> Lettre d’un jeune poète à Jacques Dupin

Lettre d’un jeune poète à Jacques Dupin

Par |2018-10-20T17:07:27+00:00 23 juillet 2012|Catégories : Essais|

            Nous souf­frons dans notre langue moins dou­lou­reu­se­ment que dans notre corps. Arrimés à notre éten­due si rude­ment heur­tée par les choses sous les modes les plus divers, nous pou­vons dou­ter, même en écri­vain, des res­sources de la langue. Pourtant, les sacri­fices que nous osons sou­vent lui faire, par exemple sous forme de poèmes, pour lui déro­ber quelques bous­soles, mesure de notre liber­té aride et qui seront autant de che­mins sin­gu­liers dépliés devant nos yeux myopes, ils sont notre néces­si­té, à nous aus­si jeunes poètes.

             Les moyens dont nous dis­po­sons pour for­ti­fier notre sens – com­ment le dire ? –, soli­di­fier notre ancrage dans le monde, sont pré­caires, mais leur sim­pli­ci­té cor­res­pond bien à mon désir d’unité – car celle-ci a écla­té. En cela déjà je reste peut-être insou­mis à la langue qui nous oppresse – langue des mar­tyrs du sens, langue vidée de sa sub­stan­ti­fique valeur, langue avare de langue et toute entière à la com­mu­ni­ca­tion. Le désir d’unité pour sa vie, c’est-à-dire d’être auprès de sa véri­té propre, consti­tue pour moi le ferment de la néces­si­té d’écrire.

             Je res­sens le besoin de vous dire mon sen­ti­ment au sujet de l’acte poé­tique et d’une de ses dif­fi­cul­tés, de dis­po­ser ici en ordre pour moi cer­taines de mes pen­sées en m’appuyant sur votre épaule. De cadet à aîné. Je m’oriente dans mes inter­ro­ga­tions à l’aide pré­cieuse de votre voix pro­fonde ; j’avance, avec vous auprès de mes pen­sées en place d’aîné. Car la parole de nos aînés nous accom­pagne dans nos épreuves, nos doutes, dans les che­mins que nous choi­sis­sons pour nous construire, conscients qu’ils ont été pre­miè­re­ment emprun­tés par d’autres.

             Il y a en par­ti­cu­lier une forme de vio­lence dans l’acte poé­tique – et donc dans les poèmes eux-mêmes – et que je recon­nais éga­le­ment mienne, mais qui conti­nue pour­tant à m’interroger. Peut-être à cause du pri­mat que je donne dans ma vie à une forme de dou­ceur (enten­due comme stor­gè, qui dési­gnait pour les anciens Grecs la bien­veillance solide qui prend soin), ou à cause de l’accumulation du sor­dide dans notre monde. Du sor­dide, en plus des ruines sur les­quelles pour­tant il m’incombe aus­si, en jeune poète, de ten­ter de bâtir. Cette ques­tion rejoint donc celle de la trans­mis­sion, cru­ciale pour moi.

             Je pense à ce sou­dain glis­se­ment dans une sorte de néant du sens qui serait à habi­ter pour le dépas­ser, et que connaissent ceux qui écrivent. Il s’agit d’une manière de force qui nous porte à dire, certes, mais aus­si d’une volon­té impé­rieuse de tra­ver­ser ou trans­per­cer une réa­li­té qui serait appa­rem­ment don­née d’emblée : la détruire pour la révé­ler sous un jour dif­fé­rent, trans­fi­gu­rée. Cette expé­rience de l’écriture, dif­fi­cile à évo­quer comme telle – autre­ment qu’à tra­vers des œuvres –, nous la recon­nais­sons bien, mais j’essaye d’en dire quelque chose car le prin­cipe de vio­lence sur lequel je désire reve­nir en semble insé­pa­rable.

            L’expérience est éprou­vée dans le dan­ger. La poé­sie met en dan­ger la langue pour offrir à l’esprit des che­mins de tra­verse, de nou­veaux hori­zons de sens. Votre écri­ture repré­sente pour moi l’expression poé­tique de cette acti­vi­té la plus sin­gu­lière, par sa puis­sance et sa convic­tion jamais démen­ties. Ce que vos mots sont à mes oreilles assour­dis­sants, dans ma bouche, acides, sous mes doigts, rugueux, devant mes yeux, lumi­neux, à tra­vers mes narines, même, per­sis­tants ! À, dans, sous, devant, à tra­vers : votre patient labeur trans­forme les mots choi­sis en ce volume extra­or­di­naire qui consti­tue votre œuvre. Lisières cal­ci­nées, crêtes escar­pées, tor­rents assoif­fés, fosses lugubres – toutes les ver­sions de la bles­sure.

             Votre art de poète est celui du trap­peur. Homme qui se risque dans les contrées tou­jours mécon­nues  de sa langue sau­vage (de sa lande), en éclai­reur au devant de soi, pour soi-même et pour les autres qui lui en seront par­fois recon­nais­sants (mais qu’importe ?). Homme qui acquiert bonne connais­sance de son pays, le par­court, en explore les reliefs et les éten­dues constam­ment alté­rées par les sai­sons. Quel est son agir ? Poser des mots-balises où il le peut et s’il le désire, et il ne le peut pas tou­jours même s’il le désire. En bon géo­mètre, il car­to­gra­phie un ter­ri­toire qui lui est propre mais qu’il ne pos­sède pas. Mais son agir, c’est autant poser des mots-bombes, car il ne peut créer sans déga­ger l’espace néces­saire à cet acte : se débar­ras­ser des si nom­breuses entraves à la liber­té. L’effort est pénible, le corps, que l’on ima­gine sou­vent amorphe et pré­ser­vé dans l’écriture, est mobi­li­sé tout entier et rudoyé par les éclats de pierres et les bour­rasques, le néant tou­jours proche et la soli­tude par­fois. Mais n’est-ce pas là encore le prix de bles­sures incon­so­lables, de la sen­si­bi­li­té ?

             L’artiste est homme à faire des choix. Il existe des choses à faire naître ou à conser­ver, d’autres à abî­mer ou à détruire, mais, éco­sys­tème inver­sé, l’exigence capi­tale me semble être celle de par­ve­nir à une recon­duc­tion constante d’une dyna­mique de dés­équi­libre, sin­gu­lière pour chaque artiste. Mouvement intrin­sè­que­ment double, spé­cu­la­tif, de la relève (die Aufhebung dit-on en langue alle­mande), que Hegel par­vint à thé­ma­ti­ser en phi­lo­sophe. Elle se situe­rait ici, la vio­lence de la créa­tion.

             Je suis et res­te­rai votre jeune cadet. Vous n’êtes pas à mes yeux le maître pro­fé­rant du haut de sa chaire, mais l’aîné par­ti depuis tou­jours d’un foyer que je ne peux connaître. Je sens pour­tant que vous êtes par­ti rele­ver des défis héroïques, comme les plus jeunes les attri­buent volon­tiers à leurs parents ; pour moi point seule­ment par fier­té et amour : vous vous êtes effec­ti­ve­ment reti­ré (« nous effa­cer », écri­vez-vous dans Coudrier) dans les pro­fon­deurs inat­ten­dues du lan­gage que vous avez osé péné­trer.

             Et bien sûr, face à mes propres défis inté­rieurs, qui exigent du cou­rage et leur pesant de dou­leur, et aux­quels je sais devoir me confron­ter si c’est à tra­vers des mots, je sol­li­cite votre pré­sence.

            D’abord seul et par­fois dému­ni avant mon épreuve, je redoute de ne point fina­le­ment par­ve­nir à faire jaillir une véri­té nou­velle du gouffre qui me fas­cine et me domine. Les appuis, je les cherche der­rière moi, les yeux d’abord aveugles. Mais rien : je suis seul, je dois l’être. Il n’y a pas d’autre zone d’échange avec votre force que vos poèmes eux-mêmes, qui sont inté­gra­le­ment aux prises avec leurs propres inter­ro­ga­tions – vio­lentes convul­sions ges­ta­toires.

            Il me faut endu­rer cet état néces­saire de soli­tude dans l’acte d’écrire. Votre sou­tien ne me vien­dra pas de paroles per­son­nelles qui pour­raient paraître récon­for­tantes ; votre silence me ren­voie au contraire à la pre­mière et la plus haute exi­gence du poète : celle de trou­ver le cou­rage d’affronter nu l’inconnu en soi pour qu’il émerge dans sa langue. Et je crois cette exi­gence pro­fon­dé­ment morale.

             Vous vous mani­fes­tez en ne vous mani­fes­tant pas ; la forme de trans­mis­sion que je peux rece­voir de votre per­sonne ne trouve sa source que dans l’absence.

             Je par­lais de la chère stor­gè grecque. Le sens si pré­gnant pour moi de votre absence doit bien être une telle bien­veillance, une telle res­pon­sa­bi­li­té envers l’autre. Le propre du père qui veille à pré­ser­ver les choses les plus impor­tantes : la parole et l’insoumission, dont nous pour­rons héri­ter ; le père qui veille sur les condi­tions de vie plu­tôt que direc­te­ment sur les vies elles-mêmes, même si cela doit nous coû­ter et lui coû­ter peut-être, l’affection.

             De cela, Monsieur, je sou­haite vous remer­cier.

            Car nos vies et le monde, pré­sents et à venir, réclament que nous conti­nuions à faire adve­nir une langue qui auto­rise la poé­sie. Mais ce tra­cé des mots qui est notre devoir, vous le dites depuis tou­jours et je le rap­pe­lais, ne se fera pas sans ali­men­ter une force qui sera autant des­truc­trice que créa­trice. Et alors bien sûr la figure du par­ri­cide repré­sente par excel­lence la condi­tion de toute fon­da­tion. Je tremble ain­si qu’un jour quelqu’un ou quelque chose de plus fort que je ne le suis aujourd’hui soit ame­né à vous tuer à votre tour. Avec une lame lumi­neuse, de miel – mais un miel amer et sombre, comme celui de châ­tai­gniers.

 

décembre 2007
(1ere paru­tion dans Arpa, n°98, avril 2010)

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