqu’à 16 ans, embar­qués à cette époque sur un navire appe­lé Tanaïs pour être trans­por­tés jusqu’au Pirée, puis dans des camps. Le bateau, qui donne son nom à un recueil d’élégies de Iossif Ventura, tor­pillé par erreur par les Anglais, n’est jamais par­ve­nu à des­ti­na­tion et tous ses pas­sa­gers sont morts dans le nau­frage. Sujet dif­fi­cile à trai­ter… Au terme de l’écriture de Tanaïs, en 1997, Iossif Ventura ne se sen­tait pas sûr d’avoir expri­mé tout ce qu’il res­sen­tait. Il a donc repris cette pers­pec­tive, en l’élargissant, à tra­vers un autre recueil : Cyclon, dédié à tous les juifs de Grèce. Ce titre rap­pelle le nom du gaz Zyklon, uti­li­sé par les nazis dans les chambres d’extermination. Il fait aus­si allu­sion, évi­dem­ment, à la tem­pête et au cercle qui enferme. Ce texte, publié en 2009, a été écrit, en fait, immé­dia­te­ment après Tanaïs, dans une pre­mière ver­sion, mais il a été trans­for­mé plu­sieurs fois, le poète recher­chant une forme d’expression adé­quate, sans mélo, si pos­sible post-moder­niste.

Cette réflexion qui porte simul­ta­né­ment sur le sujet et sur la forme illustre en l’occurrence la com­plexi­té du per­son­nage de Iossif Ventura, atta­ché, ô com­bien !, à la mémoire, mais tou­jours tour­né vers l’avenir. En fait, chez lui, l’élaboration poé­tique devient néces­sai­re­ment une recherche d’expression du prix abso­lu de l’humain. Quand on le ren­contre et quand on l’écoute, on entend toute une phi­lo­so­phie du lan­gage et de l’écriture, essen­tiels par le contact qu’ils pro­posent, pour la réa­li­sa­tion de l’humain. On entend évi­dem­ment la ques­tion qu’il ne peut pas évi­ter de se poser : A-t-on encore le droit d’écrire de la poé­sie après Auschwitz ? Iossif Ventura y répond, pour lui-même : à ses yeux, la poé­sie inclut la pro­phé­tie et l’homme aura tou­jours l’intention de s’exprimer pour deve­nir pro­phète, c’est-à-dire notam­ment pour pré­ve­nir des dan­gers contre l’humain.

Et puis, quand on l’écoute, on découvre toute la richesse qu’il accorde à la poé­sie. Car, selon lui, elle per­met d’élargir notre monde. Il est fas­ci­nant de l’entendre évo­quer la condi­tion de l’être humain, lan­cé dans un uni­vers qu’il ne connaît pas, qui cherche tout au moins à le décrire, qui ne peut le faire au mieux que par la poé­sie, genre pri­vi­lé­gié, capable de conte­nir aus­si le vide et le silence, entre les mots. Iossif Ventura, héri­tier de la tra­di­tion de la Kabbale, selon laquelle la langue forme le monde… On com­prend alors l’intérêt pour ces genres nou­veaux de com­po­si­tion digi­tale, qui donnent une nou­velle vie aux lettres et aux signes.

En poé­sie, Iossif Ventura est prêt à toutes les aven­tures de la moder­ni­té. Résolument. Mais sa démarche n’est pas dénuée d’angoisse. Il est en effet par­ti­cu­liè­re­ment conscient de la dif­fi­cul­té qu’il y a à trou­ver de nou­velles formes. Or chaque époque a besoin de la sienne pour que les hommes puissent se par­ler entre eux et se com­prendre. Iossif Ventura juge inté­res­santes toutes les ten­ta­tives de l’esprit. Alors pour­quoi pas une poé­sie élec­tro­nique qui com­bine les mots, les images, la vidéo ? Il est prêt à toutes les expé­ri­men­ta­tions, avouant quel­que­fois avoir du mal à suivre les toutes nou­velles formes d’expression, mal­gré son enga­ge­ment per­ma­nent dans la recherche sur le lan­gage. Bien sûr, il for­mule un impé­ra­tif : il ne faut pas imi­ter. Il faut sculp­ter sa propre parole dans des formes nou­velles. Mais ce monde ima­gi­naire d’Internet où les repré­sen­ta­tions des hommes deviennent des ava­tars, où en vien­dra-t-il ? À un monde uto­pique, idéal ? sans consis­tance ?, ou bien à un monde dys­to­pique, comme le « meilleur des mondes » de Huxley ou 1984 de Orwell ? Un monde de face-à-face avec l’ordinateur où les rela­tions humaines ne sont plus que vir­tuelles ?

Iossif Ventura dénonce et craint les dérives d’Internet, mais il s’en sert, non par para­doxe, fina­le­ment, mais par prag­ma­tisme, parce qu’il est illu­soire de se détour­ner des moyens de com­mu­ni­ca­tion actuels et qu’il est plus construc­tif d’agir de l’intérieur. S’il n’évite pas le grand vent d’une expé­ri­men­ta­tion qui n’est pas assu­rée de sa ligne de navi­ga­tion, il défi­nit néan­moins en der­nier lieu la poé­sie à la manière d’Ulysse, comme « une petite baie où ancrer son bateau pour se repo­ser ».

Laissons-lui direc­te­ment la parole, pour faire son por­trait de poète :

« J’écris pour moi, vous savez… Il y a quelque chose qui pleure en vous et vous vou­lez le mettre sur le papier. Je n’écris pas pour l’Honneur de ceux qui sont par­tis. Le poète est un men­teur, il s’approprie de tout. Il veut faire sa psy­cho­lo­gie interne. La langue que je parle, c’est ma larme. C’est très égoïste, mais direc­te­ment lié avec ceux qui sont per­dus. Je me sens en connexion méta­phy­sique avec eux. Bien que vous me voyiez sou­riant, je suis très triste, très mélan­co­lique. Il y a la ques­tion de l’Autre ».

Il y a les poètes, et leur his­toire. L’œuvre, fina­le­ment, a sa liber­té, prend ses liber­tés par rap­port à eux. Car la poé­sie de Iossif Ventura est tout sauf lar­moyante. En bon poly­tech­ni­cien, il sait en effet résoudre arith­mé­ti­que­ment et artis­te­ment les équa­tions de l’humain, digi­ta­le­ment, avec ses doigts, sur le bout des doigts. Ses textes atteignent l’universel du voyage soli­taire dans lequel s’engage chaque indi­vi­du, lorsqu’ils évoquent « une valise fer­mée /​ pleine de silences » que la poé­sie sait com­mu­ni­quer, rendre élo­quents et par­ta­gés. « L’arithmétique d’un sou­ve­nir » est un poème très inven­tif et sa pen­sée tel­le­ment clas­sique, comme une tra­gé­die grecque et sa révolte contre l’indifférence des hommes.

X