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Louis Aragon dans La Révolution surréaliste

Par |2018-10-17T03:05:40+00:00 26 janvier 2013|Catégories : Essais|

voi­ci Louis Aragon qui part ; il n’a que le temps de vous saluer

André Breton, 1924.

 

Mallarmé, Rimbaud, Apollinaire, Jarry, Lautréamont… Aragon et Breton se découvrent, parlent de poé­sie, en 1919. Ils veulent refon­der l’entendement humain. Ce sera l’acte poé­tique de La Révolution sur­réa­liste dès 1924, après le court épi­sode Dada. Une revue bien sûr, mais pas seule­ment une revue publiant de la poé­sie. Une revue qui est entiè­re­ment poé­sie, quelle que soit la forme de ce qui est publié. Une arme « méta-poé­tique », un appel, un recours, au poème. Méta-poé­tique. Une arme poli­tique donc. La poé­sie est poli­tique par nature. Non qu’elle soit for­cé­ment enga­gée, au contraire. Plutôt en ce qu’elle est par nature… déga­gée. De quoi ? De l’entendement condi­tion­né dans lequel Aragon et Breton se voyaient vivre. Ce même état de l’être dans lequel nous vivons main­te­nant, sans aucun doute. Refonder l’entendement humain, déga­ger l’humain de ce condi­tion­ne­ment dans lequel il s’enferme presque volon­tai­re­ment, s’éloignant de la seule réa­li­té, au-delà des voiles, ce sur­réel ou plus que réel qui, au départ, se mêle au mer­veilleux. Ils veulent retour­ner le gant. Amis, Breton et Aragon vont beau­coup au ciné­ma, lisent de drôles de romans « noirs » du XIXe siècle. Entre autres. Ils cherchent, engagent une démarche qui est plus que ce que l’on dit par­fois du sur­réa­lisme. Et Aragon l’évoque dans l’un des pre­miers numé­ros de La Révolution sur­réa­liste : ce qui l’intéresse, c’est la méta­phy­sique. Ce sont des alchi­mistes au fond, et leur démarche, forme atha­nor d’eux-mêmes.

Mais cela évo­lue­ra au fil des numé­ros. La poli­tique concrè­te­ment se mêle­ra de La Révolution sur­réa­liste, et cela n’ira pas sans dif­fi­cul­tés. Plutôt révo­lu­tion ou plu­tôt sur­réa­lisme ?, vaste débat.

Louis Aragon a beau­coup contri­bué à la revue. Il est pré­sent dans cha­cun de ses numé­ros, par des textes per­son­nels autant que par sa par­ti­ci­pa­tion à nombre de textes col­lec­tifs, enquêtes ou lettres. Il polé­mique par­fois, dans le cour­rier des lec­teurs, avec l’un ou l’autre de ceux que les sur­réa­listes aimaient à qua­li­fier de « cons ». L’adresse aux cons, un art qui semble s’être per­du dans le monde de la poé­sie contem­po­raine. C’est fort regret­table. Les contri­bu­tions d’Aragon sont autant des rêves (rares cepen­dant) que des textes sur­réa­listes, peu de poèmes (une seule fois). Des « chro­niques » sur­tout, s’étendant par­fois sur cinq, six, huit pages. Aragon est à son aise. La revue est autant sienne qu’elle est celle de Breton, et du reste il paraît bien seul par­fois quand, au détour d’une enquête, il contre­dit un peu Breton. Les rela­tions entre les deux hommes, ami­cales bien sûr ; mais cela ne signi­fie pas obli­ga­toi­re­ment calmes. Cela trans­pa­raît ici ou là. On y lit cer­tains des textes les plus impor­tants d’Aragon, des textes qui, comme Entrée des suc­cubes, beau dia­logue avec le Breton d’Entrée des médiums, ou encore des extraits du Paysan de Paris et du Traité du style, marquent le sou­ve­nir. Aragon a beau­coup écrit, de l’ordre d’une tren­taine de volumes de poèmes, une qua­ran­taine de volumes de prose. Tout n’atteint pas à la même puis­sance que ces textes du pre­mier Aragon. Écrire cela ne fâche­ra per­sonne.

Les par­ti­ci­pa­tions d’Aragon à la revue suivent l’évolution de son par­cours per­son­nel. On peut lire des réfé­rences à ce qui le meut de l’intérieur, ce que Lionel Ray a appe­lé, en son Poète d’aujourd’hui, « l’obsession iden­ti­taire » d’Aragon. Il y a traces de cela en plu­sieurs des textes des pre­mières années, dans les poèmes en par­ti­cu­lier. Moins ensuite. Bien plus sou­vent se croisent des textes visant à pen­ser le rap­port entre ce que nous per­ce­vons comme étant le réel et la réa­li­té du réel, ce plus que réel qui est au cœur de l’état de l’être sur­réa­liste. Ce sont les textes sur la moder­ni­té, l’invention, l’opium, la liber­té… Ici, la connais­sance phi­lo­so­phique et la poé­sie sont insé­pa­rables : « nul doute qu’à la pomme de Newton, Hegel eût pré­fé­ré ce hachoir que j’ai vu l’autre jour chez un quin­caillier de la rue Monge et qu’une réclame assure : le seul qui s’ouvre comme un livre ». En ces années d’éclosion du sur­réa­lisme, un poète comme Aragon, mais il en est de même pour cha­cun de ses amis, ne se pro­mène pas rue Monge par hasard. Du reste, le sur­réa­lisme n’accorde aucune impor­tance au hasard. Il n’y voit que coïn­ci­dence des oppo­sés. Et ce « que » n’est pas rien. Il est même fort pro­bable qu’il soit tout. Ou presque. Aragon est de ces hommes qui visitent un « abîme ». Cet Aragon-là est celui du début, du pre­mier numé­ro même de La Révolution sur­réa­liste. Il écri­ra encore en 1926 que « Nous sommes donc en plein dans le siècle des appa­ri­tions ». Paroles vision­naires, pro­pos qui ont enjam­bé, il y a peu, le mil­lé­naire. Paroles qui disent encore et tou­jours sur nous, qui sommes tou­jours ce « nous ». Métaphysique écri­vait-il, et rap­pe­lions nous. Cet Aragon-là ne se lit pas à l’aune de l’engagement com­mu­niste (ou sta­li­nien, cha­cun y ver­ra les petits qu’il sou­haite). Pas encore du moins. Au contraire, même.

En jan­vier 1927, Aragon a adhé­ré au par­ti com­mu­niste fran­çais. La Révolution sur­réa­liste ver­ra son dou­zième et der­nier numé­ro paraître en décembre 1929, avec le Second Manifeste du sur­réa­lisme de Breton. En 1929, il a ren­con­tré Elsa Triolet. Sa rup­ture avec le sur­réa­lisme se fait en 1932. Plutôt la fin d’une aven­ture qu’une rup­ture du reste. Dans les trois der­nières années de la revue, le ton des inter­ven­tions d’Aragon change. Il s’est tou­jours oppo­sé vio­lem­ment à la bour­geoi­sie, dès ses pre­miers écrits, dans la revue et ailleurs ; il a tou­jours refu­sé que l’être de l’humain soit sou­mis au règne de l’argent. En ce domaine, Aragon est de tous les tracts, toutes les pro­tes­ta­tions. Mais dans les pre­miers numé­ros, il n’adhère pas aux thèmes des révo­lu­tion­naires du com­mu­nisme fran­çais, il les cri­tique, les attaque même. Ainsi, en 1925, Aragon répond aux cri­tiques adres­sées à son encontre par les ani­ma­teurs de Clarté, qui lui repro­chaient son évo­ca­tion de « Moscou la gâteuse ». Lénine est mort depuis un an. Citation : « Mon cher Bernier,  il vous a plu de rele­ver comme une incar­tade une phrase qui témoi­gnait du peu de goût que j’ai du gou­ver­ne­ment bol­che­vique, et avec lui de tout le com­mu­nisme (…) La révo­lu­tion russe, vous ne m’empêcherez pas de haus­ser les épaules. À l’échelle des idées, c’est au plus une vague crise minis­té­rielle. Il sié­rait, vrai­ment, que vous trai­tiez avec un peu moins de désin­vol­ture ceux qui ont sacri­fié leur exis­tence aux choses de l’esprit ». En 1925, cela va vite, et cela se bous­cule même dans la vie de ces hommes-là. Moins de deux années après, Aragon sera enga­gé dans le mou­ve­ment com­mu­niste. Parcours visible dans les pages de la revue, avec des réfé­rences allant s’accentuant, à Marx par exemple. Aragon, homme et poète com­plexe qui ne se com­prend pas si l’on ne médite pas sur l’une de ses phrases : « Souvent aus­si j’ai res­sen­ti ma soli­tude ». Il lui est alors aus­si arri­vé d’écrire de petites piques à l’encontre de Freud. Puis en 1927 il écrit sur le déclin atten­du de la bour­geoi­sie, trois mois avant d’adhérer au par­ti. On lit sous d’autres plumes, dans les numé­ros des deux der­nières années, des textes tels que celui de Pierre de Massot à la gloire de la Tchéka et de Djerzinski. Ses éloges de la dic­ta­ture sta­li­nienne du pro­lé­ta­riat, Aragon les écri­ra ailleurs.

Le  « grand drame » dont Aragon se vou­lait le « mes­sa­ger » à l’orée de La révo­lu­tion sur­réa­liste est tou­jours à notre porte. En cette étrange époque où la « mobi­li­sa­tion » du monde de la « poé­sie » fran­çaise consiste à signer des péti­tions pour le main­tien du par­tage de sub­ven­tions ou pour que l’État conti­nue de finan­cer la poé­sie au prin­temps, relire Aragon, celui d’avant les errances sta­li­niennes, – eh bien ! – cela réchauffe le cœur. Et donne envie de signer de vieux mani­festes. Oui, en ce temps tra­gique où plus que jamais le recours au poème est néces­saire, relire cet Aragon-là, c’est se sou­ve­nir com­bien le réel en son entier est rond et bleu. La poé­sie, c’est l’instant du non confor­misme inté­gral.

Ce texte a paru dans le numé­ro 54 de la revue Faites entrer l'infini, "Aragon dans son siècle, par 25 écri­vains d'aujourd'hui", décembre 2012. Disponible auprès de la Société des Amis de Louis Aragon et Elsa Triolet, 58 rue d'Hauteville, 75010 Paris, 14 euros.

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