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Nicole et Georges Drano

Par |2018-11-19T04:26:55+00:00 9 février 2013|Catégories : Essais|

Georges et Nicole Drano, mari et femme, poète et poète… S’ils font poé­sie à part, on ne peut d’abord les évo­quer sans dire ce qui les unit pro­fon­dé­ment : le métier d’instituteur à Assérac en Loire-Atlantique pen­dant de longues années ; l’infatigable mili­tan­tisme dans lequel, côte à côte, ils défen­dront, par exemple, les marais salants de Guérande contre des menaces d’installations tou­ris­tiques  dans les années 1970, ou celui qui les conduit de 1999 à 2007, au Burkina-Faso, à œuvrer dans des mis­sions huma­ni­taires et cultu­relles ; leur acti­vi­té inlas­sable parce que pas­sion­née en faveur de la poé­sie, aus­si bien en tant qu’animateurs du fes­ti­val Les voix de la Méditerranée à Lodève, puis des Voix vives de la Méditerranée à Sète, qu’en tant que cores­pon­sables et ani­ma­teurs de l’association « Humanisme et Culture » grâce à laquelle ils ont invi­té à ce jour plus de 200 poètes de toutes natio­na­li­tés dans le cadre de lec­tures-ren­contres en Languedoc.
Depuis 1993, Nicole et Georges Drano vivent à Frontignan.
Si la pas­sion pour la poé­sie ren­force l’unité de ce couple, il n’en est pas moins vrai (et heu­reux) que leurs écri­tures sont dis­tinctes et imposent des pré­sen­ta­tions sépa­rées.

 

Nicole Drano est née dans l’Hérault, à Lodève, d’un père Occitan et d’une mère Autrichienne dont le nom de jeune fille four­nit la double et com­plète iden­ti­té de la poète : Drano-Stamberg. Poète qui écrit, par exemple :

 

Je suis de la terre.
Tu es d’air.
Salut à toi hiron­delle.       Une étoile
luit dans la nuit de l’absent.

 

Toi qui écris la lune      les pla­nètes
                            les soleils à venir
              tiens mes mains de boue
            avec tes ailes       d’ange.

 

(in Ciel !Ciel ! Des poèmes hiron­delles !, éd. Rougerie, 2006)

 

Plusieurs mots ou expres­sions res­tent à l’esprit quand on a lu des poèmes de Nicole Drano-Stamberg. En ce qui me concerne, le pre­mier de ces mots est liber­té.
Nicole Drano écrit par néces­si­té, mais elle sait bien que cette néces­si­té, avant de trou­ver son abou­tis­se­ment dans le poème dési­ré, envi­sa­gé, ren­contre une page blanche. Cette page blanche, au contraire de Mallarmé qui y voyait le « vierge papier que sa blan­cheur défend », donc un mur à per­cer, à fran­chir, Nicole Drano semble la conce­voir comme un espace ouvert par sa sur­face même, une sorte de ter­rain d’expérimentation, voire de jeu où tout, selon l’émotion, l’humeur du moment, même la fan­tai­sie, est per­mis.
Nicole Drano entre  en s’élançant dans ses poèmes par la porte de la liber­té et ils en gardent la marque une fois écrits. Je la vois comme une pia­niste de jazz qui joue sur toute l’étendue du cla­vier une poé­sie le plus sou­vent syn­co­pée qui peut aller de la mélo­die à l’éclatement en ono­ma­to­pées, de la langue fran­çaise à d’autres (alle­mand, ita­lien, espa­gnol, lan­gage des oiseaux !), d’un registre de langue sou­te­nu à un autre fami­lier, d’une mise en page « clas­sique » à une dis­per­sion typo­gra­phique du poème… Cette liber­té toute en vol­tiges de la langue est d’ailleurs impli­ci­te­ment reven­di­quée par l’analogie que deux titres de ses livres éta­blissent entre les mots et les oiseaux : Oimots et Ciel ! Ciel ! Des poèmes hiron­delles ! Mais dans cette sur­pre­nante diver­si­té, ce qui reste au pre­mier plan, c’est le lyrisme :

 

Quand la nuit de noires ten­dresses
Ma poi­trine oppresse,
Je monte la route de Campodimele. J’échange des mots
Avec les résé­das.
Des images de rêve
Me font avan­cer. Etagères de vignes. Fontaines
Cristallines.           Aspirations            Délices,
Délices.

(in Délicatesse et Gravité, éd. Rougerie, 2012)

 

Alors me vient aus­si à l’esprit, en lisant Nicole Drano, une expres­sion sous forme de ques­tion : « Qui vive ? ». Question que dans Nadja, André Breton pré­fé­rait au vain « Qui suis-je ? ». Question que posent les sen­ti­nelles, les guet­teurs avides et/​ou anxieux de savoir ce qui va adve­nir quand quelque chose a été aper­çu, enten­du,  pres­sen­ti. Serge Meitinger a d’ailleurs inti­tu­lé l’une de ses études de la poé­sie de Nicole Drano : Nicole Drano-Stamberg ou la vigi­lance.
C’est dans cette vigi­lance qu’on retrouve la néces­si­té de la poé­sie chez elle : son hyper­sen­si­bi­li­té, son rap­port ardent au monde, la conduisent à guet­ter, cap­ter et déve­lop­per dans la flamme du poème tous les signes qui per­mettent de faire sor­tir la vie de son insi­gni­fiance, de ses étroi­tesses, de ses affais­se­ments, de ses renon­ce­ments, de ses injus­tices. Ouvrir, sou­le­ver l’humanité et le monde par l’amour, par l’empathie, par la révolte, par la sève des mots, pour­raient être les mots d’ordre de celle qui écrit :

 

je cherche une réa­li­té
sans fron­tière.

(in L’Employée de la poé­sie, éd. Rougerie, 2000)

 

Ou :

Changez bou­le­ver­sez deve­nez un poème sans titre
une musique de mots hiron­delles
nou­velle.

(in Ciel ! Ciel ! Des mots hiron­delles !)

 

Voilà vers quoi nous appelle et nous pro­jette la poé­sie par­ti­cu­liè­re­ment dyna­mique, vivante et par­fois écor­chée vive de Nicole Drano. Elle nous accom­pagne, avec sa ten­dresse, ses fra­gi­li­tés et sa fougue vers une réa­li­té sans fron­tière, sur un che­min où, grâce à elle, on devient soi-même un poème qui a cap­tu­ré au pas­sage les vibra­tions les plus intenses de la vie.

 

Serveuse du Bar
appe­lé – NON –
j’avance par­mi les lions et les scor­pions.

 

J’apporte poi­gnées de mots
sur un pla­teau d’air
à mes voi­sins
proches         loin­tains
     Encore vivants.

(in L’Employée de la poé­sie)

 

Georges Drano, quant à lui, est né en 1936 en Bretagne, à Redon.
Depuis 1959, date de paru­tion de son pre­mier recueil (Le pain des oiseaux, aux édi­tions Sources), il construit une œuvre qui approche désor­mais la tren­taine d’ouvrages. La plu­part de ses titres ont été publiés aux édi­tions Rougerie, et d’autres chez Editinter, à L’Atelier la Feugraie ou aux édi­tions La Porte. Cette œuvre a évo­lué d’un lyrisme per­son­nel où le « je » était aux avant-postes du poème vers un lyrisme plus rete­nu et res­ser­ré dans lequel la per­sonne du poète est appa­rem­ment tenue à dis­tance, comme en témoigne la qua­si dis­pa­ri­tion de « je » au pro­fit du « nous » ou du « on ».
A par­tir de 1975 et de la publi­ca­tion chez Rougerie du recueil Présence d’un marais, ses livres auront pour par­ti­cu­la­ri­té d’être presque sys­té­ma­ti­que­ment cen­trés sur un thème ou un motif unique, tou­jours lié à la nature, à la rura­li­té : le marais, la mai­son, la porte, l’eau, les talus, les arbres, les buis­sons, la vigne, le lac, les murs de pierres sèches…

 

Nous ne par­lions pas du mur
Nous n’y pen­sions pas

 

Il était un don
aban­don­né au bord du che­min

Il ne pro­met­tait rien
Il conti­nuait son temps.

(in Un mur de pierres sèches, éd. Atelier la Feugraie, 2009)

 

Comme en témoigne ce poème, les lieux, les élé­ments sont d’abord élus pour rendre hom­mage à ce qui depuis long­temps (même hum­ble­ment) consti­tue les points d’ancrage de la vie et s’est péren­ni­sé pour la rendre habi­table : Pour habi­ter n’est pas pour rien le titre choi­si par Georges Drano pour un choix de ses poèmes paru en 2006 (éd. Le dé bleu). C’est qu’habiter est, pour ce poète, une façon de s’immerger dans ce qui s’obstine à exis­ter pour mieux com­prendre com­ment et pour­quoi nous-mêmes nous obs­ti­nons à vivre, et de quoi nous vivons : quels miroirs, quels appuis les pay­sages, les choses les plus natu­relles nous offrent-ils ?

 

Le mur ne vient pas de nous
Il était là bien avant
Nous ne lui échap­pe­rons pas
A ciel ouvert
il est là où nous sommes.

 

Accrochée à lui, la lumière
et à son heure, la nuit
La bonne manière de durer.

(in Un mur de pierres sèches)

 

Habiter, pour Georges Drano, ce n’est pas s’arrêter, s’enclore, s’enraciner. C’est au contraire arpen­ter les lieux, entrer dans l’intimité et l’amitié des choses jusqu’à ce qu’elles nous offrent les pro­fon­deurs, les ailleurs qui prennent en elles leurs sources. Profondeurs qui sont cette autre réa­li­té que seule la poé­sie peut appro­cher et rendre sen­sible. Alors peut se poser la ques­tion :

 

Sommes-nous constam­ment sou­le­vés par les pay­sages qui nous entourent jusqu’à y voir des brèches par où s’annoncent les échanges ?
(in Le che­min du jour touche au che­min de la nuit, éd. Rougerie, 1978)

Confirmation qu’habiter n’est pas s’enfermer mais aller jusque là où se fait le contact avec l’ailleurs et l’autre. Ce sou­lè­ve­ment par les pay­sages advient d’autant mieux que Georges Drano, habi­tant de la terre, est aus­si un habi­tant de la parole, et dans tous ses poèmes la matière de la parole et les matières des objets s’épousent, fusionnent : les choses se chargent ain­si de notre huma­ni­té qu’elles ne font pas qu’entourer mais qu’elles portent aus­si en elles et au-delà d’elles :

 

Buissons à n’y pas mettre la
main  seule­ment les mots qui
s’accrochent au bois vert et aux
racines chan­tant leur pré­fé­rence
pour le corps végé­tal. Serrés l’un
contre l’autre dans la langue des
feuilles gar­dons le secret de la
demeure buis­son­nière.

(in Premier soleil sur les buis­sons, éd. Rougerie, 2009)

 

Les poèmes de Georges Drano sont des frag­ments de médi­ta­tions res­ser­rées autour de mots soi­gneu­se­ment pesés et posés comme pour empier­rer un che­min qui conduit des ter­ri­toires connus à ceux que la poé­sie a pour fonc­tion d’éclairer. Ce sont des poèmes qui se signalent par leur gra­vi­té, leur obs­ti­na­tion à avan­cer vers un agran­dis­se­ment du monde. Ils ont une remar­quable capa­ci­té à éveiller l’émotion devant ce qui tou­jours habite secrè­te­ment les choses et les appro­fon­dit.

 

Alors lire Nicole et Georges Drano, ce n’est pas faire le grand écart, mais c’est s’ouvrir à deux manières dif­fé­rentes de mieux dire le monde : l’une épi­der­mique, impé­tueuse ou tendre qui main­tient le poème comme sai­si dans son jaillis­se­ment (Nicole), l’autre plus mûrie, conden­sée, où l’on suit pas à pas le che­mi­ne­ment des mots (Georges). Dans ces deux œuvres, la néces­si­té de la trans­for­ma­tion de notre rap­port à la vie par le poème est évi­dente et la même sin­cé­ri­té, la même exi­gence en font foi. Deux pour la poé­sie, pour qu’elle existe et conti­nue de nous appe­ler.

 

Quelques titres :

Nicole Drano-Stamberg :
Oimots (Rougerie, 1986)
Côté gauche de l’écrit (Rougerie, 1993)
L’Employée de la poé­sie (Rougerie, 2000)
Ciel ! Ciel ! Des poèmes hiron­delles ! (Rougerie 2006)
Chant du bar­rage de la Sirba (Le Temps des Cerises, 2008)
Délicatesse et gra­vi­té (Rougerie 2012)

 

Georges Drano :
La lumière sous la porte (Rougerie, 1988)
Salut talus (Rougerie, 1994)
Le col du vent (La Porte, 2003)
Tenir (Rougerie 2003)
Un mur de pierres sèches (Atelier La Feugraie, 2009)
A jamais le lac (Editinter, 2011)

 

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