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Piégé dans l’alphabet

Par | 2018-05-23T20:36:39+00:00 14 avril 2015|Catégories : Essais|

 

Lors de la céré­mo­nie d'investiture de Barack Obama comme pré­sident des Etats-Unis, le poète Elizabeth Alexander lut un poème. Le poète peut jouer ce rôle dans dif­fé­rentes cultures. Mais dans la vie quo­ti­dienne, et la plu­part du temps, le poète est un mar­gi­nal. Un ban­dit soli­taire dans le désert. C'est ain­si en Europe, comme dans le reste du monde.

Nous autres, écri­vains, sommes des solistes. Nous célé­brons les mêmes ver­tus que les Bédouins : per­sé­vé­rance et géné­ro­si­té. Quelques poètes par­mi les meilleurs connaissent la faim et la soif, la pau­vre­té héroïque et le désir. Il y a d'autres valeurs que les valeurs maté­rielles, et main­te­nir ce savoir est la tâche de la poé­sie.

Jamais aupa­ra­vant dans l'histoire mon­diale autant d'hommes n'ont été en exil – de nos jours, nous sommes tous des sortes des nomades. Tandis que para­doxa­le­ment, dans le même temps, pros­père le natio­na­lisme. Nous sommes poètes et rési­dons dans la répu­blique lit­té­raire. Physiquement, nous sommes à Shangai, Bogota, Istanbul ou Copenhague, mais la poé­sie et notre patrie men­tale et spi­ri­tuelle.

La poé­sie n'est pas pour les cho­chottes. Il faut tenir à l'oeil ceux qui ont le pou­voir et par­ler des choses comme elles sont. Si la véri­té était sup­pri­mée, les poètes seraient les pre­miers à être enfer­més, et c'est logique. Mais la poé­sie confine à la musique, et quand un poème réus­sit, les mots résonnent pro­fon­dé­ment dans l'âme et l'esprit. La Bonne poé­sie est magique.

La poé­sie doit se dédier à la beau­té et à la gran­deur de la vie – comme aux pro­blèmes de tous les jours des gens ordi­naires. Chercher la véri­té revient à chas­ser des lézards dans le noir, et quelle que soit la façon dont on se tor­tille et tourne, les fesses sont tou­jours der­rière. Il faut recon­naître hon­nê­te­ment notre confu­sion. L'art cherche une véri­té plus pro­fonde que les solu­tions poli­tiques, pour­tant la poé­sie veut tou­jours être une ins­tance cri­tique avec en plus le devoir de dire la véri­té à pro­pos des pro­blèmes réels dans le monde réel.

Dans ce contexte, il est impor­tant que nous ayons davan­tage de bonnes tra­duc­tions. En tant qu'écrivain euro­péen, je suis pri­son­nier de l'alphabet latin. Les écri­vains chi­nois et arabes ont l'avantage, sur leurs col­lègues euro­péens, de lire pour la plu­part d'entre eux deux alpa­ha­bets. Combien d'alphabets y a-t-il dans le monde ? J'ai deman­dé à ma maman, elle ne sait pas. J'ai deman­dé au chauf­feur de taxi, il ne peut pas répondre non plus.  Personne ne sait avec cer­ti­tude. Mais il y en a beau­coup, et les alpha­bets chi­nois, hin­di, ben­ga­li et asia­tiques, sont uti­li­sés par un tiers de la popu­la­tion pla­né­taire.

Alors, ren­dons hom­mage à nos tra­duc­teurs, ils construisent des ponts entre tous les alpha­bets du monde, créant ain­si les condi­tions d'une meilleure com­pré­hen­sion inter­na­tio­nale. Espérons en un nou­vel épa­nouis­se­ment de l'art et de la poé­sie dans un monde paci­fique. La com­mu­ni­ca­tion inter­na­tio­nale est plus que jamais impor­tante. La poé­sie peut contri­buer à la com­pré­hen­sion entre les peuples et les cultures du monde, et contri­buer au res­pect de l'individu et de son rêve per­son­nel de vie heu­reuse et har­mo­nieuse. Nous par­ta­geons tous ce rêve.

 

 

(tra­duit par Marilyne Bertoncini)

 

 

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Trapped in the alpha­bet

                                                                   

When Barack Obama was inau­gu­ra­ted as pre­sident in USA, the poet Elizabeth Alexander was rea­ding at the cere­mo­ny. The poet may take on a simi­lar role in dif­ferent cultures. But in eve­ry­day life, and most of the time, the poet is an out­si­der. A lone­ly ban­dit in the desert. That’s how it is in Europe, and so it is in the rest of the world.

We wri­ters are soloits. We cele­brate the same vir­tues as the Bedouins : per­se­ve­rance and gene­ro­si­ty. Some poets among our best col­leagues know about hun­ger and thirst, heroic pover­ty and lon­ging. There are other values than the mate­rial, and retai­ning this know­ledge is one of poetry's tasks.

Never before in the world his­to­ry have so many people been living in exile – today we are all a kind of nomads. It is a para­dox that natio­na­lism flou­rishes at the same time. We are poets and reside in the lite­ra­ry repu­blic. Physically we are in Shanghai, Bogota, Istanbul or Copenhagen, but poe­try is our men­tal and spi­ri­tual home­land.

Poetry is not for sis­sies. The task is to keep an eye on those in power and to speak about things as they are. If the truth is sup­pres­sed, poets are the first ones to be jai­led, and this is logi­cal. But poe­try is adja­cent to the music, and when a poem is suc­cess­ful, the words have a deep reso­nance in mind and soul. Good poe­try is magi­cal.

Poetry must be com­mit­ted to life’s beau­ty and gran­deur – and to the pro­blems of dai­ly life of ordi­na­ry people. To seek truth is like hun­ting lizards in the dark, and no mat­ter how we twist and turn, the ass is at the back. We must be honest about our confu­sion. Art is in search of a dee­per truth than poli­ti­cal solu­tions, but still poe­try always want to be a cri­ti­cal ins­tance with the addi­tio­nal duty of tel­ling the truth about real pro­blems in the real world.

In this context it is essen­tial that we get more good trans­la­tions. As a European wri­ter I am trap­ped in the Latin alpha­bet. Chinese and Arab wri­ters have the advan­tage over European col­leagues, many of them read two alpha­bets. How many alpha­bets are there in this world ? I asked my Mom, she doesn’t know. I asked the taxi dri­ver, he can’t ans­wer the ques­tion either. Nobody knows for sure, but there are many, and alone Chinese, Hindi, Bengali and other Asian alpha­bets are used by more than one third of the planet's popu­la­tion.

So let’s pay tri­bute to our trans­la­tors, they build bridges bet­ween the many alpha­bets in this world – and they the­re­by create the condi­tions for a gro­wing inter­na­tio­nal unders­tan­ding. Let’s hope for a new flo­we­ring of art and poe­try in a pea­ce­ful world. International com­mu­ni­ca­tion is more impor­tant than ever. Poetry can contri­bute to the unders­tan­ding bet­ween the world's peoples and cultures, and contri­bute to the res­pect for the indi­vi­dual and his per­so­nal dream of a life in hap­pi­ness and har­mo­ny. We all share that dream.

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