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Pierre Gabriel, le feu et la cendre

Par | 2018-05-22T21:46:07+00:00 16 juin 2012|Catégories : Essais|

Pierre Gabriel fut un poète dis­cret qui, né à Bordeaux en 1926, vécut dans le Gers à Condom où il exer­çait la pro­fes­sion de dis­til­la­teur. Il ne fré­quen­ta pas les cénacles, se ren­dit rare­ment à Paris, mais, fidèle à un esprit arti­sa­nal, publia des années durant une revue de poé­sie qu'il impri­mait sur sa presse à bras : Haut Pays. Il mou­rut en juillet 1994 : il n'eut pas le plai­sir d'aller rece­voir le Grand Prix du Mont Saint-Michel qui lui avait été attri­bué pour l'ensemble de son œuvre. Auparavant quelques prix avaient récom­pen­sé son talent : le prix Voronca ( 1958 ) pour Les Voix per­dues ( Subervie ), le prix Artaud ( 1967 ) pour Seule mémoire ( Rougerie ) et le prix Apollinaire ( 1983 ) pour La Seconde porte ( Rougerie ).

L'œuvre de Pierre Gabriel, dont il faut bien s'accorder à dire qu'elle sonne humai­ne­ment juste, est jalon­née de recueils aux accents sin­gu­liers mais que l'on peut scin­der, pour la com­mo­di­té, en deux par­ties. La pre­mière com­porte des poèmes de fac­ture clas­sique qui disent l'enfance per­due, le pas­sé encore proche, la soli­tude, ain­si que l'amour, enfin, à par­tir de 1972, avec La Main de bronze, se construit une phi­lo­so­phie de la des­ti­née. A cette époque, s'élabore éga­le­ment une écri­ture qui manie l'antithèse, la dua­li­té dans les termes et qui révèle un homme tour­men­té mais refu­sant le pathé­tique, adop­tant une atti­tude stoïque en face de notre condi­tion. Cet homme sans Dieu, mais qui, sou­vent, se réfère à des dieux anciens, livre sa pen­sée, dit l'ambiguïté de notre des­tin par­ta­gé entre l'absurde d'une mort envi­sa­gée sans crainte et le désir que nous avons de main­te­nir au plus près la vie, une vie qui aspire à l'éternité. Ce désir d'être au monde, Christian Hubin, dans l'étude qu'il a consa­crée à Pierre Gabriel et parue aux édi­tions Subervie, le sou­ligne par ces mots : Chacun des poèmes de Pierre Gabriel tente de pré­ser­ver une lueur que déjà la nuit guette, une flamme qui, à peine allu­mée, vacille sous un souffle noir, mais s'obstine et s'acharne à sur­vivre. Dès lors, com­ment ne pas suivre l'itinéraire de Pierre Gabriel au long des recueils qu'il a patiem­ment confec­tion­nés.

       Dans Les Voix per­dues sont conte­nus les thèmes à par­tir des­quels Pierre Gabriel déve­lop­pe­ra plus tard ce que l'on peut appe­ler sa phi­lo­so­phie exis­ten­tielle. Par ces poèmes est tra­duite sa nos­tal­gie pour une enfance vers laquelle il vou­drait reve­nir :

 

De tous les sen­tiers que la neige efface,
Sauras-tu trou­ver, au bord du matin,
Le seul où tes pas lais­se­ront leur trace,
Le sen­tier secret par­mi les jar­dins
Où l'enfant per­du te pren­dra la main ?

 

De même trans­pa­raît le goût pour rap­pe­ler les pri­vi­lèges de la mémoire, alors que l'on note, déjà, la pré­sence de la mort çà et là évo­quée, un thème qui han­te­ra son œuvre et, avec elle, la fuite inexo­rable du temps : J'interroge le temps per­du, écrit Pierre Gabriel et cette inter­ro­ga­tion n'aura de cesse.

       Avec Seule mémoire, une voix plus assu­rée s'élève et une quête com­mence. Dans ce recueil, la mémoire appa­raît comme le fac­teur qui per­met de mettre en lumière des pans d'une exis­tence qui n'appartient plus à l'homme. Avec les rap­pels par­fois dra­ma­tiques de la mémoire, Pierre Gabriel s'efforce de nom­mer ce qui l'entoure, comme pour ne pas dis­pa­raître de sa vue, pour ne pas que la nuit l'enferme défi­ni­ti­ve­ment. Pourtant c'est bien la mémoire qui conduit le poète vers l'aube et repousse les ténèbres. Instant qua­si mira­cu­leux que celui où le pré­sent, qui est la parole dans son immé­dia­te­té, et la mémoire se ren­contrent. A par­tir de ce moment, la vie tou­jours pos­sible, l'amour à venir, sont à la por­tée du regard :

 

                   Je parle, et te par­ler me suf­fit à sur­vivre
                  
Si ma vie naît enfin de ta seule mémoire.

 

Avec la mémoire s'effectue le retour inat­ten­du aux sources de l'enfance et, par consé­quent, dans des zones que le temps n'atteint plus, à tra­vers un pays que Pierre Gabriel n'a jamais aban­don­né et dont la per­ma­nence le ras­sure. Dans ces ins­tants d'exception où, pro­vi­soi­re­ment, est exclue l'idée de la mort, le lyrisme de Pierre Gabriel témoigne d'une fer­veur envers la vie et la terre, d'un bon­heur pré­caire certes, mais conquis dans son éphé­mère durée :

 

                   Je t'offre ce pays, son poids de grappes mûres,
                   L'ombre d'un homme seul, ici, porte trop loin
                   Je te fais aujourd'hui le don joyeux du vent.

 

Mais de tels ins­tants sont rares et le retour à soi fait resur­gir la pré­sence de la mort et de ses mys­tères, tan­dis que s'affirme la pen­sée d'un monde pri­vé de Dieu. « …je sens je rôder la mort /​ Et j'appelle au secours, mais Dieu n'est pas d'ici ». Ce recueil, autant que les sui­vants, mettent en lumière la quête d'une parole qui nom­me­rait tout, d'un silence qui recou­vri­rait tout et livre­rait la clef de l'énigme en don­nant nais­sance à cette parole. Dès lors on note de nou­veau une construc­tion duelle : parole et silence, de même que voi­sinent l'espoir et la dou­leur. Cette notion de « double » tra­verse une grande part de son œuvre, tra­dui­sant l'incertitude qu'éprouve Pierre Gabriel, le doute qui le carac­té­rise et qu'il n'hésite pas à nom­mer.

Avec La Main de bronze s'impose une œuvre fon­dée sur l'interrogation d'un homme sur la des­ti­née, en même temps qu'il recourt à des poèmes aux allures de fables, de récits en prose, un genre qui per­met de savoir que Pierre Gabriel fut aus­si l'auteur de deux romans : L'Ormeau et Une vie pour rien, ain­si que d'un livre de nou­velles : Le Serpent bleu  (Prix Prométhée 1988). La Main de bronze est un des livres majeurs de Pierre Gabriel. Il y décrit le sort de l'homme pris dans un uni­vers qu'il ne com­prend pas tou­jours, un monde dans lequel le juste est aban­don­né à son sort, enfer­mé dans un laby­rinthe qui res­semble à une pri­son, mar­ty­ri­sé, condam­né à mort : Sur la vitre bat­tue de pluie gron­daient de funèbres tam­bours. Une porte claque. On venait le cher­cher. On traî­ne­rait son corps vidé de sang sur les lieux du sup­plice. Dès l'abord est dénon­cé le sen­ti­ment de culpa­bi­li­té qu'entretient cha­cun de nous et la révé­la­tion de notre fai­blesse. Quant à la soli­tude qui s'affirme, elle pro­voque la crainte, l'incompréhension au détri­ment d'une force impo­sée en face du monde. Il y là des accents pas­ca­liens pour expri­mer une phi­lo­so­phie de l'absurde, alors même que Pierre Gabriel avoue que la joie doit être pré­ser­vée : Taisez, par pitié, cette joie, et ce bruit déchi­rant du sang qui reprend vie, du monde qui bat la cha­made. Au regard lucide du poète n'échappe pas l'illusion de la liber­té : Encore quelques pas, et je serai sau­vé. Que je par­vienne au bout de ce che­min, et je me croi­rai libre, écrit-il. Mais, dans un der­nier sur­saut, il refuse de s'abandonner au déses­poir et l'interrogation qui clôt le der­nier poème de ce recueil en témoigne : Encore un pas. Vers quelle autre lumière ? Chacun répon­dra à sa conve­nance selon ses croyances.

       Lumière natale conti­nue d'expliciter la phi­lo­so­phie de son auteur et, dans l'expression de sa pen­sée, on note de nou­veau le recours à la dua­li­té qui tra­duit sa volon­té de faire la même part à cha­cune des pro­po­si­tions. S'inscrivent éga­le­ment dans ces poèmes la mani­fes­ta­tion de la mort et la lutte entre­prise contre celle-ci, mais aus­si la vic­toire de la vie avec l'acceptation d'une fin qui serait en quelque sorte l'attente de l'éternité :

 

                   A chaque souffle, à chaque mot
                   Notre sur­sis s'accroît
                   D'un même écho, d'un souffle égal
                   Au seuil d'un jour qui n'aura pas de fin.

 

Pierre Gabriel ins­taure un monde où il est ques­tion d'un dieu ou de dieux mais pas de Dieu, ce que l'on avait déjà noté, alors qu'il s'efforce de pré­ser­ver la lumière, de savou­rer l'éphémère, de parier en faveur d'une renais­sance pour un cycle sans fin.

       Dans La Seconde porte, la médi­ta­tion de Pierre Gabriel s'approfondit, tan­dis qu'il pour­suit son inter­ro­ga­tion sur le sens de la vie et que son écri­ture devient plus dense, char­gée d'un mys­tère soli­daire de sa démarche. De nou­veau on note cette dua­li­té de la pen­sée qui s'exprime par des anti­thèses : vie-mort, céci­té-lumière, mots-silence… Cette dia­lec­tique se charge de plus de poids au moment où le poète essaie de conci­lier, dans une même uni­té, ces deux formes contraires, de même qu'il s'efforce à l'apprentissage du temps. Dans la fusion de l'éphémère et de l'éternité à laquelle l'homme est pro­mis se résout le dilemme :

 

                   Le temps ne brûle que le temps,
                  Toute parole est sans limites,
                  L'éternité passe par nous.

 

Extrait de la nuit ini­tiale, l'homme naît désor­mais au monde, ébloui par cette nais­sance qui passe par les mots. Cette révé­la­tion de l'unité devant laquelle le mys­tère demeure, conduit Pierre Gabriel à dévoi­ler sa vision d'un monde où s'impose l'absolu. Par une poé­sie ouverte, fidèle à la lumière qui le guide depuis long­temps, Pierre Gabriel situe l'homme au cœur de l'univers, dans l'attente d'une révé­la­tion au-delà des temps, cer­tain que rien n'est jamais per­du des paroles, des ques­tions posées.

       La Route des Andes a été écrit à la suite d'un voyage au Pérou, terre d'une civi­li­sa­tion qui a consa­cré la mort des dieux. Au cours de ces errances dans des lieux où per­dure encore le sou­ve­nir des Incas s'exprime une leçon de vie. Certes la mort est tou­jours pré­sente, rap­pe­lée à plu­sieurs reprises, mais tou­jours en paral­lèle avec la vie qui la pré­cède et lui suc­cède :

 

                   Un seul éclair désigne ici
                   L'éphémère bra­sier
                   D'où renaî­tra de toute éter­ni­té
                   L'étincelle qui porte vie.

 

Ce va-et-vient entre absence et pré­sence est inces­sant, de même que s'affirme le désir de décou­vrir l'énigme d'une exis­tence jusqu'à pré­sent réduite à des incer­ti­tudes. Ce qu'il faut rete­nir aus­si de ce livre, c'est l'évocation de la puis­sance de la nature qui entre­tient avec les hommes des liens d'exception. Ainsi la forêt, le fleuve affirment leur gran­diose supré­ma­tie :

 

       Une autre sai­son nous enclot dans la touf­feur de la forêt qui parle.
       Ici, notre enfance renie ses rites, ses mirages, ses che­mins s'astres fabu­leux.
       Entre ciel et désir, le fleuve s'ouvre à l'étrave des songes,
       Son haleine embue notre regard, efface notre voix.

 

Au cœur de ces pay­sages Pierre Gabriel com­prend que la vie et la mort se confondent et que pareils lieux s'ouvrent sur l'éternité, tan­dis que la notion de sacré s'impose avec force. Au cours de ce par­cours, le poète guette avec espoir l'apparition de la lumière parce que le soleil a tou­jours été véné­ré comme une divi­ni­té et éga­le­ment parce que cette lumière est aus­si le véhi­cule de la parole. Dans les villes aban­don­nés, rui­nées qu'il tra­verse, Pierre Gabriel voit la mort s'effacer au pro­fit d'une renais­sance tou­jours atten­due. Sa marche le condui­ra à la décou­verte d'un lieu véri­table char­gé de mythes déten­teurs de la vie. Ce sera devant la contem­pla­tion des som­mets habi­tés par les anciens dieux qu'il com­pren­dra que s'accomplit l'incarnation du temps et de la parole :

       Chaque heure naît de notre sang, chaque heure d'avant nous, d'avant même le monde.
      
Midi aveugle règne. En toute chair vont s'accomplir le temps pré­caire et sa parole.

Après une ascen­sion à la fois phy­sique et spi­ri­tuelle, l'homme peut enfin se dépouiller du super­flu, accé­der à sa déli­vrance et par­ve­nir à la conquête de soi :

 

       Tu as gra­vi l'invisible paroi,
       Mais la cime se tient au-delà, étin­ce­lante et pure à l'instant de la foudre,
       Plus haute encore,
       Cime plus que jamais.

 

Dans ces poèmes, Pierre Gabriel exprime avec fer­veur l'espoir qui ne l'a jamais quit­té de voir res­ti­tuée à tout être humain la dimen­sion qu'était la sienne. Entre l'homme mythique des Incas et l'homme contem­po­rain s'accomplit une admi­rable fusion grâce au regard que porte le poète sur cette terre où souffle encore l'esprit de ses anciens habi­tants.

       Le par­cours poé­tique de Pierre Gabriel s'achève avec La Cinquième véri­té, recueil post­hume, qui reprend les poèmes de La Main de bronze, mais qui contient de nom­breux inédits, beau­coup d'entre eux aux allures de récits, de para­boles. Dans ces der­niers les sym­boles employés accen­tuent une impres­sion d'égarement, le sen­ti­ment que tout être humain est conduit à sa perte, tan­dis que sont sou­li­gnées l'absurdité des cou­tumes, la haine à l'égard des autres : Rien n'a chan­gé en appa­rence. Ma mai­son reste ouverte à l'accueil. Mais on m'évite désor­mais. Je sens peser la haine aux yeux gla­cés. De même la mort se confond à la vie bal­bu­tiante et sans cesse Pierre Gabriel oppose le feu à la cendre afin de sug­gé­rer le contraste entre l'illusion pré­caire et la réa­li­té : Mais de quel feu s'alimente le feu quand toute soif avive notre soif, quand notre chair déjà porte le nom de cendres. Aussi, au cours de ce voyage invo­lon­taire, l'homme constate-t-il son désar­roi : le monde lui demeure étran­ger même si les choses s'offrent à lui dans leur fra­ter­nelle conni­vence. Il pèse sur cha­cun d'entre nous des menaces insoup­çon­nées qui s'imposent dans leur évi­dente clar­té. Reste la quête de la lumière, fra­gile espoir entre­te­nu et expri­mé sobre­ment :

 

                   Je ne sais rien de la lumière
                  
Qui se cache sous la lumière.

 

Dès lors, la vie étant ce peu de cendres entre les paumes de la mort, quelle autre solu­tion reste-t-il sinon l'acceptation de sa propre fin sans renon­cer pour cela à l'espoir, sinon les mots aux­quels le poète s'attache et se rat­tache avec nos­tal­gie, mani­fes­tant une atti­tude digne à l'image de ce qu'il fut tou­jours envers l'existence ?

       Tout au long de son œuvre Pierre Gabriel a su appro­fon­dir sa médi­ta­tion, étendre son regard dans un double mou­ve­ment où la pré­sence et l'absence se côtoient. Toutefois il aura fal­lu que lui soit révé­lée la des­ti­née de l'homme pour que la vie et la mort se découvrent l'une à l'autre par le biais de la pen­sée et des mots. Grâce à eux, Pierre Gabriel accé­dait à un temps pri­mor­dial. La poé­sie l'entraînait alors sur des che­mins jusqu'à pré­sent inter­dits vers les­quels il conduit le lec­teur avec luci­di­té et cou­rage.

 

                                                                             

       Bibliographie som­maire

      

Les Voix per­dues ( Subervie, 1958 )
Seule mémoire ( Subervie, 1965 )
La Main de bronze ( Chambelland, 1972 )
Le Nom de la nuit ( Rougerie, 1973 )
Lumière natale ( Rougerie, 1979 )
La Seconde porte ( Rougerie, 1982 )
La Route des Andes ( Rougerie, 1987 )
La Cinquième véri­té ( Rougerie, 1994 )
L'Amour même ( Voix d'encre, 1997 )

 

Article paru dans le numé­ro 54 de Aujourd'hui Poème, octobre 2004

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