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Questionnements politiques et poétiques 1

Par | 2018-05-28T11:41:07+00:00 25 janvier 2016|Catégories : Essais|

 

Écrire de la poé­sie paraît déri­soire, par­fois.
Suivi d'une lec­ture des livres de Nathanael Flamant, François Jacob, Gérard Mordillat, Giovanni Fontana, Renato Serra, Guy Debord.

Les tue­ries de jan­vier et novembre 2015 m’ont affli­gé mais ne m’ont pas sur­pris. Nous sommes nom­breux à pen­ser que les choix diplo­ma­tiques des deux der­niers pré­si­dents fran­çais ont fait pro­gres­ser les ter­ro­ristes en Lybie et en Syrie. Malgré l’ampleur de la réac­tion « citoyenne », à laquelle j’ai par­ti­ci­pé sans hési­ter, com­ment ne pas per­ce­voir de nom­breux signes d’aveuglement volon­taire, à com­men­cer par l’hostilité aux constats d’Emmanuel Todd, et der­niè­re­ment la mise en accu­sa­tion par le pre­mier ministre des tra­vaux des socio­logues. L’intelligence, le cou­rage de dire, la luci­di­té feraient-ils peur ? Comme si l’état d’urgence avait péné­tré dans les esprits.

Elle a repris une sacrée vigueur, la vieille oppo­si­tion entre eux et nous, naguère ban­nie du dis­cours des intel­lec­tuels. Et enfin, com­ment ne pas être atter­ré par l’excitation qui règne sur les chaînes d’information, cette fré­né­sie à faire de l’esprit, cette ambiance sur­vol­tée de l’arrière.

Complément au désastre : dimanche 22 novembre 2015, alors que la France pleure ses morts, une pré­sen­ta­trice (je ne veux pas salir le mot de jour­na­liste) de France musique dit en hom­mage aux morts et aux bles­sés : « on vous envoie des quin­taux de bisous, on ne se lais­se­ra pas pri­ver des nuits sans fin et des apé­ros avec les amis ». Suit une chan­son dont les paroles imitent les gémis­se­ments d’une femme qui jouit. Cela à l’heure du petit déjeu­ner. La veille au soir, « un col­lec­tif d’artistes » appe­lait tous les Français à sor­tir avec leurs ins­tru­ments ou n’importe quoi qui fait « du bruit et de la lumière ».

Voici qui me ramène une ving­taine d’années en arrière : alors que ces notions étaient dûment ensei­gnées au col­lège et au lycée, j’avais remar­qué que les « liber­tés publiques » se limi­taient, dans les rédac­tions d’élèves presque majeurs, à pou­voir sor­tir le same­di soir, à avoir plein d’amis ou bien écou­ter la musique de son choix où on veut et quand on veut. Grâce aux semaines de trente-cinq heures, à l’uranium du Niger mais encore aux petites mains expertes et dociles de Foxconn Technology, le rêve s’est réa­li­sé. Est-ce cette image qui rend l’Europe si enviable aux yeux du monde ?

Il n’est pour­tant pas besoin d’occuper une chaire de socio­lo­gie pour obser­ver que cette vie douce et libre ne concerne qu’une même caté­go­rie de gens dans les mêmes lieux et qu’en silence un pour­cen­tage non négli­geable de nos conci­toyens ne sortent jamais, faute de moyens, mais pas seule­ment.

*

À côté, la mani­fes­ta­tion orga­ni­sée par la biblio­thèque Sainte-Barbe a pu pas­ser pour une réac­tion plus intel­li­gente et sen­sible que de faire du bruit.

La revue Recours au poème avait été sol­li­ci­tée par Mme Sordet, l’organisatrice de cette mani­fes­ta­tion et, à l’unanimité de sa rédac­tion, a décli­né l’invitation. Le mot d’indécence m’est venu à l’esprit en voyant l’intitulé du pro­jet chan­ger à mesure des comp­tages de la pré­fec­ture de police, pas­sant de 129 poèmes pour 129 vic­times à 130 poèmes pour 130 vic­times. Dans sa réponse, Gwen Garnier Duguy a par­lé du côté déri­soire de s’avancer face à l’inouïe bru­ta­li­té avec pour seul attri­but un poème.

Cependant n’allez pas croire que ce choix nous a lais­sé en paix. Des poètes que nous appré­cions ont écrit quelque chose pour cette occa­sion. Tous, nous tan­guons entre les émo­tions, le dépit et la rai­son étour­die. Dans cet échange de mails, furent cités les Feuillets d’Hypnos, ces notes (qui) n’empruntent rien à l’amour de soi, à la nou­velle, à la maxime ou au roman. Mais encore le retrait, le pas­sage à une autre forme d’action par quoi Matthieu Baumier a expli­qué l’arrêt défi­ni­tif de la mai­son d’édition Recours au poème.

Il est vrai que cette idée de s’avancer son papier à la main, de deman­der « par­don, par­don » en se glis­sant entre deux pom­piers ; non je ne pou­vais pas. Certes, je n’ai pas la trempe de guer­rier de Char (il faut revoir les por­traits que son ami Serge Assier a fait de lui !), je suis du genre à chia­ler quand Brel chante « Quand on a que l’amour ».

Mais pour­quoi Quand on n’a qu’un poème, ça ne passe pas ?

La dif­fi­cul­té, c’est que l’Amour, ce n’est pas un poème. C’est à la fois plus grand et moins pal­pable. Un poème ce sont quelques vers ou quelques phrases, c’est plus concret, c’est écrit sur une feuille, et por­té par une voix. Oui, en ces jours, c’était bien déri­soire, un poème.

— Et le Congrès des écri­vains de 1935 pour la défense de la culture ?

— Mais regar­dez ce qu’est deve­nu ce mot de culture qui habille désor­mais toute sorte de pra­tiques fes­tives ou thé­ra­peu­tiques… Poésie séda­tive. Prenez moi ces vers matin et soir et reve­nez dans huit jours. Rien de nou­veau sous le soleil ! Traditionnellement le poème accom­pagne la célé­bra­tion d’un mariage (épi­tha­lame), d’une litur­gie (psaume, hymne — n.f.), d’un défi­lé mili­taire (hymne — n.m.)…

— Il n’est pas rare qu’on célèbre les poètes qui accom­pagnent les révo­lu­tions, les com­bats, pour­rissent en pri­son et par­fois deviennent ministres.

— En démo­cra­tie, la liber­té d’expression a l’air d’aller de soi, l’État garan­tit même, paraît-il, le « droit de blas­phé­mer ». Mais les repré­sen­tants du même État aban­donnent l’enseignement des langues anciennes et peuvent se pré­sen­ter devant un prix Nobel de lit­té­ra­ture sans avoir lu une seule de ses phrases. Pas d’hostilité décla­rée, même M. Sarkozy demande par­don pour cer­tain mal­en­ten­du tou­chant Mme de Lafayette. Mais au fond quelle désin­vol­ture !

Nous pour­rions par­ler de la fonc­tion du poème jusqu’au bout de la nuit, en siro­tant des pas­ta­gas, et nous aurions du mal à nous mettre d’accord.

Du coup, je sai­sis ce qui me répugne dans cette mani­fes­ta­tion où les poètes ont dû mon­trer leurs papiers (sic) à l’entrée de la biblio­thèque Sainte-Barbe, c’est le rêve fre­la­té du poète tout-puis­sant, c’est ce men­songe roman­tique. Il suf­fit d’habiles flat­te­ries et du tin­te­ment d’une petite bourse pour en faire des ser­vi­teurs. Qui lit les contrats qu’il signe ? On a tel­le­ment mieux à faire ! Pourtant le contrat des bourses Stendhal de l’Institut fran­çais (Ministère des affaires étran­gères, j’en ai signé un en 2011) place le réci­pien­daire en posi­tion de contri­buer au rayon­ne­ment de la France. Qu’est-ce que cela veut dire quand la France n’est plus qu’une par­tie de l’OTAN ? Heiner Müller, après la des­truc­tion du mur de Berlin, alors qu’un fol­li­cu­laire de l’Ouest lui repro­chait d’avoir col­la­bo­ré à l’État com­mu­niste est-alle­mand (il ne pou­vait se pré­va­loir du « pres­tige des exi­lés » !), eut ces mots : sait-on jamais qui l’on sert ?

 

Alors ?

Eh bien, com­men­çons par lire les contrats !

Georges Monti a jus­te­ment publié les contrats que Guy Debord a signé avec Gérard Lebovici pour la réa­li­sa­tion de ses films. Ces contrats sont deve­nu un livre de Guy Debord. Livre qui incite à tou­cher cet objet tex­tuel si com­mun et, au fond, si étrange. Exprimant une sorte de trai­té de paix, pas aus­si symé­trique et équi­li­bré qu’on le croit, un trai­té de paix des ori­gines, bien avant la sagesse, bien avant la mora­li­té. Rappelant que la patte du loup pal­pite encore dans la poi­gnée de main qui vient conclure l’accord.

C’est moins d’idées neuves que nous avons besoin que de démarches cou­ra­geuses.

°

 

Publié voi­ci plus d’un an, aux édi­tions de (l’excellente) revue Conférence, c’est un livre écrit en 1915 qui m’a don­né l’éclairage le plus sti­mu­lant sur notre nou­veau siècle : l’Examen de conscience d’un homme de lettres de Renato Serra. 1915, l’Italie venait de ren­trer, au terme de trac­ta­tions et de pro­messes ter­ri­to­riales, en guerre contre l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie.

Il serait vain de résu­mer ce texte assez court qui, comme l’indique le titre, agite la pen­sée au lieu de don­ner des réponses. Ce livre vaut pour la façon de conduire la pen­sée dans une situa­tion cri­tique, pen­sée rigou­reuse et sans aucune rai­deur. Je me conten­te­rai d’une page, mais sans les cou­pures (qu’on fait sou­vent pour aller plus vite au but) :

Je crois avoir dit, entre autres choses, que la lit­té­ra­ture me dégoû­tait, « en ce moment » ; et de toute façon, si je ne l’ai pas dit, j’ai fait comme ceux qui le disent (et, si je l’ai dit, j’ai dit la véri­té).

Mais il est inutile  que je m’amuse main­te­nant à iro­ni­ser sur le sujet, ce serait facile. Du reste, cette his­toire de notre « par­ti­ci­pa­tion per­son­nelle à la guerre », ces der­niers mois, avec toutes ses équi­voques faites d’illusions et de naï­ve­tés, avec ses nuances de ridi­cule, cha­cun peut la repas­ser en soi, s’il le veut ; la mienne n’est pas plus inté­res­sante que celle des autres.

Pour l’heure, ce qui m’intéresse est la conclu­sion. Elle a beau être évi­dente et rebat­tue, je veux me la répé­ter ; je l’apprendrai.

La guerre ne me concerne pas. La guerre que d’autres font, la guerre que nous aurions pu faire… Je suis bien le pre­mier à le savoir.

C’est une vieille leçon ! La guerre est un fait, comme tant d’autres dans le monde ; il est énorme, mais il n’est que cela ; à côté des autres qui ont été et qui seront : il n’y ajoute, ni enlève rien. Il ne change abso­lu­ment rien au monde.

Pas même la lit­té­ra­ture.

Je veux la nom­mer aus­si, parce qu’elle est la chose qui me touche per­son­nel­le­ment le moins, peut-être ; en marge de ma vie, comme une ami­tié d’occasion, à l’égard de laquelle j’ai encore moins le droit d’être injuste.

Et puis je ne dois pas oublier que j’ai quelque chose de com­mun — je me serais révol­té, si on me l’avait dit ; mais c’était vrai aus­si — avec tous ces braves gens, pleins de sérieux ; ils pro­clament depuis long­temps qu’il est temps d’en finir avec elle, avec ses futi­li­tés et ses potins lit­té­raires, et même qu’elle est finie ; enfin ! la sai­son de l’extravagance et de la déca­dence pas­sée, l’esprit for­mé à des sou­cis et des enthou­siasmes plus sains, nous atten­dons en silence l’aurore d’une lit­té­ra­ture nou­velle, héroïque, grande, digne du drame his­to­rique, à tra­vers laquelle l’humanité se retrempe par le sacri­fice et le sang.

Répétons-le donc, avec toute la sim­pli­ci­té pos­sible. La lit­té­ra­ture ne change pas. Elle pour­ra connaître des inter­rup­tions, des pauses, dans l’ordre tem­po­rel : mais comme conquête spi­ri­tuelle, comme exi­gence et conscience intimes, elle reste au point où l’avait menée le tra­vail des der­nières géné­ra­tion ; et, quelque soit la part qui en sur­vit, c’est de là seule­ment qu’elle repren­dra, qu’elle se pour­sui­vra. Il est inutile d’attendre des trans­for­ma­tions ou des renou­vel­le­ments de la guerre, qui est autre chose ; comme il est inutile d’espérer que les hommes de lettres revien­dront chan­gés, amé­lio­rés, ins­pi­rés par la guerre. (…)

Une autre manière de bien conduire sa pen­sée et sa langue : Gide.

Depuis jan­vier 2015, je lis, à rai­son de quelques lignes chaque jour, le jour­nal qu’il a écrit en 1943. Je viens de tom­ber sur ceci : Je ne puis croire que l’art de demain se com­plaise dans le raf­fi­ne­ment, la sub­ti­li­té et la com­pli­ca­tion. Cette guerre aura sans doute pour effet d’arracher l’art au réa­lisme. Le repor­tage, qu’on exi­ge­ra le plus docu­men­taire pos­sible, déli­vre­ra la lit­té­ra­ture, de même que la pho­to­gra­phie a pu déli­vrer la pein­ture, par une sorte de « cathar­sis ».

Je ne dirai rien des pré­dic­tions — plu­tôt justes —, et ne gar­de­rai, là encore, que la leçon de pen­sée très pra­tique, cette façon de s’interroger, de s’engager par la pen­sée.

C’est en appa­rence simple et modeste comme forme d’art. Je crois que c’en est fini de l’image de la fleur bran­die face aux fusils. Il n’y a plus de front, ni d’avant-garde, ni d’arrière-garde. Notons au pas­sage que les mili­taires et les stra­tèges doivent bien rigo­ler de la sur­vie, dans le domaine des lettres, de tels mots pour eux obso­lètes !

Un autre lan­gage vien­dra, — et là je me rends bien compte qu’il me manque la vaste intel­li­gence de Gide ! —, et tout ce que je sais, c’est qu’il ne se décla­re­ra pas « poé­sie » ni « lit­té­ra­ture ».

Nécessité.

Ou un livre amer, d’une immen­su­rable amer­tume, comme celui que Jean reçoit de Dieu et dévore à Patmos.

°

 

 

Il y a assu­ré­ment de cette amer­tume plus qu’humaine dans le livre de Nathanaël Flamant, Coma, paru chez Le grand souffle.

Je crois qu’il s’agit du coma de notre bel Occident qui croit s’acheter une ver­tu en met­tant hypo­cri­te­ment Lautréamont au pro­gramme du bac. Poème en prose au long cours, ça com­mence comme un récit de rêve qui, ma foi, n’a rien d’anxieux, — ni le flot­te­ment peu disert de ceux de Leiris, ni le res­sas­se­ment de ceux de Borel. Moins un rêve qu’un songe à l’heure où la réa­li­té semble vaciller sous l’assaut pseu­do intui­tif du tech­no-capi­ta­lisme où l’image triomphe sur toute autre forme de repré­sen­ta­tion : « … des images se sont dépliées, dans les­quelles mon regard mar­chait. Et je n’étais que mon regard. Et mon regard était moi ». Style iro­nique puisque cette musique de Genèse ne sert que le cercle étroit de l’ego.

Plus loin, les pre­mières atteintes franches sont por­tées : « Vous êtes devant vos images, écrans visi­ble­ment invi­sibles qui ne font que vous reflé­ter. La pri­son de glace. Vous ne voya­gez pas. Non. Ca ne m’intéresserait pas. Voyager dans le temps ne change pas la vie. Lorsqu’on relit les mots, il n’y a que l’espace entre les mots qui change. Qui puisse chan­ger. C’est une frac­ture dans l’œil ». Visiblement invi­sibles, car il s’agit bien de faire sen­tir, à soi-même d’abord — car ce texte n’a pu être écrit sans souf­france et arra­che­ment —, puis au lec­teur, la fine couche de réa­li­té insup­por­table que la machine à rêve lamine de tout son pou­voir non-dit, don­nant à l’arrivée une feuille d’invisibilité visible où tout le vrai s’est retrou­vé com­pres­sé, hyper toxique et explo­sif.

Des pen­sées qui sont autant de fusées, un cœur mis à nu, un che­min spi­ri­tuel mais qui ne s’intéresse qu’au mys­tère, puisque l’image sur­abon­dante de réa­li­té est une impos­ture (là, la réa­li­sa­tion de la pré­dic­tion de Gide est bel et bien dépas­sée !). Avant quelques son­nets dont je repro­duis le der­nier :

Au com­men­ce­ment de l’existence sans fin ni
Début de pen­sée, la parole recom­pose l’homme
Décomposé, dans le véri­table inter­dit :
Le mer­veilleux d’évidence, qu’aucun mot ne nomme.

Un visage ouvert au grand œil de neige repose
Sur un hori­zon d’oxygène, son man­teau. Vague
La braise de ce souffle, vague d’orfèvre au pou­mon rose,
Transparence d’une larme infi­nie, sans astre, ni bague.

Il vit de silence ultra­ra­pide. Il res­pire
Indivis mou­ve­ment dans l’intime d’un seul éclair
Fleurissement nu de la vie incon­nue sur terre.

Visage, feu le visage de l’image feue, forme
Sans monde, joie impos­sible au nom des choses, dépli
De l’acte pur que rien ne trans­cende ni ne nie,

Pour der­nier com­men­taire de ce livre immense, je crois très juste cet usage sou­te­nu du rejet. Quelques pages plus loin : Voir sera tou­jours pour moi impuis­sant devant le mys­tère d’être là, ou pas là.

°

Quelques autres livres récents peuvent nous aider à conti­nuer notre réflexion ? Voici com­ment j'avais com­men­cé cet article, le 10 novembre der­nier : Elle a mau­vaise presse la poé­sie poli­tique en langue fran­çaise sur le ter­ri­toire métro­po­li­tain ! La déco­lo­ni­sa­tion, la fin de la guerre froide et, depuis, une nou­velle forme de Providence ont-ils exclu du génome-type de l’écriture poé­tique le lyrisme appli­qué aux idées mili­tantes.

La bio­gra­phie de Voltaire par François Jacob.

Ce livre plein d’alacrité vient rap­pe­ler que Voltaire a d’abord été un grand ver­si­fi­ca­teur. Mais il nous montre sur­tout que son enga­ge­ment loin d’être ins­crit dans ses gènes de poète, s’est construit. Sa car­rière com­mence par le théâtre, mode d’écriture le plus légi­time de ce temps. Il faut s’imaginer Voltaire lisant, s’impliquant phy­si­que­ment dans ses dia­logues en vers, allant à la ren­contre, un peu comme Sartre (dont la pos­té­ri­té tend pareille­ment à effa­cer le genre où il s’est en véri­té le mieux illus­tré, dixit Francis Huster). On croise des figures pas tout à fait oubliées comme Moncrif, on suit Voltaire dans une vie d’artiste qui requiert de bonnes dents voire des crocs. Le dix-hui­tième, sous la plume de François Jacob, montre une réa­li­té de la condi­tion lit­té­raire faite d’incessantes négo­cia­tions entre l’intellectuel et le pou­voir. Entre prince et poète l’admiration et la méfiance se côtoient et se conjuguent. Exaltée, la vie du grand écri­vain n’est jamais soli­taire, comme sur cette gouache de Jean Huber repro­duite dans l’intéressant dos­sier ico­no­gra­phique cou­leur : on voit Voltaire à son lever en train d’enfiler son pan­ta­lon en même temps qu’il dicte à son secré­taire. On sent que la pen­sée poli­tique et la poé­sie médi­ta­tive, la phi­lo­so­phie et la science cherchent à dire et conqué­rir le monde tout à la fois. Ainsi, p 198, pou­vons-nous lire après une forte cita­tion du Poème sur le désastre de Lisbonne :

      « Ce mal­heur, dites-vous, est le bien d’un autre être. »
      De mon corps tout san­glant mille insectes vont naître ;
      Quand la mort met le comble aux maux que j’ai souf­ferts,
      Le beau sou­la­ge­ment d’être man­gé des vers !
Voltaire fait pré­cé­der la publi­ca­tion du Poème d’une pré­face dans laquelle il prend, en des termes qui pour­raient sur­prendre, la défense de Pope. Il dit pen­ser comme lui « sur presque tous les points » et sou­haite s’élever contre les abus qu’on peut faire de cet ancien axiome : tout est bien ». En effet, le « mot tout est bien pris dans un sens abso­lu, et sans l’espérance d’un ave­nir, n’est qu’une insulte aux dou­leurs de notre vie ». L’espérance devient pré­ci­sé­ment, après quelques hési­ta­tions, le der­nier mot du Poème.

Loin des cari­ca­tures, il faut le répé­ter, le poète enga­gé n’est pas mon­tré comme un bous­cu­leur de la tota­li­té des repré­sen­ta­tions ; il a crû dans un ter­ri­toire et une épis­tè­mê, à laquelle, par son oppo­si­tion-même, il a contri­bué.

 

°

 

Sombres lumières du désir de Gérard Mordillat

 

Le flot du pire

Sous le flot du pire
C’est l’heure de savoir
L’heure de réflé­chir…

Ils sont nés sans mémoire
Dans la nuit fas­ciste
Ils vivent d’autodafés
Sous la loi de Lynch
Ils schlinguent
L’ordre brun du capi­tal
S’enorgueillissent
De leur puan­teurs
Une haine mer­deuse et pleine
Qui les ravit

L’écriture de Gérard Mordillat vise moins des per­sonnes ou des groupes que les ten­dances, des ten­dances cri­mi­nelles conte­nues dans nos façons de pen­ser. Aussi fait-il réson­ner entre eux les divers Alignements, comme peuvent être mis en cor­res­pon­dance les films d’action hol­ly­woo­diens et les vidéos des semeurs de ter­reur :

Alignements des cime­tières
Alignements des stocks
… et des auto­mo­biles, des idées, des faits.

Exercice de luci­di­té en ces temps qui s’annoncent bien caver­neux, la poé­sie de Mordillat est directe, — quelque chose de l’élan de Diderot la pousse —, elle invite à l’intelligence en acte, elle ne demande pas pro­tec­tion, ne se drape pas de cou­leurs, elle s’engage :

Quoi ?
Peindre le feu sans y mettre la main ?
Non !
(…)
Peindre la folie sans tutoyer les fous ?
Allons !
Fini de rire,
Vouloir écrire
Sans connaître le pre­mier mot
Que mon ancêtre simiesque
Articula ?

Dénonçant que le pre­mier chien venu pré­tende être Dieu, Gérard Mordillat se place déli­bé­ré­ment du côté de l’homme :
 

Chanson
Les oiseaux
Les enfants
D’un même geste
(…)
Arrachent aux dieux
La nuit
Le temps…

En ces temps de trans­hu­ma­nisme et de ter­ro­risme (que je crois par­ti­ci­per du même vieux socle d’idéalisme et de toute puis­sance), il est bon de lire :

J’ai trop appris à me taire
Pour d’un mot soi­gner tes bles­sures
D’un rire cau­té­ri­ser tes plaies
Mais mon silence n’est pas sans ten­dresse
Il est le doux des phrases
Inexprimées dans l’être (…)

°

 

Déchets de Giovanni Fontana

Travail sur la langue, langue qui tra­vaille, grince et me rap­pelle la frêle embar­ca­tion où nous sommes quand nous par­lons.

« Le poème com­mence par Voilà. Des pro­po­si­tions obs­cènes suc­cèdent à des abjec­tions (…) sou­dain la poé­sie (qui) fait un clin d’œil au réveil de la rai­son ». Ainsi Serge Pey dans sa pré­face défi­nit-il cet opus de Giovanni Fontana.
Je repro­duis une page, avec les moyens typo­gra­phique limi­tés :

 

Au-delà de la différence. Au-delà du

temps et du lieu.

Des jeux reclas­sés en

massacres.

Ce sont des jeux qui repré­sentent ce qu’on veut dépla­cer et sup­pri­mer.

Qui repré­sentent ce qui est habi­tuel­le­ment dépla­cé et sup­pri­mé.

Qu’est-ce que tu veux ?

Tu veux sup­pri­mer ce qui fait

mal.

Promouvoir ce qui semble vrai.

Qui sait. Qu’on sait. Ce qui se tient. Qui est bien tenu ».

— Je dirais que les banques.

Des vis­cères aus­si. Elles sont bien étu­diées.

                Elles étu­dient bien la façon de recy­cler. Recycler la plu­part du non digé­ré.

 

C’est un livre mais aus­si un tableau, une vaste vani­té consti­tuée de cou­pures, de mots vers les­quels la main armée d’une paire de ciseaux s’est ten­due. Dans la per­for­mance qu’il a faite à Limoges le 20 mars der­nier, il taillait dans le cor­pus de la presse du jour des bandes faites de deux ou trois mots qu’il col­lait sur le blanc d’une muraille. La main de l’écrivain trace moins qu’elle ne retranche des éclats au conti­nuum des phrases et des exper­tises ; c’est à chaque fois une ren­contre de l’œil en éveil et de ces tables satu­rées de lois et de slo­gans (cau­che­mar bor­gé­sien), c’est un exer­cice d’attention, peut-être bien de renais­sance. On peut pen­ser aux pre­miers mots de Bernard Noël, eux qui par­taient du blanc de la page assez sem­bla­ble­ment que ceux de Fontana sont libé­rés de leur gangue d’évidence sourde et satu­rée. Ainsi, nous, lec­teurs qui sommes poten­tiel­le­ment les déchets de ce rêve d’homme aug­men­té que les nou­veaux maîtres intro­duisent dans la tête du dor­meur goyesque, — roseaux pen­sants écra­sés par le fata­lisme et le rou­leau com­pres­seur des dis­cours —, ren­con­trons-nous au fond de la pou­belle ces mots, ces pauvres mots que le moloch n’a même pas lu, ils deviennent non de nou­veaux dis­cours, mais bien des clins d’œil au réveil de la rai­son.

 

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