> L’homme et la mer.

L’homme et la mer.

Par | 2018-02-19T08:48:03+00:00 2 juillet 2013|Catégories : Essais|

À lire le poème de Baudelaire, L’Homme et la Mer, nous décou­vrons que la lutte de l’homme et de la mer est une lutte anthro­po­mor­phique. La mer devient un per­son­nage qui se bat contre l’homme exac­te­ment sur les mêmes plans phy­sique et psy­cho­lo­gique. L’élément natu­rel est l’égal de l’homme. La mer est deve­nue une dan­ge­reuse et féroce matrone. Ce sont des frères et sœurs enne­mis qui sont les miroirs de l’un et de l’autre.

La com­pa­rai­son domi­nante du poème est celle de la pro­fon­deur : l’idée de gouffre ; les pro­fon­deurs  abys­sales de la mer cor­res­pondent aux pro­fon­deurs inson­dables de l’esprit humain. La méta­phore de la pro­fon­deur repré­sente l’imprévisibilité de l’esprit humain et des com­por­te­ments qu’il dicte à l’homme.

Dans un autre poème ins­pi­ré par l’océan à Baudelaire, L’Albatros, on lit que « Le navire glisse (glis­sant) sur les gouffres amers » et dans L’Homme et la Mer, l’esprit humain « n’est pas un gouffre moins amer… » On se sou­vient qu’Homère appe­lait la mer, « l’onde amère » dans ses grandes épo­pées de L’Iliade et de L’Odyssée. Au delà des rimes inté­rieures, cha­cun sait que l’idée d’amertume, qui est liée aus­si à la sali­ni­té, relève du registre du goût et que, méta­pho­ri­que­ment, elle désigne une situa­tion insup­por­table, celle du tour­ment. Beaucoup de ciné­philes se rap­pel­le­ront du film Amère Victoire de Nicholas Ray (1957).

L’évidence s’impose de cette simi­li­tude entre l’homme et la mer. Ce sont des êtres tour­men­tés : l’homme par ses sen­ti­ments, ses pas­sions, ses pen­sées, ses sou­cis, ses ambi­tions et ses échecs ; la mer, par l’agitation de ses flots, le souffle des vents, les attrac­tions labiles de la lune et du soleil et l’affrontement avec les côtes et les rivages.

Le secret de ce poème, c’est l’enchaînement rigou­reux, la fixa­tion de l’émotion, le blo­cage irré­ver­sible de la lutte et de son issue. Il s’établit éga­le­ment un paral­lé­lisme psy­cho­lo­gique qui pré­pare l’affrontement final car les adver­saires seront à armes égales en dépit de l’apparente dis­pro­por­tion de ceux-ci.

Les deux para­digmes se conjuguent pour for­mer une étrange alliance : la liber­té et la pro­fon­deur s’unissent dans cet amal­game poé­tique et phi­lo­so­phique. En effet, le champ d’application de la liber­té est immense et impré­vi­sible.

Baudelaire va donc dépeindre cha­cun des adver­saires sépa­ré­ment. L’homme, tout d’abord, mais ce n’est pas n’importe quel homme. C’est l’homme libre, l’homme qui ne dépend de per­sonne, ni de lui, ni des autres hommes, encore moins de Dieu. Cet homme, évo­qué par le poète, c’est un marin, l’un de ces grands explo­ra­teurs du pas­sé, par­ti­cu­liè­re­ment des XVe et XVIe siècles : Christophe Colomb, Magellan, Verrazano, Vasco de Gama, tous ceux qui se sont lan­cés sur les mers dans l’ignorance des cir­cuits mari­times pla­né­taires. Ils ne connais­saient que les points car­di­naux, les étoiles de la Voie Lactée, l’art de la navi­ga­tion, la concep­tion des navires, un sens inné de l’aventure et le cou­rage face aux risques encou­rus, l’éloignement et l’isolement, l’inconnu, des mala­dies ter­ri­fiantes comme le scor­but, les monstres marins, les tem­pêtes et oura­gans, les mael­stroms si bien évo­qués par Edgar Allan Poe que Baudelaire tra­dui­sit.

« Homme libre, tou­jours tu ché­ri­ras la mer ! » Ce vers ini­tial du poème lance dere­chef l’ambiance de l’évocation bau­de­lai­rienne. Ces hommes, ces grands navi­ga­teurs, ché­rissent la mer, son hori­zon mou­vant, ses vagues inter­mi­nables, ses reflets incer­tains, ses créa­tures mul­tiples et variées, les brumes et les vents qui s’engouffrent dans les voiles et les grée­ments, les feux de Saint-Elme et même les vents dévas­ta­teurs des oura­gans. Ils aiment la mer comme d’autres aiment la mon­tagne, avec ses pentes, ses sen­tiers et ses ravins, ses gla­ciers et ses moraines.  Même si ces grands navi­ga­teurs du pas­sé aiment la mer, ils savent aus­si qu’elle est leur enne­mie impla­cable dans tous ces dan­gers que nous venons d’évoquer.

Pourtant, c’est dans la mer que l’homme se regarde, il se retrouve dans cet immense miroir liquide. La mer lui ren­voie son image. Il y contemple même son âme : se sont les grands mythes pla­to­ni­cien et aris­to­té­li­cien qui resur­gissent dans l’union imma­té­rielle de l’âme et du corps. Seule l’âme humaine est liquide  comme la mer et l’homme dis­cerne les aspects les plus secrets de son âme dans le défer­le­ment infi­ni des lames.

C’est dans cette mer « tou­jours recom­men­cée » comme le dira plus tard Paul Valéry dans son Cimetière Marin que se retrouve le poète. Et c’est alors que nous sommes confron­tés à la conclu­sion abrupte de la pre­mière strophe : « Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer. » L’esprit de l’homme est com­pa­ré à un gouffre. Évoquons pour illus­trer cette méta­phore du gouffre, l’angoisse de l’auteur dra­ma­tique amé­ri­cain Tennessee Williams confron­té aux méca­nismes mys­té­rieux de la pen­sée humaine. Le gouffre amer de l’esprit humain cor­res­pond à l’inquiétude de l’écrivain amé­ri­cain lorsqu’il réa­lise que le pro­ces­sus de la pen­sée est un mys­tère ter­ri­fiant et com­plexe dans la vie d’un homme. Ce gouffre amer de l’esprit cor­res­pond encore à l’angoisse et aux tour­ments que le poète éprouve lorsqu’il veut son­der sa vision du monde. Angoisse et tour­ments que res­sen­ti­ra puis­sam­ment Mallarmé confron­té à la page blanche qui pré­cède le poème. Ainsi pour filer la méta­phore, comme la mer et tout ce qu’elle implique et tout ce qu’elle ren­ferme, l’esprit humain est un gouffre inson­dable non seule­ment par sa pro­fon­deur et l’impossibilité de décou­vrir tout ce que l’on peut y trou­ver mais encore par la diver­si­té de ce qu’il peut pro­duire, pen­sées créa­trices et dévas­ta­trices, émo­tions et pas­sions dévo­rantes, réac­tions inex­pli­cables face à l’autre et au monde, illus­trées de façon redou­table par les ana­lyses du doc­teur Freud.

Mais voi­ci la seconde strophe et la com­plai­sance de l’homme le pousse à contem­pler son image comme Narcisse qui s’est fait le pri­son­nier de la sienne. Qu’est-ce que l’image de l’homme ? Ce peut être la repré­sen­ta­tion com­plai­sante de sa pro­jec­tion dans le miroir de la mer. Ce peut être aus­si la mer elle-même mais aus­si l’image que la mer lui ren­voie de lui-même. C’est donc une image de l’homme, un autre lui-même com­plet dans sa pro­jec­tion dans ce miroir de la mer. Pour mieux connaître cette image de lui-même, pour la mieux pos­sé­der, l’homme décide d’embrasser cette image dans ses propres bras avec l’espoir de réus­sir un vaste contact phy­sique mais aus­si visuel dans ce miroir expli­cite de la mer.

C’est ensuite un nou­vel ins­tru­ment de connais­sance que met en œuvre Baudelaire, le cœur. Mais il ne s’agit pas de l’organe interne, la vis­cère qui fait cir­cu­ler le flux san­guin dans le corps. Le poète a tou­jours la maî­trise de l’univers sym­bo­lique. Il s’agit donc d’un cœur intel­lec­tuel et pas­sion­nel. Un cœur qui ne bat pas mais qui per­çoit sa propre rumeur, un sens nou­veau et supé­rieur qui s’ajoute aux autres. Ce sens excep­tion­nel et sym­bo­lique peut res­sen­tir et expri­mer le libre jeu des pas­sions qui l’animent. Mais la plainte indomp­table et sau­vage de la mer le détourne avec force de ses pré­oc­cu­pa­tions domi­nantes.

Après avoir ana­ly­sé poé­ti­que­ment les carac­tères de l’homme, son âme, son esprit, son image, son cœur qui consti­tuent une revue com­plète de l’être humain, le poète réunit dans une ultime com­pa­rai­son les deux adver­saires.  L’homme comme la mer est téné­breux et dis­cret ; ils dérobent leurs secrets grâce à l’obscurité favo­rable et par une pré­dis­po­si­tion à la modes­tie, à la dis­cré­tion et à la pudeur.

Baudelaire effec­tue alors un retour vers le mys­tère des pro­fon­deurs. On ne connaît rien des abîmes de l’homme, ce sur quoi nous insis­tions pré­cé­dem­ment : les tour­ments pro­duits par l’imprévisibilité de l’homme. Quant à la mer, on ne connaît rien non plus de ses richesses intimes. Sont-ce là les myriades de pois­sons, de céta­cés, de crus­ta­cés, de mol­lusques et de coquillages nacrés qui peuplent les eaux des océans, les immenses fonds marins par­se­més d’épaves et de tré­sors incon­nus, les civi­li­sa­tions mys­té­rieuses ense­ve­lies sous les eaux jalouses des océans tel l’Atlantide du phi­lo­sophe grec Platon. La rai­son d’être de tous ces secrets com­muns à l’homme et à la mer, c’est une jalou­sie bar­bare pour les pro­té­ger de tous les intrus, les vio­leurs paten­tés et les décou­vreurs avides et réprou­vés.

Malgré cette immense et sur­pre­nante res­sem­blance entre l’homme et la mer,  sem­blable comme un frère et une sœur, l’homme et la mer se com­battent depuis des temps immé­mo­riaux, depuis des siècles innom­brables, durée qui échappe à l’histoire enre­gis­trée et donc à la mémoire humaine.

Nous attei­gnons alors cet affron­te­ment ultime. Après avoir évo­qué les deux adver­saires, après les avoir assi­mi­lés dans les mêmes pas­sions, les voi­ci désor­mais confron­tés dans un der­nier com­bat sans quar­tier, sans pitié ni remord dit le poète. Ainsi que le com­bat d’Hercule et du géant Antée, le com­bat ne peut se ter­mi­ner que sur la défaite com­plète de l’un des adver­saires. Mais, comme la lutte se pro­longe, cela démontre à l’envi que nul d’entre les deux adver­saires ne peut fina­le­ment triom­pher.

Quelle est la rai­son d’être de cette lutte infi­nie et inter­mi­nable ? Baudelaire nous explique que l’homme et la mer aiment le car­nage et la mort. Il suf­fit de pen­ser à ces mil­liers de nau­frages, le plus fameux étant celui du Titanic, à ces mil­liers de com­bats mari­times, l’Invincible Armada, Trafalgar, à ces mil­liers de noyés et de marins dis­pa­rus en mer, « rou­tiers et capi­taines », comme dit José-Maria de Hérédia dans son poème célèbre : Les Conquérants, pour une esti­ma­tion de ce com­bat impla­cable. Inversement, on sait que plu­sieurs pays ont éle­vé des digues pour gagner des terres sur la mer comme les pol­ders néer­lan­dais.

Cette lutte inter­mi­nable est enfin conclue par cette invo­ca­tion qui scelle les doubles des­tins des com­bat­tants, ceux qui sont des « lut­teurs éter­nels », le com­bat infi­ni dans le temps des « frères impla­cables ». La mas­cu­li­ni­sa­tion de la mer confirme la féro­ci­té et la durée de la lutte, et sur­tout l’égalité des enne­mis.

Pourtant, ce sera à la fin des temps que ces­se­ra cet immonde com­bat car le livre biblique de la Révélation annonce que « la mer n’est plus » ou comme le dit la Bible de Jérusalem : « et, de mer, il n’y en a plus » (Révélation 21:1). Avec la dis­pa­ri­tion défi­ni­tive de l’un des com­bat­tants, la lutte infi­nie sera ache­vée à jamais. Baudelaire ne pénètre pas dans cet uni­vers sym­bo­lique de la Révélation et sa conclu­sion demeure, la lutte pour lui jamais ne ces­se­ra.

Car c’est une lutte étrange que celle de l’homme et d’un élé­ment natu­rel, la lutte est inégale : com­ment l’homme, ce roseau pen­sant, comme dit Pascal pour­rait-il affron­ter cette immense masse liquide des océans ? Dans l’imaginaire humain, et encore faut-il se tour­ner vers l’univers reli­gieux pour ren­con­trer un triomphe de l’homme sur l’élément marin. C’est la vic­toire du Christ sur la mer déchaî­née, contée dans l’Évangile :

Or, un jour, il mon­ta en barque avec ses dis­ciples et leur dit : « Passons sur l’autre rive du lac ». Et ils gagnèrent le large. Tandis qu’ils navi­guaient, il s’endormit. Une bour­rasque s’abattit alors sur le lac ; ils fai­saient eau et se trou­vaient en dan­ger. S’étant donc appro­chés, ils le réveillèrent en disant : « Maître, maître, nous péris­sons ! » Et lui, s’étant réveillé, mena­ça le vent et le tumulte des flots. Ils s’apaisèrent et le calme se fit. Puis il leur dit : « Où est votre foi ? » Ils furent sai­sis de crainte et d’admiration, et ils se disaient entre eux : « Qui est-il donc celui-là, qu’il com­mande, même aux vents et aux flots, et qu’ils lui obéissent ? »

(Évangile de Luc 8 :22-25 ; tra­duc­tion de la Bible de Jérusalem).

 

Le Christ triomphe des élé­ments natu­rels alors que Jonas, le pro­phète sera lan­cé au milieu des élé­ments déchai­nés pour se retrou­ver dans le ventre d’une baleine. Le thème banal de la lutte de l’homme contre la mer trouve dans cette conjonc­tion de Baudelaire et de l’Évangile une issue impro­bable.

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