> Ouverture vers la poésie de Taiwan

Ouverture vers la poésie de Taiwan

Par |2018-08-17T07:12:43+00:00 21 juin 2012|Catégories : Essais|

« Poésie », chez Buchet-Chastel. C’était une col­lec­tion de poé­sie en poche abso­lu­ment excep­tion­nelle, de par ses choix, son ouver­ture aux poètes du monde entier, et la per­son­na­li­té de Jacques Burko, son fon­da­teur. Burko a diri­gé cette col­lec­tion jusqu’à sa mort. Par cer­tains aspects, la volon­té d’être en le Poème, dans le monde entier, sans aucune limite ou plu­tôt sans limite autre que l’absence de limite inhé­rente à l’essence même de la poé­sie – par ces aspects sans doute Recours au Poème s’inscrit-il un peu dans l’héritage de l’aventure menée alors par l’homme et le poète Burko. Nous ne crai­gnons pas de le reven­di­quer. Recours au Poème par­le­ra bien­tôt en détail de ce que fut le tra­vail admi­rable de cet édi­teur.

De l’infidélité est une antho­lo­gie de la poé­sie tai­wa­naise contem­po­raine. Bien enten­du, le mot signi­fie que les poètes publiés sont vivants, la plu­part étant d’ailleurs nés après les années 70 du 20e siècle. Il veut aus­si dire, dans le contexte de Taiwan, que la poé­sie pré­sen­tée est une poé­sie nou­velle par rap­port aux tra­di­tions poé­tiques chi­noises, une poé­sie qui s’invente en dehors de la Chine, autant sur le plan géo­gra­phique que lit­té­raire, et qui s’inscrit dans la moder­ni­té poé­tique mon­diale. En ce sens, « contem­po­raine » ne signi­fie pas seule­ment « actuelle » mais tout autant « nou­velle ». C’est de nou­velle poé­sie chi­noise dont il s’agit. Et dans ce cadre insu­laire le fait n’est pas ano­din. Être chi­nois de Taiwan et être poète chi­nois de Taiwan, on mesure mal ce que cela signi­fie depuis l’Europe – pour peu qu’un euro­péen contem­po­rain ait réel­le­ment conscience qu’il existe une vie lit­té­raire et poé­tique dans le Pacifique. Ce qui est loin d’être cer­tain. Il y a la rup­ture poli­tique et his­to­rique. L’état de guerre lar­vée tout au long de la deuxième moi­tié du siècle pas­sé. La néces­si­té de construire une iden­ti­té, de suivre les évo­lu­tions d’une langue déta­chée de ses racines, de créer de toutes pièces une lit­té­ra­ture en phase avec l’occidentalisation de l’île… Les poètes tai­wa­nais ont été et sont encore pris dans le mael­strom de l’histoire. La guerre froide n’a pas, là-bas, tout à fait dit son der­nier mot.

L’histoire de la poé­sie de Taiwan est évi­dem­ment insé­pa­rable de l’histoire poli­tique de l’île. Elle com­mence dès les années 50 par une géné­ra­tion de poètes qui, durant une tren­taine d’années, ont d’abord tra­vaillé à moder­ni­ser le man­da­rin et donc ce que nous appe­lons la poé­sie chi­noise. La plu­part venaient de Chine. Cette moder­ni­sa­tion dans la langue s’est accom­pa­gnée d’un jeu, d’une liber­té prise avec le clas­si­cisme et les usages poé­tiques habi­tuels d’une Chine ancienne deve­nue Chine conti­nen­tale, alors à l’écart de la com­mu­nau­té inter­na­tio­nale. Ces poètes sont aujourd’hui les poètes « âgés » de Taiwan, et cette antho­lo­gie ne concerne pas leurs tra­vaux.

L’ouvrage diri­gé par Yung Man-Han s’attache à faire décou­vrir aux lec­teurs occi­den­taux une géné­ra­tion plus récente de poètes, ceux qui ne sont pas nés sur le conti­nent mais à Taiwan. Ceux dont on peut dire qu’ils sont tai­wa­nais, peut-être même plus tai­wa­nais que chi­nois. Ces poètes s’inscrivent dans la lignée de leurs pré­dé­ces­seurs et en même temps s’en détachent. Ils conservent les mêmes pré­oc­cu­pa­tions de relier Taiwan au reste du monde tout en tra­vaillant la moder­ni­té du man­da­rin. Ce qui veut aus­si dire inté­grer une autre manière d’être dans la pen­sée du monde, celle des concepts occi­den­taux. La Chine est pré­sente dans leur ate­lier. Même si c’est par touches. Ils s’inscrivent cepen­dant aus­si dans la moder­ni­té, dans la mon­dia­li­sa­tion en cours, par leurs inter­ro­ga­tions contem­po­raines et leurs ques­tion­ne­ments du quo­ti­dien. Ainsi, Yuguo évo­quant les dif­fi­cul­tés d’être jeune dans Taiwan aujourd’hui. Un long poème dans lequel l’île n’est pas absente, comme le montre ce court extrait :

 

Oui, il est, il est moi, eux aus­si
Le vélo a vu, les jours ont vu, l’attente ambi­guë va et vient modi­fie
La ligne bri­sée au bord de l’eau
Plus tard quelqu’un se rap­pelle par hasard et répand une pluie sym­bo­lique
Il pleut il pleut, l’ombre décon­cer­tée s’enfuit
Ils ont les che­veux en désordre
Quand ils sont mouillés per­sonne n’ose s’approcher
Comme s’il n’y avait plus de trace.

 

C’est aus­si la poé­sie de Hung Hung :

 

Comment ne pas être pié­gé par ce qu’on aime ?
si l’on a envie d’aimer davan­tage
Comment n’être pas pié­gé davan­tage ?
Lorsqu’on a la poche pleine d’étoiles
com­ment tom­ber amou­reux du monde entier
et res­ter en pos­ses­sion de soi-même ?
on dit que dès qu’il y a la lumière
il y a aus­si l’obscurité
et dans l’obscurité
voi­ci qu’ils nous renomment
nos bien-aimés

 

L’île. La mémoire du pas­sé. La rup­ture en dedans de l’âme chi­noise entre deux chine (s). Et la vio­lence d’être jeune ou la vio­lence tout court, celle qui appa­raît dans un poème de Chen Jinhuo, « contant » l’agression, le viol, la tor­ture d’une jeune femme. Un fait divers ter­ri­fiant. Une poé­sie qui dit la vio­lence d’être un enfant de la Chine dite natio­na­liste. On lira ce poème ci après. On pen­se­ra aux tra­vaux de poètes amé­ri­cains autour de l’actualité, à un pan du tra­vail du poète fran­çais Gwen Garnier-Duguy aus­si.

Comment fait-on pour vivre et com­ment fait-on pour écrire dans un « ailleurs » ? Un « ailleurs » dont on peut tout aus­si bien dire qu’il n’existe pas, qu’il n’a pas d’existence réelle. Bien sûr les rochers, l’écume et les vagues frap­pant l’île de Taiwan existent. Mais cela fait-il réel­le­ment exis­tence ? Cette inter­ro­ga­tion, de mon point de vue, est inhé­rente à la poé­sie des douze poètes pro­po­sés ici. Tout tourne d’une façon ou d’une autre autour de « l’abandon », ce qui rat­tache alors Taiwan à la Chine, l’abandon ou le Qi. Venu des pro­fon­deurs de la Chine, le Qi, notion appar­te­nant au mythe des Han et donc aux ori­gines his­to­riques de la Chine, se pro­longe à Taiwan sous la forme d’un Qi de l’ailleurs, et du coup devient une sorte d’expression de la folie de la liber­té, folie qui exprime l’être de Taiwan tout en s’exprimant dans les vers des poètes de l’île. Le Qi et cette évo­lu­tion, cela résume un peu plus de cin­quante ans d’histoire. Et d’abandon.
 

 Un poète, deux poèmes

X