> Lettre à Henry Bauchau

Lettre à Henry Bauchau

Par |2018-10-17T12:13:52+00:00 22 septembre 2012|Catégories : Essais|

 

Natif /​ de mes ruines sur­gis­santes

 

            Après douze années de tra­vail sur votre œuvre, et alors que l'on s'apprête à célé­brer le cen­te­naire Henry Bauchau en Belgique, je sou­haite, cher Henry, vous dire ici ma recon­nais­sance et reve­nir sur quelques-uns de vos textes, c'est-à-dire reve­nir sur ces poèmes et proses qui m'ont tou­ché et conti­nuent d'insuffler dans mon esprit, dans ma jour­née, dans ma vie, cette force abrupte ou ver­ti­cale de ce qui se dérobe, m'étreint pour­tant, me laisse échoué et ravi à chaque nou­velle lec­ture. Car ma barque échoue où battent les vagues du lan­gage, le vôtre, où le ravis­se­ment prend le corps tout entier, atten­dant de repar­tir en haute mer à la marée pro­chaine, au livre pro­chain, et de nou­veau échouer sur l'estran, cet espace de l'entre-deux qui voit se régé­né­rer ce qui meurt, la vague, l'esprit de la vague. Je pour­rais le dire avec les mots de Mallarmé qui dote le poème d'une langue qui « de plu­sieurs vocables refait un mot total, neuf, étran­ger à la langue et comme incan­ta­toire ». Oui, cher Henry, votre œuvre m'accompagne chaque jour – comme une espé­rance, comme un bon­heur, vous avais-je écrit, je crois, en sub­stance, dans un de mes pre­miers cour­riers. Elle est un refuge, un lieu de recou­vre­ment, d'exil et de res­sour­ce­ment, elle est une île, peut-être cette « île des sta­tues anciennes » d'où tout part, cette île où Orion, le héros de L'enfant bleu, des­sine une enfance comme une enfance de l'art.

          Pour par­ler de votre œuvre, de l'émotion avec laquelle je l'ai reçue, je suis obli­gé de dire ce qui d'abord m'a frap­pé dans un poème, même si chro­no­lo­gi­que­ment c'est la lec­ture de la tri­lo­gie thé­baine qui fut pre­mière, puis les romans La déchi­rure et Le Régiment noir, enfin les poèmes avant le théâtre. Je ne sau­rais que dire le bou­le­ver­se­ment pro­vo­qué par Géologie, la beau­té énig­ma­tique du poème « Les deux Antigone », la forte musi­ca­li­té de « Mélopée Viking », ou bien encore la puis­sance évo­ca­trice des mythiques « Tombeaux pour des archers ». Mais le poème « Déclivité » de La pierre sans cha­grin m'a d'abord intri­gué sans que je puisse vrai­ment dire pour­quoi et a néces­si­té plu­sieurs lec­tures avant que je le com­prenne vrai­ment, même s'il me sem­blait pour­tant que l'expression n'aurait pas dû m'arrêter puisqu'elle était – et elle est –, selon la propre for­mu­la­tion de votre quête, une façon de « par­ler à voix de roche et de silence d'herbe ». Toutefois, quelque chose d'une dimen­sion reli­gieuse venait à mon esprit sans que la reli­gion ne soit consi­dé­rée ici clai­re­ment. Ce poème disait pour moi des valeurs essen­tielles d'humanité et de fra­ter­ni­té, d'amour aus­si, mais il pos­sé­dait autre chose que je ne par­ve­nais pas à for­mu­ler.

 

C'est dans ta décli­vi­té que j'avance
Où se trouve hau­teur apla­nie
Profondeur nive­lée
Lumière qui n'éclaire plus
Pain qui a faim
Eau qui a soif
Et le verbe en mots bégayants
Est le lieu de notre abon­dance.

 

                Peut-être est-ce quand j'ai réa­li­sé que « Déclivité » repre­nait vrai­sem­bla­ble­ment une phrase de Pierre Jean Jouve, qu'il enri­chis­sait sub­stan­tiel­le­ment, que j'ai appro­ché ce qu'il vou­lait me dire – « Qui a jamais fait plus qu'approcher ? », note Lorand Gaspar dans Approche de la parole –, sans savoir tou­te­fois, il faut bien le recon­naître, expli­ci­ter clai­re­ment la chose. Dans la par­tie inti­tu­lée « Comment on lutte avec l'ange », dans Vagadu, Pierre Jean Jouve écrit : « Une vie haute c'est sou­vent l'exploitation com­plète d'une infir­mi­té. Toute vie est tra­gique. » Voilà ce qu'exprime à mon sens en fili­grane le poème « Déclivité » – cela me parut alors ne pas faire le moindre doute –, mais dans le même temps, il console de la tra­gé­die et découvre que cha­cun est « natif /​ de [ses] ruines sur­gis­santes » pour peu qu'une place soit lais­sée à l'autre, à l'incon­nu, que l'on peut tutoyer et écrire « Autre » si l'on veut. Cet incon­nu peut être exté­rieur à soi, il peut être le tout Autre, ou bien il est inté­rieur et il s'agit alors de l'inconscient. Le poème réunit pour moi la trans­cen­dance et l'immanence que l'on s'était tou­jours éver­tué à me pré­sen­ter oppo­sées. Voici qui donne sens à ces vers de Géologie : « je suis désir et non vou­loir /​ en tout j'épanouis l'énergie des contraires ». Dans tous les cas, je recon­nais ici une sorte d'équilibre du com­bat, mais lequel ? Le com­bat contre l'inconnu ? avec l'inconnu ? Un com­bat dont on sor­ti­rait bles­sé mais gran­di d'une expé­rience fon­da­men­tale ? Je pense au corps à corps avec la langue, à mes résis­tances aus­si à entrer dans le mou­ve­ment de l'écriture. Ce que vous dites là, cher Henry, à mon corps habi­té par la grande peur, c'est d'une part qu'il faut oser le com­bat et que, d'autre part, l'on sort de toute épreuve néces­sai­re­ment gran­di. Je ne l'avais jamais envi­sa­gé ain­si, je crois, même si, j'en conviens, cela paraît un peu naïf ou ridi­cule à écrire. Mais sans doute existe-t-il une force dans l'aveu – et tout en écri­vant cela,  je crois l'avoir lu dans votre œuvre.

                Je pour­rais ici par­ler du motif du com­bat, fré­quent dans les romans notam­ment. Mais là n'est pas mon pro­pos et il fau­drait plus jus­te­ment nom­mer agõn cette lutte dont aucun des pro­ta­go­nistes ne sort vain­queur. Finalement, vous êtes le com­bat et c'est en lui que vous devez être, là est votre place, celle de per­sis­ter et peut-être de trou­ver alors à cer­tains moments ce que d'aucuns appellent l'Illumination, à laquelle for­mu­la­tion vous pré­fé­rez « l'ampleur végé­tale de soi-même ». Comme le dit le poème « Complies » de La pierre sans cha­grin : « Il est vrai que nous dési­rons être et pou­vons seule­ment per­sis­ter /​ le verbe manque /​ pour être au monde et n'être rien ». Mais il y a l'espérance.

                Immédiatement, on en vient à La lutte de Jacob avec l'Ange – voyez comme subrep­ti­ce­ment je sub­sti­tue sans cesse le « on » au « je » à l'inverse d'Orion, dans L'enfant bleu –, cette fresque de Delacroix que l'on découvre dans la cha­pelle des Saints-Anges à l'église Saint Sulpice à Paris, et que vous consi­dé­rez, cher Henry, comme votre seconde « cir­cons­tance écla­tante », à la source de la créa­tion. En effet, vous attri­buez à deux évé­ne­ments clés de votre vie le fait d'être deve­nu écri­vain. Il y a d'abord une scène de l'enfance où vous êtes dési­gné par la lumière qui entre par la fenêtre de la chambre, vous tenez à ce moment-là « l'arme blanche », l'épée d'une pano­plie de sol­dat, sym­bo­li­que­ment l'arme d'écriture. Puis il y a ce tableau La Lutte de Jacob avec l'Ange, qui fait réfé­rence à une scène biblique de la Genèse, lors de laquelle Jacob-Israël sort bles­sé d'un com­bat avec l'Ange qui dure toute la nuit et il s'en trouve au matin ravi mais boi­teux.

 

                Vous ne dites pas autre chose de l'écriture dans « Dépendance amou­reuse du poème » : le poème se fait de nuit, c'est le com­bat avec l'inconscient, et vous avez cette expres­sion qui rap­pelle celle de Mallarmé : « C'est hors du tra­vail de la conscience que se font les véri­tables ren­contres, décou­vertes, assem­blées et incen­dies de mots. C'est alors que s'opèrent les plus éclai­rantes de leurs conjonc­tions amou­reuses. La dif­fi­cul­té, inso­luble le soir, se dénoue le matin parce que j'y ai, sans le savoir, tra­vaillé toute la nuit. » Porté par l'espérance, vous écri­vez le poème et vous savez qu'il faut « son­der, remettre en ques­tion, attendre, lais­ser se faire les gouffres, les ponts, les pertes et les liai­sons néces­saires. »

                L'inconscient, sa puis­sance de jaillir, est l'élément clé de votre œuvre. Vous lui avez don­né dans votre théâtre une forme de maté­ria­li­sa­tion avec les per­son­nages de Gengis Khan et de Prométhée. Sa voie d'accès, ou d'approche, est le rêve, et le rêve est sou­vent pré­sent dans cha­cun de vos livres. Vous avez dépla­cé la tota­li­té de la pièce Prométhée enchaî­né, votre adap­ta­tion de celle d'Eschyle, sur la scène du rêve. Quant à Gengis Khan, per­son­nage Inconscient, il sur­git dans la « Chine inté­rieure », l'espace de l'inconscient, et comme le poème, il « dévaste la vie cou­rante, […] la dénude, […] déborde ». Il n'en reste pas moins qu'il est impos­sible de res­treindre votre écri­ture à une écri­ture de l'inconscient ou de consi­dé­rer que, comme Marguerite Duras ou Pierre Jean Jouve, vous faites une psy­cha­na­lyse en écri­vant. Non, cher Henry, votre écri­ture n'est pas cela, elle est hau­te­ment et pure­ment lit­té­raire, si l'on veut bien accep­ter d'appeler pure­té cette syn­taxe, la vôtre, qui par éco­no­mie de moyens en vient à dire beau­coup plus, en vient à par­ler aux couches pro­fondes de l'être. Ce qui affleure est une épure. Perspective et pro­fon­deur se disent dans les silences. « Le silence est peut-être une plé­ni­tude de la langue », note le poète Lorand Gaspar. C'est peut-être aus­si pour cette rai­son que vous avez écrit votre tri­lo­gie thé­baine dans les blancs de Sophocle, pour habi­ter le silence, ou les blancs, leur plé­ni­tude, et y retrou­ver la blan­cheur, ou Blanche.

                D'un mot l'autre. Apparaît inévi­ta­ble­ment dans le dis­cours Blanche Reverchon Jouve, votre pre­mière psy­cha­na­lyste, la Sibylle dans le roman La déchi­rure, celle qui s'assoit « avec le pas­sé sur les genoux » : « on per­ce­vait l'équilibre de ses épaules et, dans la cir­cu­la­tion de sa vie, la saveur de la sève et le sel des choses marines ». Hommage est sou­vent ren­du à Blanche, qui connaît une autre trans­po­si­tion roma­nesque, Véronique, dans L'enfant bleu. Sans doute les per­son­nages de Shenandoah et de Diotime pos­sèdent-ils aus­si quelques-uns de ses traits, de même qu'Antigone, ce per­son­nage fon­da­men­tal de votre œuvre qui tend à deve­nir le dieu fémi­nin ou, selon moi, une allé­go­rie de la créa­tion.

 

Ainsi le temps nous fait l'un pour l'autre Antigone
Non point l'âge mais l'âme en quête du royaume
Et des genoux puis­sants de mère en beau­té jeune
Pierres trans­fi­gu­rées, broyées dans la Genèse.

 

                Où l'on retrouve le com­pa­gnon­nage avec l'autre, si sou­vent évo­qué, ce com­pa­gnon­nage dans la langue, avec la langue si l'on accepte l'allégorie ci-des­sus nom­mée. Où le poète, frap­pé par la « lumière Antigone en lumière achar­née », obéit à une « dic­tée inté­rieure » et écrit dans « les limites de constel­la­tions impé­rieuses ».

                Avec vous, cher Henry, avec votre poème, il s’agit de conqué­rir une « sobre ébrié­té /​ dans l’abondance de lumière » et, comme vous, arti­san, « ouvrier des mots », « ouvrier de la pré­sence » « ouvrier spi­ri­tuel », « ouvrier du lan­gage », « émon­deur qui taille /​ dans l'épaisseur des mots la jeu­nesse du verbe », il s'agit, par le natu­rel de la main, de « tra­vailler [son] exis­tence /​ dans l’atelier spi­ri­tuel ». Ainsi consi­dé­rez-vous l'acte d'écrire, un acte réso­lu­ment tour­né vers l'autre. Vous écri­vez « pour l’espérance », « contre l’accablement » et invi­tez le lec­teur à refaire le par­cours intré­pide qui d’abord a été le vôtre. Votre œuvre est en quelque sorte une conso­la­tion à l'impossibilité d'être.

                Je vou­drais dire encore quelques mots de vos poèmes, que l'on ne peut situer que hors du champ actuel de la poé­sie. Je vou­drais dire leur puis­sance d'évocation, la trace indé­lé­bile qu'ils ont ins­crite en moi. Il suf­fit d'un mot, d'un seul, et reviennent un accent, un vers, une expres­sion. Je cite­rai les magni­fiques et énig­ma­tiques vers qui ouvrent « Mélopée Viking » : « Les che­vaux de la mer n'auront pas de pou­lains /​ aux her­bages d'écume abo­lis sous le vent ». Je cite­rai éga­le­ment cet autre vers qui conclut Géologie : « Survient que ne com­pre­nant plus, je suis com­pris ». Je cite­rai encore « Il faut pas­ser par la flamme des muta­tions, trou­ver l'or cor­po­rel », « le poème /​ Ne parle que pour écou­ter », ou l'intégralité de ce poème inti­tu­lé « Si tu peux » :

 

Si tu peux
prier
demande une âme vide
atten­tive
et ne pré­su­mant pas de ses forces.
Tu sens
et si c'est voir, tu vois
tes branches suivre la courbe
ines­pé­rée du vent.

 

                Je retien­drai enfin « Il faut écrire ain­si /​ presque au point de se taire », accor­dant alors à vos poèmes une valeur d'art poé­tique qui montre « par des clar­tés suc­ces­sives » que l'on peut « s'approcher de la danse », cet art du silence où le geste dan­sé dit l'éphémère du temps. J'essaie de rete­nir ce que vous écri­vez ou dites de l'écriture, sur l'écriture, pour l'écriture lit­té­raire. J'essaie d'accepter de me perdre « au fond de la spi­rale /​ par la voûte et les sou­ter­rains » et de me tenir « ferme dans le silence » : « Rien, la voix ne m'est rien », écri­vez-vous, « c'est son silence contre /​ tou­jours plus contre moi /​ qui révolte l'instant et fait tour­ner le ciel ». Pour vous, le plus sau­vage et le plus ori­gi­nel est « un lent poème cor­po­rel dans la matière de la neige ». Suivant votre exemple, je pars en quête des « grandes courbes végé­tales », en quête de « la langue fon­da­men­tale », du mou­ve­ment des « grandes vagues immo­biles », et pour cela je troque mon visage mal­adroit d'universel repor­ter contre un « visage de sour­cier ». Je suis dans le mou­ve­ment d'écrire et j'y cherche non pas un sens ou du sens mais « l'abrupt d'une évi­dence sans nom », pour reprendre une expres­sion du poète Lorand Gaspar.

                Avec cette lettre, cher Henry, voi­ci un poème pour lequel le tra­vail d'émondage a été essen­tiel. Il s'agit d'une de mes récentes ten­ta­tives de retrou­ver la lettre per­due ou le signe effa­cé :

 

                       

                        vienne la nuit d'été la nuit d'ambre

                        et de sel où l'archange dépo­sa

                        sa cor­beille et son chant

                                               retrou­vé

                                               ta main

                        posée là entre le soc et la terre

                        pour le labour des plaines

                                               ton corps

                                               rele­vé

                        bran­die l'arme de joie et l'arc

                                               l'arme

                                               blanche

                        de gra­phite affû­té et de bois

                                               la trace

                                               oubliée

                        lente la dou­leur et ense­ve­lie

                                                               incer­taine                   
 

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