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NOUVELLES NOUVELLES DE POÉSIE [2]

Par | 2018-05-24T15:30:14+00:00 15 juillet 2012|Catégories : Chroniques|

Robert Sabatier, un fou de poé­sie.

 

Robert Sabatier était un homme fra­ter­nel, et le suc­cès excep­tion­nel de son roman Les allu­mettes sué­doises en 1970 est encore dans toutes les mémoires. Tiré d’abord à 3 000 exem­plaires, il devait atteindre des mil­lions  à la vente en peu d’années ! De quoi faire rêver et le mener tout droit à l’Académie Goncourt deux ans après sa paru­tion, sans doute par un jury tout penaud et repen­tant de lui avoir refu­sé le Prix…
   Sans être une vieille barbe (plu­tôt blanche que jau­nie !), j’ai connu Robert Sabatier et beau­coup appré­cié la gouaille de l’homme et le côté pince sans rire de son carac­tère jovial.  Certes, rien ne m’empêchera de répé­ter ici, ailleurs ou autre part, que je déteste le micro­cosme des poètes d’aujourd’hui qui rêvent d’éternité et se mettent à louan­ger 1 000 fois plus qu’à moi­tié leurs confrères quand ils viennent de mou­rir (donc de se taire) et qu’ils ne sont plus désor­mais dan­ge­reux et ne peuvent plus  les remettre en ques­tion, dire et écrire ne pas les aimer,  bref, faire de l’ombre à leur soleil van­tard ! Oui, je sup­plie ici le cercle (ni large ni étroit) des amis qui acceptent de me sup­por­ter encore de s’abstenir de tailler non point des vestes mais des papiers ser­viles et louan­geurs, des nécro­lo­gies ad hoc, dès qu’un poète « qui fut de leurs amis » (for­mule consa­crée !) vient à quit­ter ce monde d’envieux et de rapaces, sou­vent assez peu poé­tique au bout des vers, des blancs, des manques et  des creux… En domaine de poé­sie, déci­dé­ment, je refuse les croque-morts, aca­dé­miques ou non, qui espèrent sou­dain, en sui­vant ser­vi­le­ment le pre­mier cor­tège funèbre venu dans le pre­mier cime­tière du confor­misme abso­lu, voler quelque peu du rayon­ne­ment inté­rieur du der­nier défunt signa­lé par Le Monde ou Le Figaro !
  Mais toutes ces réti­cences et ces dégoûts avoués ne m’empêcheront pas de répé­ter ici que Robert Sabatier fut de mes cama­rades de beu­ve­ries d’antan et que ça n’est point parce qu’il créa dans sa jeu­nesse, en 1947 (j’avais un an !) une revue de poé­sie bap­ti­sée La Cassette que je per­siste à évo­quer son fan­tôme !
  Robert Sabatier, avec sa pipe fra­ter­nelle qui s’allumait pour un oui ou un non pas­sion­né, aimait d’amour la créa­tion poé­tique en géné­ral et les poé­tesses en par­ti­cu­lier. C’était un bour­geois, un petit bour­geois diraient les « Mélanchons » grin­cheux d’aujourd’hui. Quant à moi, j’affirme qu’il fut sur­tout un anti­con­for­miste et un éru­dit de la poé­sie d’autrui. Ainsi, même si, à force de vou­loir être exhaus­tive, sur­tout pour le volume consa­cré à notre temps, sa monu­men­tale Histoire de la poé­sie fran­çaise tuait un peu trop vite cer­tains poètes bien vivants, elle gar­dait une hon­nê­te­té abso­lue quand au juge­ment cri­tique. Sabatier n’était pas mon­dain pour un sou. Selon moi, il incar­nait l’antithèse d’un oppor­tu­niste.  Un pas­sion­né, oui ! Un par­ti­san, oui ! Un arri­viste rou­blard, jamais !
   Certes, Robert Sabatier n’était pas, selon moi, et je mesure les risques de cette affir­ma­tion, un « grand » poète « moderne » ou « moder­niste », un de ceux qui marquent une géné­ra­tion et lui laissent au cœur  une empreinte durable. Sabatier le roman­tique s’était quelque peu enli­sé du côté de l’académisme pâle à la Points et Contrepoints (c’était le titre de la très clas­sique revue de Jean Loisy qui l’accueillit très tôt dans ses véné­rables colonnes !), mais il s’avéra au fil des ans  un éru­dit de la poé­sie d’autrui, un sub­til et méti­cu­leux his­to­rien, un mili­tant, un brillant essayiste contre le prêt-à-pen­ser des cri­tiques de l’obscurantisme der­nier cri. Et c’est sans doute cet aspect de son talent qu’il me plait de saluer avant tout. J’en tire pru­dence pour l’ici et le main­te­nant.
  Au bout du compte, péti­tion­ner avant même de savoir contre quel pro­jet exac­te­ment on appose sa signa­ture, hur­ler avec les loups parce que l’ambiance poli­tique délé­tère a chan­gé de cap, se croire sou­dain inves­ti d’un devoir de Saint-Just sous pré­texte de chan­ge­ment de rap­port de forces, consti­tuent sans aucun doute des lâche­tés en séries.
    Même  en royaume de poé­sie, ceux et celles qui res­tent libres puisent leur indé­pen­dance par delà les cli­vages et les humeurs. Parce qu’André Malraux et Jack Lang furent des grands ministres de la Culture pour des rai­sons par­fois oppo­sées, je trempe plu­sieurs fois ma plume dans l’encrier des péti­tions revan­chardes.
   Attendons de voir in situ ce que nous réservent en France les réformes annon­cées du Centre National du Livre, par exemple. Attendons non point que celles-ci soient appli­quées (alors les carottes seront cuites !) mais au moins expli­ci­tées et  mises sur la table, avant de mon­ter sur je ne sais quelle bar­ri­cade sous pré­texte de je ne sais quelle défense de la liber­té et quelle envie de « se payer » telle ou telle tête influente… Avant de jouer les bour­reaux sans en voir les moyens, assu­rons-nous de qui nous guillo­ti­nons !
   En cela, le regret­té Robert Sabatier reste à mes yeux un exemple inou­bliable. Il ne hur­lait jamais avec les cha­cals. Il pré­fé­rait allu­mer sa bouf­farde légen­daire avant de don­ner son opi­nion, ou, éven­tuel­le­ment, sa signa­ture, C’est cela même qui fai­sait sa force.
   Qu’on se le dise en ces temps sans élé­gance ni pudeur.
 

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