> Lettre pas vraiment ouverte à Sherman Alexie

Lettre pas vraiment ouverte à Sherman Alexie

Par |2018-10-19T02:36:44+00:00 11 janvier 2013|Catégories : Chroniques|

 

Premier abord, il ya dix ans

"the two fun­niest tribes I've ever been around are Indians and Jews, so I guess that says some­thing about the inherent humor of geno­cide"

S.Alexie, In Ten lit­tle indians   

  "les deux tri­bus les plus drôles que j’ai fré­quen­tées sont  Indiennes et juives,  aus­si  je pense que cela dit quelque chose de l’humour inhé­rent au géno­cide“

 

 

     Pour ceux qui n'ont jamais lu un seul poème ou roman ou nou­velle de Sherman Alexie, je vais prendre le temps de leur expli­quer mon expé­rience. Rien de mys­tique, je n'ai jamais adhé­ré aux slo­gans New –age. Je n’ai amais essayé d'emprunter aux autres ce que ma culture blanche Européenne s'était éver­tuée à perdre au fil des siècles en vou­lant pro­mou­voir le culte du pro­grès, maté­riel s'entend, avec sa clique de saints, fric et autres divi­ni­tés éco­no­miques … Néanmoins depuis long­temps fami­lière des livres écrits par les auteurs Native American… paren­thèse fer­mée, point.

Si j'avais été plus âgée pour l'avoir vécu, j'aurais osé cette com­pa­rai­son : lire Sherman Alexie c'est comme avoir des bouf­fées de cha­leur. Rien d'hormonal dans ce phé­no­mène pseu­do-méno­pau­sique, mais quelque chose de mar­quant, une sacrée crise, une immense vague, une lame de fond… Je ne sais pas s'il appré­cie­rait cette com­pa­rai­son Sherman mais je la lui sou­mets, la lui offre,  il en fera ce qu'il veut … Il pen­se­ra que je suis une blanche hys­té­rique, une de plus, ou bien me ver­ra comme une repré­sen­tante de ces “ bons blancs“ avec qui mal­gré tout, on peut s'entendre… (voir mon agent lit­té­raire qui lui remet­tra, et à lui exclu­si­ve­ment, mes coor­don­nées per­son­nelles et men­su­ra­tions et tout et tout… ) paren­thèse fer­mée, point.

Donc bouf­fée de cha­leur non-hor­mo­nale ou alors il fau­dra poser comme hypo­thèse et théo­rème que le rire est un phé­no­mène hor­mo­nal comme d'autres et j’en conviens, je ne me sou­viens plus très bien ce qu'en disent Bergson et les scien­ti­fiques… mais crise de rire(s), aux larmes, à se faire pipi des­sus, à user des boîtes et des boîtes de mou­choirs jetables. Avec sueurs pro­fuses comme une fièvre sal­va­trice. Je ne suis pas là pour juger, per­sonne, suis tout ce qu'il y a de plus sub­jec­tive. Et il faut ajou­ter ceci : en matière  de moi-je il est OK Sherman. Le show-man qu’il sait être, (je l’ai vu je suis témoin) n’est pas for­cé­ment  lucide ou fair­play. A-t-il la bonne dis­tance ? L'analyse la plus objec­tive qu'il m'ait été don­née de lire jusqu'à pré­sent ? Pour le seul plai­sir de la lec­ture et du rire je dirais que cela n’est pas néces­saire… Houlàlà… Quand j'écris ça j'ai l'impression d'avoir bra­qués sur moi les yeux de Joseph Bruchac, Maurice Kenny, Carter Revard, Lance Henson, Scott  Momaday et John Trudell… S'ils m'observent, ils se disent qu'encore une fois ils sont tra­his, trai­tés rom­pus … pour­tant c'est une défor­ma­tion pro­fes­sion­nelle de tra­duc­trice à ver­ser au dos­sier côté cir­cons­tances atté­nuantes… Qui sait … ces yeux d'Indiens, que j'ai ren­con­trés, avec qui j'ai tra­vaillé, com­ment vont-ils regar­der ces mots fai­sant l'éloge de Sherman… jaloux ? Excédés ? En colère ? Méprisants ? Indifférents?… De bouf­fées de cha­leur m'en voi­ci aux fris­sons gla­cés dans le dos. Pas facile, je vous le dis, de fré­quen­ter les Indiens. Ils sont infré­quen­tables à cer­tains égards… et je vous ren­voie aux livres de Sherman, vous appren­drez pour­quoi… (je n‘ai jamais réus­si à bien com­prendre toutes les ini­mi­tiés qu'ils se mani­festent les uns les autres, heu­reu­se­ment pas tou­jours, heu­reu­se­ment beau­coup s'apprécient mais bon… paren­thèse reste ouverte : je veux évo­quer les gue­guerres au sein de l'AIM … sor­ry John… )

C'est étrange, moi, comme ça, sans quête ni vision mais appel, et l'envie de ses yeux Indiens, là sur la piste de mes écrits …. Quoi en pen­ser du DNA et des hor­mones, des magies qui ne sont pas sur­na­tu­relles mais n'en sont pas moins belles…et des mis­sions que l'on se donne consciem­ment ou non… Cette drôle de vie si pleine, un pied sur dos de la tor­tue un pied sur la  vieille Europe et le coeur en poé­sie…. full blood poe­try made with all the braids and breads … all these steams and streams in my heart … mais je m'égare il se fait tard et les hor­mones du som­meil bien iden­ti­fiées vont me faire glis­ser dans les bras de Morphée. De ce côté-ci du mythe et de la culture je ne pré­tends rien, je constate souf­frir de bouf­fées de cha­leur à chaque fois que je lis Sherman Alexie. Dérèglement hypo­phy­saire ou pas, je ne sais pas ce que les hommes ou femmes mede­cine pour­raient faire pour moi, puisque je ne veux pas me faire soigner…Néanmoins ou nez en plus, les pre­miers temps de gon­dole pas­sés, j’admets au fil des livres écrits par Sherman, repé­rer le fumet de l’exagération. Mon rire désor­mais tourne au jaune… Aujourd’hui plus âgée et la chute des hor­mones aidant, me voi­ci presque en colère.

Deuxième abord, ça suf­fit comme ça.

 Auteur pro­li­fique, Sherman Alexie (Spokane/​Cœur d'Alène),  est deve­nu l’objet de polé­miques et contro­verses dans le petit monde lit­té­raire. Au début de sa car­rière, la plu­part des cri­tiques ont accla­mé ses livres, ont pré­sen­té son tra­vail comme un témoi­gnage de la vie actuelle sur les réserves. Du coup Alexie est deve­nu une star, l’équivalent de ce que James Baldwin est à Harlem, de ce que Dorothy Allison est aux deux Carolines, nord et sud

Une pre­mière ques­tion à sou­le­ver serait : est-ce que parce que quelqu’un est Indien, ce qu’il écrit est une repré­sen­ta­tion juste de la vie des Indiens ? Et sous cette ques­tion une autre : est-ce qu’être Indien vous accorde d’emblée les qua­li­tés sup­po­sées propres aux diverses tri­bus Indiennes ? A dis­cu­ter avec d’autres auteurs Indiens, en par­ti­cu­lier Cheryl Savageau et Maurice Kenny, il sem­ble­rait que la ver­sion de la vie sur la réserve écrite par Sherman Alexie tire un por­trait exa­gé­ré ce celle-ci, tout en véhi­cu­lant, tout en per­pé­tuant les sté­réo­types ancrés dans les esprits, Indiens et non-Indiens tout pareille­ment. 

 A bien y regar­der, l’écriture de Sherman res­semble à un script de film. Il a le style ciné­ma­to­gra­phique Sherman. Il esquisse la ligne nar­ra­tive et fait jouer des per­son­nages tout au long de cha­pitres qui ont l’exacte dimen­sion de scènes. En tour­nant les pages, on entend presque le « action » du début et le « cou­pez » de la fin. Les per­son­nages eux-mêmes sont conscients d’évoluer dans un film poten­tiel, leur vie est un ciné­ma, ils sont abreu­vés de culture popu­laire, ils s’adressent à des lec­teurs abreu­vés de télé­vi­sion, de feuille­tons. Cette stra­té­gie lit­té­raire que je sup­pose consciente et vou­lue par l’auteur, n’interroge pas le pou­voir de la paro­die ni ne remet en ques­tion la culture popu­laire, ce n’est que le véhi­cule, la façon de conduire l’histoire d’une scène à l’autre. Son effet comique est indu­bi­table, mais le désir d’être drôle jus­ti­fie-t-il les moyens ? Cette façon de recon­naître que les allu­sions sont ciné­ma­to­gra­phiques, que cer­tains dia­logues sont direc­te­ment emprun­tés aux films grand-public, excuse-t-elle le peu de sub­stance et de réflexions lais­sées dis­po­nibles après l’éclat de rire…?

 Car ce qui est pro­blé­ma­tique avec le suc­cès des livres de Sherman, ce n’est pas tant leur appar­te­nance à la culture popu­laire, mais que ses livres consti­tuent la seule réfé­rence, la seule repré­sen­ta­tion du monde Indien, la seule lit­té­ra­ture Indienne à laquelle auront accès les lec­teurs embar­qués dans le cou­rant du tout média­tique. Sherman qu’il le veuille ou non, assume une res­pon­sa­bi­li­té vis-à-vis de sa com­mu­nau­té et plus lar­ge­ment vis-à-vis de toutes les com­mu­nau­tés Indiennes. Outre la volon­té de soli­da­ri­té, outre la sen­sa­tion d’appartenance et d’engagement, cette res­pon­sa­bi­li­té est liée à l’efficacité, est liée à la réa­li­té de la conser­va­tion des valeurs tra­di­tion­nelles au sein des nations Indiennes. Et c’est là que le bât com­mence à bles­ser. L’humour de Sherman charge trop la mule. Par exemple ce per­son­nage dans Reservation Blues, qui appa­raît sans réelle néces­si­té, à qui aucun nom n’est don­né, l’indien ordi­naire en somme, qui est décrit comme ayant « les pom­mettes si pro­émi­nentes qu’il heur­tait les gens en bou­geant la tête »… Cette carac­té­ris­tique que l’on ima­gine être propre aux nations Sioux ou Cheyenne ou Comanche, ou … indiens des plaines, flatte le lec­teur et son sens du cli­ché. Ce per­son­nage un peu plus loin est évo­qué comme le « cra­zy old Indian man », le pauvre vieux fou d’Indien, pas vrai­ment humain, là encore cela flatte le sen­ti­ment géné­ral que le « vrai Indien », non adap­té- non adap­table, est une espèce en voie d’extinction, que c’est le sens de l’histoire, qu’il ne peut en être autre­ment. D’autre part, Sherman qui n’est pas Sioux, emprunte une for­mule Sioux et la met dans la bouche de Thomas (qui est Spokane), « tous les miens » «  all my rela­tives » ou encore « mita­kuye oya­sin », jusque-là pour­quoi pas, mais alors il devrait rêver d’une sweat­lodge, or c’est une swea­thouse qui est décrite. La confu­sion des rituels et des tra­di­tions, l’exploitation des cultures Indiennes et l’appropriation erro­née de la culture des tri­bus voi­sines pro­voquent, selon moi, un sérieux malaise. Les sté­réo­types ont une belle vie devant eux, si un Indien de lui-même, contri­bue à pro­duire l’image de « l’indien géné­rique ». Pourquoi se mon­trer irres­pec­tueux des dif­fé­rences, pour­quoi mélan­ger les modes de vie et les tra­di­tions ? L’approximation dans ce cas est cou­pable, elle conti­nue le tra­vail d’éradication et d’extermination des cultures et des peuples Indiens com­men­cés il y a plus de  500 ans. Le dan­ger de cette gros­sière repré­sen­ta­tion est que le lec­teur moyen prenne pour argent comp­tant tout ce que Sherman Alexie raconte. Or ce qu’il raconte se révèle ne repré­sen­ter qu’une por­tion mar­gi­nale des habi­tants de la réserve. De plus elle ne met en évi­dence aucune par­ti­cu­la­ri­té Spokane, rien dans cette façon « pan-indienne » de décrire la réserve ne véri­fie son iden­ti­té Spokane si ce n’est l’évocation de Big Mom, dont la pré­sence est exal­tée jusqu’à une dis­pro­por­tion mythique. Ce pan-india­nisme devient la mesure éta­lon d’une cer­taine india­ni­té reçue comme la seule exis­tante ; dans l’esprit du très large public, Spokane ou Sioux revient au même, ce prin­cipe conduit au fait que toute tri­bu est sem­blable à une autre. Ce qui est his­to­ri­que­ment, eth­no­lo­gi­que­ment, géo­gra­phi­que­ment faux. Le résul­tat est que se per­pé­tue l’image floue de l’indien s’effaçant, éva­noui à la sur­face du sol Américain, il n’est plus qu’une ombre dans la fan­tai­sie et l’imagination, un arché­type sté­réo­ty­pé vir­tuel. Saupoudrer de-ci de-là un peu de sweet­grass, un peu de sauge et de cèdre, évo­quer le jeu de la crosse et l‘esprit du sau­mon, ne suf­fit pas à nous mettre au cœur d’une réelle com­mu­nau­té Indienne. Faire par­ler aux per­son­nages un anglais incor­rect, uti­li­ser le « enit » à outrance, faire pen­ser que les gens se nour­rissent uni­que­ment des sub­sides de l’état, vivent dans des cara­vanes ou dans des mai­sons som­maires (à loyer modé­ré) réser­vées aux indi­gents, ne don­ner à voir que le déses­poir, tout cela contri­bue à dres­ser un décor de car­ton-pâte, un décor de stu­dio de ciné­ma, aucune vraie réserve indienne n’y peut se recon­naître. Rien à voir avec les des­crip­tions qu’un autre Indien pour­rait faire de son envi­ron­ne­ment : il décri­rait les liens qui l’y attachent, il évo­que­rait avec res­pect les ancêtres qui y ont vécu. Pour un Indien tout pay­sage a une signi­fi­ca­tion, se lit, est en rela­tion avec l’univers, abrite des esprits…  Sherman n’est ni Momaday ni Leslie Silko, ni Linda Hogan ni Joseph Bruchac, auteurs phares écri­vant au nom et pour le bien d’une com­mu­nau­té. De là à pen­ser que Sherman se la joue per­so….

Cela dit, il n’empêche que cer­tains aspects de la vie sur les réserves décrits par Sherman, sonnent juste. Et oui les dilemmes aux­quels font face les popu­la­tions Indiennes sont nom­breux. Les pro­blèmes évo­qués d’assimilation, de métis­sage, de quan­tum et d’identité Indienne reven­di­quée, sont de vrais pro­blèmes pour les habi­tants des réserves. En effet cer­tains pré­fèrent pas­ser pour blancs, ils ne veulent pas por­ter le far­deau d’être Indien. Oui bien sou­vent les seuls Indiens  obte­nant des emplois sont qua­si blancs sinon de peau mais dans la pen­sée (on les appelle les apples, rouges dehors et blancs dedans)… Parce que c’est plus sûr et plus sécu­ri­sant pour la socié­té en son ensemble…Pourtant ils s’affirment Indiens. Mais ces véri­tés-là, celles que pré­sentent Sherman Alexie, à un public lar­ge­ment non Indien, ne sont que des carac­té­ris­tiques super­fi­cielles, ne sau­raient être assi­mi­lées à la réa­li­té « d’être Indien » aujourd’hui. Et Sherman ce fai­sant, ne prend aucun risque vis-à-vis de la mou­vance et de l’état d’esprit actuel. Il assure son suc­cès en adop­tant lui aus­si un com­por­te­ment sûr et sécu­ri­sant. Il dit comi­que­ment ce que les gens acceptent qu’il soit dit. Y com­pris en insis­tant sur la figure de l’Indien alcoo­lique.

 Le pro­blème de l’alcoolisme ram­pant dans les com­mu­nau­tés Indiennes n’est pas à dénier. Mais cette réa­li­té devrait être mise en pers­pec­tive avec les impacts et comme une consé­quence du colo­nia­lisme. Sinon là encore nous avons affaire à un sté­réo­type. Le para­doxe c’est que les com­mer­çants (blancs) échan­geaient les four­rures four­nies par les Indiens contre de l’alcool, après quoi ils repro­chaient aux Indiens de boire. Mais saou­ler les Indiens fai­sait bel et bien par­tie du pro­ces­sus enclen­ché : dépos­ses­sion de leurs terres, de leur digni­té et de leur sou­ve­rai­ne­té. Les Indiens se retrou­vaient intoxi­qués et dépen­dants avant d’avoir com­pris la ruse ; ils buvaient comme ils auraient dan­sé ou fes­toyé à l’occasion d’une chasse abon­dante, l’alcool alors était vu comme une « méde­cine », avec un pou­voir spi­ri­tuel… Ils se ren­dront compte ensuite, trop tard, de son  pou­voir des­truc­teur. Mais abu­sés sur tous les plans, le déses­poir gran­dis­sant, les dépor­ta­tions, les mas­sacres, puis l’installation sur les réserves, la pau­vre­té, le déman­tè­le­ment du mode de vie tri­bal, feront de l’alcoolisme au sein des com­mu­nau­tés Indienne, un fléau récurent. Sherman n’analyse pas, il sait que les rai­sons de cet alcoo­lisme, aux yeux de l’Américain moyen, sont irre­ce­vables. Au lieu d’expliquer, Sherman Alexie se sert de l’alcoolisme sur les réserves, pour en faire du sen­sa­tion­nel, pour l’exploiter à des fins comiques : « Lester est l’ivrogne le plus accom­pli de la réserve Spokane », une noto­rié­té qui l’élève au sta­tut de « héro tri­bal », quand à Victor, inca­pable d’assumer sa mise à l’écart, il se tourne vers la bou­teille et pré­tend être un artiste raté. Il serait plus juste d’admettre que l’alcool est un pro­blème sous toutes les lati­tudes sur tous les conti­nents, dans toutes les popu­la­tions pauvres, quel que soit leur appar­te­nance eth­nique. Ce n’est pas spé­cia­le­ment Indien, ce n’est pas un sou­ci d’ordre onto­lo­gique, c’est un phé­no­mène social, sou­vent lié au sen­ti­ment de déchéance.

 De même Sherman, tou­jours dans Reservation Blues, relève l’attitude et les remarques de Chess  par le qua­li­fi­ca­tif « tra­di­tion­nelles », voi­là une exa­gé­ra­tion sup­plé­men­taire. Un exemple : Chess émet (au nom des femmes Indiennes) une plainte à pro­pos des Indiens mâles qui tra­hissent leur ADN car atti­rés par les femmes blanches, ils risquent alors de faire naître des métis. Cela signi­fie­rait que seules les femmes « de sang pur » sont concer­nées par ce pro­blème. Et que ces sangs purs seraient les seules à avoir des sen­ti­ments racistes vis-à-vis des sangs mêlés. Or les tra­di­tions Indiennes depuis tou­jours sont inclu­sives, elles ne regardent pas l’indianité sous l’angle de la géné­tique. Etre ou deve­nir Indien c’est être édu­qué et accep­ter les modes de vie, de pen­ser, Indiens, c’est vivre au milieu des Indiens en étant enga­gé par­mi et envers eux selon leurs cou­tumes. De nom­breux trap­peurs, en par­ti­cu­liers Français, ont été adop­tés dans les tri­bus, ils étaient consi­dé­rés par les Indiens comme « des leurs ». Ils épou­saient des Indiennes et leurs enfants plus clairs de peau étaient pour­tant consi­dé­rés comme Indiens. Les Sioux, les Navajos ont même créé des clans qui pre­naient en compte ces réa­li­tés de métis­sage, les Ojibwas de même avaient un clan de métis, et les métis par­ti­ci­paient à la vie des com­mu­nau­tés de la même façon que n’importe quel autre Indien. C’est le regard des blancs, leur influence et leur domi­na­tion qui feront une dif­fé­rence, qui com­men­ce­ront à dis­sé­mi­ner le com­por­te­ment dis­cri­mi­na­toire. D’autre part, tra­di­tion­nel­le­ment, les diverses popu­la­tions Indiennes pra­ti­quaient les mariages inter­tri­baux, conscients des dan­gers des mariages consan­guins, ils adop­taient les nou­veaux venus qui aus­si­tôt se trou­vaient vivre non pas chez des étran­gers mais par­mi les leurs. Le pro­blème n’est pas que Chess fassent part de ses amer­tumes, mais que dans le livre aucun contre­point ne soit offert, que les rela­tions entre Indiens et Indiennes ne soient pas ana­ly­sées sérieu­se­ment. Gardons en tête le modèle matriar­cal que ces cultures avaient adop­té et que le colo­nia­lisme occi­den­tal est venu per­tur­ber, jusqu’à le faire consi­dé­rer par cer­tains Indiens eux-mêmes, comme mal­sain… D’où une crise des rôles et des genres dans les socié­tés Indiennes jusqu’à aujourd’hui. D’où le sen­ti­ment « ven­geur » des oppri­més, les Indiens mâles, qui tout comme Junior consi­dèrent et « savent que les femmes blanches sont des tro­phées pour les gar­çons Indiens. Ils s’était tou­jours figu­ré que d’avoir une femme blanche, c’était comme comp­ter un coup ou comme voler des che­vaux ( valeurs des Indiens des Plaines et non des Spokanes, je sou­ligne !), c’était la meilleure revanche contre l’homme blanc ». Et Chess conclut rapi­de­ment, naï­ve­ment qu’il y a pénu­rie d’amour dans le monde. Une sorte d’affirmation New-Age, mou­ve­ment qui a pillé les spi­ri­tua­li­tés Indiennes, les livrant comme de vul­gaires recettes. Mais cette réflexion hâtive ne résout pas les conflits de races et de genres, ni n’offre d’explication argu­men­tée. Jamais non plus le pro­cé­dé d’écriture ciné­ma­to­gra­phique adop­té par Sherman ne nous per­met de res­sen­tir un inves­tis­se­ment émo­tion­nel des per­son­nages au tra­vers de leurs rela­tions. Il s’agit d’une écri­ture à la troi­sième per­sonne, le nar­ra­teur est un « il », Sherman ne veut pas dire « je ».  Ce qui nous fait res­sen­tir la dis­tance entre une réserve quel­conque et la véri­table réserve Spokane.

 Je ne m’attarderai pas sur le carac­tère inco­hé­rent des per­son­nages qui comme Chess se contre­disent au cours du roman. Encore une façon de dire que ces mau­dits Indiens ne sont pas dignes de confiance, qu’on ne sait jamais com­ment ils vont réagir, si seule­ment ils veulent vrai­ment, ou pas, être Indiens. Ceci sans nul doute pro­duit des effets comiques, et la réfé­rence au tricks­ter, au far­ceur invé­té­ré cher aux mythes Indiens est claire. Pourtant un recours abu­sif à la figure du tricks­ter, ren­force l’idée que les Indiens sont inca­pables d’auto-analyse, de com­men­taires éclai­rés sur les dilemmes sociaux qu’ils ren­contrent aujourd’hui. Cela nivelle et affai­blit les valeurs Indiennes grâce aux­quelles les com­mu­nau­tés ont sur­vé­cu, valeurs suf­fi­sam­ment fortes pour avoir per­mis que résistent ces cultures après plus de 500 ans de colo­nia­lisme, de géno­cide et de mau­vais trai­te­ments des­ti­nés à les faire dis­pa­raître. Etre Indien c’est aus­si se sen­tir l’héritier de cette his­toire, de cette force de résis­tance, en être fier. Je me demande com­ment les lec­teurs Indiens peuvent rece­voir et lire les livres de Sherman. Comment dans un contexte qui conti­nue d’être impé­ria­liste, com­ment reçoivent-ils ces livres qui les repré­sentent et parlent d’eux ? Et si les livres de Sherman Alexie, puisqu’ils ont un suc­cès mas­sif, empê­chaient le lec­teur Indien d’avoir une vraie rela­tion avec un roman Indien ? Je veux dire : l’œuvre de Sherman Alexie pour­rait bien être l’arbre qui cache aux Indiens  la forêt pré­ser­vée de leurs cultures et de leur lit­té­ra­ture.

Au troi­sième abord et dix ans plus tard, qui aurait encore envie de rire….

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