> Margo Ohayon, poétesse assise à la frontière du reflet du monde

Margo Ohayon, poétesse assise à la frontière du reflet du monde

Par | 2018-02-19T22:46:28+00:00 26 avril 2013|Catégories : Essais|

Ce texte a paru dans la revue La Sœur de l’Ange,
numé­ro 1, prin­temps 2004. Il est repris ici sans modi­fi­ca­tions.

 

« Il y a la len­teur d’un pro­ces­sus alchi­mique… »
Margo Ohayon

 

Les poètes font par­tie des rares per­sonnes appro­chant cette fron­tière du monde réel où com­mence son reflet, l’inaccessible, non point infi­ni mais bien indé­fi­ni parce qu’indéfinissable aux yeux des fai­blesses d’une conscience humaine. Et, le poète est, lui-même, une pos­si­bi­li­té de fric­tion – la fron­tière – entre ce qu’il est en son inté­rieur et ce qu’il est en son exté­rieur. Cause et consé­quence en même temps que point médian, voi­là le poète et sa poé­sie.

« Dans son corps mor­tel, l’homme est à la porte entre le temps et l’éternité », nous dit Jacob Boehme.

Ainsi, la poé­sie de Margo Ohayon est en même temps ini­tia­trice, ini­tiée et ini­tia­tion, une poé­sie de l’initiatique au sens grec de Téleutaî, « faire mou­rir », porte poé­tique de sor­tie autant que d’entrée d’un monde vers un autre monde, dif­fé­rents bien évi­dem­ment et cepen­dant tel­le­ment iden­tiques. Ici, la poé­tesse nous intro­duit, nous « ini­tie », à l’ensemble du réel, c’est à dire à l’imaginaire, notion trop sou­vent confon­due avec celle, cepen­dant fade à ses côtés, d’imagination.

Ici, le concret est un simple reflet. Une signa­ture exté­rieure. Et la poé­sie opère une méta­mor­phose de celui qui écrit autant que de celui qui lit. Elle est cette mort à laquelle Paul exhorte les chré­tiens, celle qui ouvre à une vie nou­velle, non pas uni­que­ment après la mort véri­table mais bien dès les morts, celles de la vie. Les morts assu­mées, ini­tiées, au long de l’existence appa­rem­ment pro­vi­soire de l’Être maté­ria­li­sé et deve­nu chair. Et la poé­tesse pro­pose une expé­rience qui oblige le lec­teur à une plon­gée en lui-même. L’expérience de la liber­té qui ne sau­rait être celle du « libre-arbitre » des nihi­listes ou autres maté­ria­listes mais bien une libé­ra­tion de l’Être par et pour l’Être. Une trans­mu­ta­tion alchi­mique pour laquelle la poé­sie est un sup­port. Une spi­rale, à l’image de ces laby­rinthes de roches que l’on découvre sur tous les rivages du monde comme en de nom­breuses églises ou cathé­drales, autres signes de réa­li­tés enfouies.

Alors les aigrettes jouent le rôle de l’oiseau sym­bo­lique, et relient Ciel et Terre, quand les mots du poème res­pirent de leur esprit, celui qui vivi­fie, et non de leur lettre inani­mée. Elles énoncent le lan­gage de la connais­sance spi­ri­tuelle, paroles mas­quées autant que per­dues, et les sons de ces mots se posent sur les branches de arbres du bois. Comme les images échap­pées du sac d’un éco­lier. La poé­sie est ana­logue au feu agit par la cha­leur, un agent visible dont le mou­ve­ment et l’acte pro­viennent d’un autre agent, invi­sible, inex­pri­mable en mots rai­son­nés, indi­cible autre­ment que poé­ti­que­ment ou sym­bo­li­que­ment.

Les sons de Margo Ohayon ne sau­raient être réduits à leur enve­loppe cor­po­relle, il n’y a point là de phi­lo­so­phie ver­bale qui se pré­ten­drait fin en elle-même mais bien acte d’élévation, au fil des arbres et du regard indis­cret des aigrettes. La poé­tesse ne fabrique pas de lit­té­ra­ture, elle est la poé­sie et, étant cela, son lan­gage se dit lui-même, pro­dui­sant ain­si le réel ou plu­tôt par­ti­ci­pant à l’acte inin­ter­rom­pu de créa­tion de la réa­li­té. S’engageant aus­si dans cette lutte inces­sante contre les consé­quences de notre écra­se­ment par « ce monde que notre âme a créé », aux dires de Jung.

Mais avant de se jucher au cœur du feuillage de l’arbre, l’oiseau sym­bo­lique plane ou vole dans l’air, ce monde sub­til, autre inter­mé­diaire entre le Ciel et la Terre. L’air, une autre fron­tière qui indique, à nos sens, l’existence de la vie invi­sible, cet air que nous ne voyons guère mais que nous sommes conscients de pou­voir pal­per. Alors, dans la poé­sie de Margo Ohayon, l’oiseau l’arbre et l’air forment un tout avec la tour dont l’apparition, inévi­ta­ble­ment, évoque Babel, cette porte du Ciel plu­tôt que lieu de toutes les langues, cet axe construit de main d’homme par lequel celui-ci espé­rait s’élever, ou se rele­ver, vers le séjour des dieux. La tour est un arbre de par ses signi­fi­ca­tions sym­bo­liques, la cime dans les airs, les racines dans la terre, le corps entre les deux. C’est aus­si la tour de Danaé, enfer­mée là par son père, afin que ses pré­ten­dants ne puissent pas l’atteindre, Danaé fina­le­ment fécon­dée par Zeus et mère de Persée.

La beau­té de la pluie d’or peinte par Klimt.

La poé­tesse, en tant que poé­sie, est un atha­nor. En son sein, les trans­for­ma­tions suivent un che­mi­ne­ment d’éveil et d’élévation, du plomb à l’or, des lour­deurs de la chair aux vola­ti­li­tés de la spi­ri­tua­li­té aérienne et légère, comme une libé­ra­tion.

Et ain­si, « Le parole puis­sante du Verbe sou­tient l’Univers et du néant appelle à l’existence ». Et, com­ment ne point aper­ce­voir l’arbre du monde conte­nu dans cette apos­trophe de Grégoire de Nysse ?

L’arbre ici, aus­si, au cœur de la poé­sie.

 

Et,

« L’arbre prend la relève,

le bois vert recuit le feu.

Un rocher dure long­temps,

Les fleurs grisent la terre.

Le caillou se borne »

 

Car ce sont les fleurs, ces ver­tus de l’âme pour Jean de la Croix, qui exaltent la terre. Ces fleurs qui reçoivent l’activité du Ciel, par­fois tour­nées vers le soleil comme le sont les tour­ne­sols de la poé­tesse. Ou les fleurs du soleil des her­mé­tistes, cou­leur de la matière de l’œuvre par­ve­nue au blanc.

Pourquoi hors du tout, pour­quoi sor­tir du tout, sinon pour le réin­té­grer ?

Né de nou­veau.

Quand « l’arbre prend la relève » et offre une véri­té mani­feste, celle des adeptes de l’ancienne Cybèle – pré­fi­gu­ra­tion du Christ, le Krystos por­teur du secret des égyp­tiens – et du pin, image du corps du dieu mort et res­sus­ci­té. Et quel « Dieu », sinon le mot éle­vé au rang de sym­bole pour expri­mer l’indicible en mots, la réa­li­té d’un cos­mos vivant en per­pé­tuelle géné­ra­tion ou de la vie ver­ti­cale. Cette poé­sie qui met en scène l’arbre/Christ ou l’axe du monde est une poé­sie sacrée par essence.

Une poé­sie de la perte de la céci­té.

Per cru­cem ad lucem.

L’arbre poé­tique relève l’homme de sa chute et le sacre autre, c’est à dire reve­nu à son état d’autrefois. L’homme qui retourne le com­pas sur l’équerre et, ain­si, (re)spiritualise la matière. L’homme du Logos, dont les deux consonnes pré­sentent l’aspect de ce com­pas – le lamb­da – et de cette équerre – le gam­ma -, le Logos créa­teur de ce monde.

Alors, la poé­sie est effec­ti­ve­ment un acte sacré, à la fois au sens de redé­cou­verte d’un che­mi­ne­ment per­du, d’éveil à l’existence de cette sente et de révé­la­teur d’une réa­li­té non pas autre mais plus pré­sente. Une triade en somme, comme l’arbre, la tour, l’oiseau, l’air ou les fleurs de la poé­tesse ; une triade sym­bo­lique, la Grande Triade abso­lu­ment uni­ver­selle selon Guénon, qui rythme la pos­si­bi­li­té de la vie.

Acte sacré, la poé­sie est vie.

« Ainsi l’écrivain serait-il en contact avec une absence, qui pour­rait être l’origine », indique Margo Ohayon. Elle qui ne s’ignore point média­trice et moyen d’une action supé­rieure, la poé­sie, l’œuvre par la poé­sie.

Et, il en va de même de l’eau au sein de laquelle flottent des myriades de pois­sons. L’eau conçue ici sous ses trois aspects de source de vie, de mode de puri­fi­ca­tion et de lieu de renais­sance. L’eau ense­men­cée par la lumière du soleil, por­teuse de vie, comme l’est le Christ de Ioan, celui du chris­tia­nisme pri­mi­tif tra­hi par Pierre, l’apôtre qui renia par trois fois le Christ.

Et qui ignore que Pierre fut cru­ci­fié la tête en bas ? Que la plus belle basi­lique de son Église, celle de Rome, est bâtie… à l’envers, son autel tour­nant le dos à la lumière ?

La poé­sie est un éveil à la Tradition.

Une eau vivi­fiante, une eau qui redonne la vie, une eau/​esprit fina­le­ment.

 

Par la mort.

 

Par les portes d’entrée et de sor­tie, car « si le grain de blé jeté en terre ne meurt pas, il ne donne rien ; mais s’il meurt, il donne du blé en abon­dance », nous dit Ioan.

Chacun connaît cette phrase du plus célèbre des Évangiles et, ain­si que l’affirmèrent tous les alchi­mistes, ce qui est devant les yeux est aus­si ce qui se voit le moins.

L’homme qui a accé­dé à une nou­velle nais­sance mul­ti­plie, affirment les textes sacrés de toutes les tra­di­tions, aus­si bien chré­tienne que musul­mane ou her­mé­tique.

 

Et,

« Je ne peux que consta­ter ce à quoi je n’ai pas accès »

 

Et,

« Encore dire que ce n’est pas moi qui écrit mais un être dont je suis déta­chée… »

 

Et,

« sou­dain c’est la vibra­tion de l’éveil total, le blanc issu des cou­leurs »

 

Le blanc de l’alchimiste.

Du myste de 1’antiquité.

 

Le pois­son du chris­tia­nisme, aus­si bien Ichthus grec que Ioan méso­po­ta­mien, tous deux révé­la­teurs. Matière pre­mière de l’œuvre autant que fina­li­té du pro­ces­sus alchi­mique, à la fois par­tie et tout. Ce qui ne lui enlève point cette part téné­breuse évo­quée par la poé­tesse, tant « Le reflet d’un arbre baigne son ombre », le point de départ d’une œuvre née dans la nigre­do her­mé­tique. Car le pro­blème est là : le pas­sage de l’ombre à la lumière, et réci­pro­que­ment, ou, autre­ment dit par Jung et Nicolas de Cues, de l’antagonisme à la coïn­ci­dence des oppo­sés en l’Être. La recon­nais­sance de l’archétype jun­gien est l’étape fon­da­trice de la renais­sance à la per­son­na­li­té réelle. Lumière et ombre sont insé­pa­rables : le pro­cès ne consiste pas en la des­truc­tion de l’un, pas plus qu’en la domi­na­tion de l’un sur l’autre, mais bien en la réunion de l’un et de l’autre en une seule chose, un seul Être, dis­sout puis coa­gu­lé chez les alchi­mistes, homme et Dieu pour les chré­tiens, les égyp­tiens ou autres anciens. D’abord homme puis Dieu dans l’Évangile de Ioan, dont la par­ti­cu­la­ri­té est de ne point com­men­cer à la nais­sance de Jésus mais bien à celle du Christ, lorsque le pre­mier, ayant atteint l’âge de trente ans, est deve­nu un vais­seau pos­sible pour le second. Le Christ comme sym­bole arché­ty­pique des deux natures divi­sées de l’homme.

De l’homme récep­tacle.

 

L’ombre sans laquelle il n’est point d’arbre ; l’arbre sans lequel il n’est point d’ombre.

 

Et, qu’est la poé­sie de Margo Ohayon sinon signe de l’éveil à cela ? Le bateau qui conduit vers l’île ?

La poé­sie est à la fois le vec­teur du voyage vers l’île inté­rieure de l’Être et l’île elle-même, conçue ici comme centre spi­ri­tuel. Et cette poé­sie est-elle vrai­ment un navire ? Ne serait-elle point plu­tôt le « cerf-volant » de la poé­tesse, le mer­cure des sculp­tures de la demeure de Jacques Cœur, sym­bole de l’élévation et de l’accomplissement du grand œuvre phi­lo­so­phique ? Il est de ces légendes homé­riques qui affirment que l’île n’est acces­sible qu’à ceux qui savent voler au-des­sus de la mer, de ses monstres et de ses vagues, sur­gis­se­ments sou­dains de l’ombre, les… immor­tels.

 

Et,

« Sur une goutte d’eau après l’orage cou­rir le monde étoi­lé »

 

Et,

« On ne prend pas la bonne voie en écri­vant, on prend une voie »

 

Et,

« je suis la voie », affirme le Christ de Ioan.

 

Mais,

« Ce qui semble un fil tra­cé est une frac­ture, illu­soire trait mas­quant l’abîme »

 

Car,

« Je ne peux que consta­ter ce à quoi je n’ai pas accès »

 

La pro­fon­deur de l’âme de l’Être comme celle de l’âme du monde chère à Plotin.

Spiritus Mundi

 

Et com­ment ne point res­sen­tir dans la poé­sie de Margo Ohayon toute la force de cette inter­pel­la­tion de Thomas dit l’apocryphe :

« Mais le Royaume est à l’intérieur de vous, et il est à l’extérieur de vous. Lorsque vous vous connaî­trez, alors on vous connaî­tra ».

 

« Devant l’inconnu aucun habit à sa taille ne se pré­sente hor­mis les pro­por­tions qu’il façonne pour le fran­chir… »

Margo Ohayon

 

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