> « SALUT CAPTAIN ALAN » (pour Alain Jégou)

« SALUT CAPTAIN ALAN » (pour Alain Jégou)

Par |2018-08-19T17:50:02+00:00 29 juillet 2013|Catégories : Essais|

Matthieu Baumier me demande d’écrire sur Alain Jégou et son « ate­lier poé­tique ». Voilà bien le genre de choses auquel je rechigne : d’autres sont plus qua­li­fiés que moi, j’ai connu Alain sur le tard (fin 2004, quand est née l’idée de « Papy Beat Generation », écrit à 3 avec Lucien Suel). Mais c’est Alain et c’est pour lui, un mec excep­tion­nel comme il en fau­drait des mil­liers à cette pla­nète de mabouls, et puis le titre « Recours au poème » a quelque chose d’impérieux, d’injonction qui sauve des bas­tringues de l’enfer mar­chand, alors OK, je m’y colle….

Alain Jégou est né un jour après moi le 7 octobre, mais l’année dif­fère, 1948, à Larmor Plage. Auteur d’une qua­ran­taine d’ouvrages et de mul­tiples contri­bu­tions, fas­ci­né par la culture amé­rin­dienne qu’il a côtoyée en 1995 au Nouveau Mexique et en Arizona, il a exer­cé pen­dant 28 ans le métier de marin pêcheur indé­pen­dant sur le « Skrilh Moor » (le « grillon de la mer » en bre­ton, la lan­gouste en fran­çais) puis l’Ikaria, imma­tri­cu­lé au quar­tier mari­time de Lorient. Pour le reste, je vais le lais­ser par­ler, textes parus sur le blog qui lui est consa­cré réa­li­sé par la média­thèque de Quimperlé, et ajou­ter « in infi­ni­té » le texte écrit à son atten­tion le sur­len­de­main de son grand départ le 8 mai 2013.

 

« Lorsque j’avais cinq ans, mes parents ont quit­té la ville de Lorient pour s’installer en bord de mer, dans cette mai­son du Fort-Bloqué dont j’ai héri­té à la mort de mon père et où je vis aujourd’hui. Comme tous les mômes de l’après-guerre, j’ai eu ce pri­vi­lège de pou­voir vivre et m’éclater au grand air, libre de tous mes mou­ve­ments et dépla­ce­ments sur ces rivages sau­vages, pas encore bouf­fés par le bitume et le béton.

Le fait d’être né à si peu de dis­tance de l’océan a sûre­ment influé sur mes choix exis­ten­tiels et pro­fes­sion­nels. Et puis, plus tard, toutes mes années d’enfance pas­sées à glan­der ou cou­rir sur le rivage, che­veux au vent et les yeux sans cesse plon­gés dans tout ce bleu immense, avant qu’ils bifurquent vers les roplo­plos nais­sants et popo­tins jolis des petites amou­reuses esti­vales, j’pouvais vrai­ment pas y échap­per.

 

C’est seule­ment vers l’âge de 12-13 ans que les belles années ont mal viré, lorsque mes parents, las­sés de mes indis­ci­plines et je-m’en-foutisme, ont déci­dé de me col­ler en pen­sion pour me faire apprendre les bonnes manières et le goût du tra­vail, dans un bagne tenu par des cure­tons. J’ai sacré­ment mor­flé durant les 4 ans pas­sés dans cette taule de maniaques en sou­tanes ! Quatre ans de sévices et puni­tions qui ont fait de moi le rebelle et l’anticlérical que je suis et demeu­re­rai jusqu’à la fin de mes jours…

 

Durant mes années de lycée à Lorient, une fois viré de chez les cure­tons de Redon, il m’arrivait fré­quem­ment d’aller bos­ser au port de pêche la nuit, au débar­que­ment du pois­son et lavage de la criée, pour me faire un peu d’argent de poche. De voir tous ces rafiots et ces for­bans de mate­lots qui rou­laient leurs méca­niques sur les quais et dans les bis­trots, a dû aus­si me col­ler quelques idées vaga­bondes en tête.
L’idée a mis du temps à mûrir, car ça n’est qu’à l’âge de 28 ans, après avoir exer­cé quelques tur­bins ter­riens, comme manœuvre du bâti­ment en Suisse durant quelques mois ou chauf­feur rou­tier en France durant cinq ans, que j’ai signé pour mon pre­mier embar­que­ment.

 

« Quelques goé­lands, ins­tal­lés confor­ta­ble­ment sur l’enveloppe du Bombard ou agrip­pés à la ram­barde du gaillard, tels des véli­plan­chistes à leur wish­bone, houp­pette au vent et œil per­fo­rant la bulle d’horizon, se font véhi­cu­ler gra­tos. Pas de petites éco­no­mies d’énergie pour ces fei­gnasses notoires, même pas caps de plon­ger et de chas­ser eux-mêmes pour se rem­plir la panse. Plus fas­toche de cueillir les boyaux et les rejets de cap­tures hors taille, les déchets d’après virage, étri­page et triage, que de se mouiller le plu­mage pour cour­ser les bancs de sprats, de sar­dines ou d’anchois, comme le font ces « abru­tis » de fous de Bassan, de maca­reux, de guille­mots ou de cor­mo­rans. »

 

J’ai tou­jours été un môme bar­ré, rêveur, idéa­liste, à fleur de tripes, tares sans doute dues aux fées bre­tonnes un peu pom­pettes pen­chées sur mon ber­ceau le jour de ma nais­sance. Déjà tout jeu­not, j’ai tou­jours eu un faible pour les mar­gi­naux, les aven­tu­riers, tous ces êtres qui ont mené leur vie hors des clous, sans cal­culs, ni jamais se sou­cier de la « nor­ma­li­té. Qu’ils soient por­teurs d’une œuvre ou pas, ce sont ceux-là qui m’ont tou­jours paru les plus dignes d’intérêt. »
C’est au lycée que j’ai décou­vert Kerouac et les poètes de la Beat. « On the road », la grande beigne dans le bulbe ! J’avais eu la révé­la­tion, c’était « beat­nik » que je vou­lais faire quand j’serais grand ! Après Rimbaud, Corbière, Cendrars… un fran­gin de plus m’accompagnerait tout au long de mon che­min d’humain. Ces écri­vains ont bou­le­ver­sé mon exis­tence, mais y’avait sans doute déjà quelque chose, une espèce de virus cho­pé à la nais­sance. J’ai trou­vé dans leurs œuvres matière à encou­ra­ger et atti­ser la petite flamme qui cra­mait déjà en moi. »

 

C’est Guy Benoît qui m’a per­mis de publier en revue pour la pre­mière fois. C’était en 1972, je crois. Il diri­geait la revue « Périmètre », publiée par Millas Martin. J’avais adres­sé un manus­crit à Millas Martin pour le prix François-Villon, un long poème sur Artaud. « Vivisection », ça s’appelait. Tout un pro­gramme ! C’était ma période « méchante déglingue ». Faut dire que je venais tout juste de débar­quer de Papeete et Mururoa quand j’ai écrit ça. La poé­sie, c’est de l’émotion pure et dure, tout un fatras de sen­ti­ments qui te remontent de la tripe, t’envahissent et te lâchent plus, ne te laissent aucun moment de répit tant que tu n’es pas par­ve­nu à les éta­ler sur ta feuille de papier. Du sang, du foutre, de la sueur et des larmes, tout ce flux furi­bard de toi que tu ne maî­trises pas, ce bouillon­ne­ment inté­rieur qui fait vibrer et mor­fler ton cœur d’humain ordi­naire.
 

« Blasés bran­chouilles
Affalés dans le gris flé­tri
De leur ciel bouf­fi
Ancrés à une espèce
De sub­ter­fuge vital
Un paraître équi­voque
Qui les ras­sure en sorte
Barbe de huit jours
Catogan désin­volte
Liquette négli­gée
Largement ouverte
Sur un torse bom­bé
Et pour acces­soires notoires
Un 4 x 4 super maousse
Une gerce super sexy
Des gniards super chiants
Un clé­bard super connard
Une rési­dence super classe
Et tout le staff maté­riel
Qui posi­tionne son homme
Au sein d’une socié­té
Qui crève d’iniquité »

 

Un fou­tu pro­gramme pour un furieux tem­po que tu t’efforces de retrans­crire avec tes mots. C’est ce que j’ai essayé de faire dans mes textes : vider mon sac à émo­tions en m’efforçant de trou­ver les tona­li­tés et vocables appro­priés. Je pense que mes lec­tures de « L’ombilic des Limbes » et du « Pèse-Nerfs » d’Artaud, ain­si que celles de « Jukeboxes » et « Tatouages men­tho­lés et Cartouches d’aube » de Claude Pélieu, ont été pour beau­coup dans cette façon de débal­ler débraillé. Claude Pélieu est et res­te­ra à jamais le poète qui m’a le plus mar­qué et influen­cé. Sans lui, sans la décou­verte de ses bou­quins, mon écri­ture aurait cer­tai­ne­ment été toute dif­fé­rente de ce qu’elle est aujourd’hui, Sans oublier les longues heures d’écoute des enre­gis­tre­ments de Thelonious Monk, Charlie Parker, Miles Davis, Chet Baker… ou de Jimi Hendrix, Janis Joplin, Jim Morrison, Bob Dylan, Frank Zappa et bien d’autres. L’écriture s’est faite au fil des expé­riences, mais aus­si des conni­vences et par­tages essen­tiels. Ce « style simple, direct et tota­le­ment déjan­té », s’est impo­sé tout natu­rel­le­ment, sans doute en réac­tion contre tous les dis­cours et ouvrages gon­flants impo­sés à mon jeune cibou­lot en pleine ébul­li­tion, mais sur­tout pour affir­mer, reven­di­quer, mes aspi­ra­tions et affi­ni­tés, avec la même force que mes rejets et exas­pé­ra­tions.

Aujourd’hui, ça ron­ronne et minaude du vocable dans la plu­part des revues que je reçois. Le poé­ti­que­ment cor­rect, j’adhère vrai­ment pas. Au risque de pas­ser pour un vieux con nos­tal­gique, je constate qu’il y avait quand même bien plus de hargne, d’insolence et d’audace dans les revues de poé­sie des années 60-70 que dans tout ce qu’on peut lire aujourd’hui. A quelques rares excep­tions, c’est plus que bran­lettes de bulbe et gama­hu­chages d’ego. Rien à voir avec les gueu­lantes et barouds de mots qui s’étalaient sur les feuillets à l’époque. C’est tout mou dans le con-texte actuel et ça ne con-teste plus. Flagrant signe des temps, même la poé­sie s’englue dans le dis­cours gon­flant. Le petit con-fort, la petite renom­mée, les petites con-nivences, suf­fisent désor­mais au bon­heur des poètes du vingt et unième siècle débu­tant. Plutôt tris­tou­net, tout ça, non ? »

 

 « La manne attend dans les fonds endor­mis. Dès les pre­mières leurs de l’aube, les pre­miers rayons suf­fi­sam­ment frin­gants pour péné­trer et per­fo­rer l’onde jusqu’au tré­fonds, elle sor­ti­ra de sa léthar­gie, s’extirpant de l’ombre rocheuse ou de la gangue de vase, pour se dégour­dir les pinces, la cara­pace ou les écailles, aller goû­ter aux joies du jog­ging sous marin et se payer ensuite une copieuse tranche de planc­ton en guise de petit déj. »

 

Extraits de « Passe Ouest /​ Ikaria LO686070 » (le nom du bateau d’Alain sui­vi de son numé­ro d’imatriculation au port de Lorient), et « Une meur­trière dans l’éternité /​ Boucaille », d’Alain Jégou

 

” HELLO BROTHER CAPTAIN ALAIN”

 

Hello bro­ther cap­tain Alain
T’es par­ti pour de bon à ce qu’on dit
La mer au milieu
La terre des­sus
Le ciel  des­sous
Odeur de pois­caille et de nitro­gly­cé­rine
Pour faire péter les vieux codes qui nous ont menés là
Fumet rock n’roll
Bastringue de peau sur la passe ouest
La poé­sie par­tout
Peintures nava­jos sur la langue
Trop belle ta langue
….

Que bla­bla­ter sur ta mort ?
Que tu m’as fait renaître à l’écriture
Que chaque fois à tes côtés c’était le mariage gai
Que l’esprit sain vaut mieux que le saint esprit bien que rien ne soit irré­con­ci­liable
Que faire ensemble « Papy beat gene­ra­tion » m’a redon­né goût à cette putain de vie
Que qui n’a pas lu « Ikaria LO », « Comme du vivant d’écume » ou ton last but not least « Une meur­trière dans l’éternité /​ Boucaille » ferait bien de se grouiller, on peut cre­ver à tout moment
Que j’ai man­gé chez toi et Marie Paule les meilleures lan­gous­tines de la créa­tion
Que c’était indi­cible de ser­rer dans mes bras ton corps amai­gri la der­nière fois qu’on s’est vus
Que DSK et Guéant ne savent même pas qui tu es, la honte !
Que tu joues les pois­sons-volant là haut, aux côtés de Charlie l’Oiseau Parker
Que cette chi­mio de merde que tu as endu­rée pen­dant des mois sans mouf­ter sur tes dou­leurs n’a ser­vi à rien
Que Claude Pélieu te salue bien haut
Que Jack, Lawrence, Bill, Bob, Neal, Charles, plus tous les doux dingues ano­nymes qui ont eu le blaze de te connaître te saluent bien haut
Que Lu, Karine, Pam, Joëlle, et toutes autres gon­zesses remar­quables te saluent bien haut
Que la flot­tille d’éditeurs qui t’ont publié te salue bien haut
Que j’essaie de ne pas chia­ler mais que j’ai du mal
Que t’étais mon grand frère d’armes, et que nos armes fai­saient l’amour avec les mots et pas la guerre, même si ça fait rire au cré­pus­cule des cré­tins
Que je vais lais­ser là « Love is eve­ryw­here » qui te bot­tait bien et sur lequel tu n’as pas eu le temps de bos­ser en priant la dive bou­teille que les textes soient à la hau­teur, parce qu’y a rien à faire d’autre
Que bai­ser la plus belle fille du monde en ton hon­neur ne chan­ge­rait rien à l’affaire
Qu’il ne faut pas confondre le grillon de la mer avec celui du foyer
Qu’à part mon père et mon fils, ce qui est paraît-il bien nor­mal, je n’ai pas adou­bé tant d’hommes que ça
Que mal­gré le dra­peau noir plan­té dans le cœur, je n’ai pas de haine car tu m’as écrit un jour que tu étais content de me connaître
Qu’on ne t’oubliera pas, que tu étais un vrai poète, que tu étais un homme libre, qu’on don­ne­ra ton nom à une rue de Lorient, et toutes ces conne­ries conve­nues des hom­mages de cre­vaille
Que je vais fumer un gros joint en écou­tant les Doors,  parce que j’ai besoin de notre musique plus que de filles faciles
Que tu étais l’initié par­fait qui sait la sim­pli­ci­té des grands mys­tères
Que sans le savoir tu m’as aidé à payer ma dette à quelques vieux elfes déjan­tés au nom secret qui rou­pillaient dans mon ventre
Que le congre de ser­vice dit tou­jours ouigre
Que t’avais le cœur en bouilla­baisse d’espèces nobles et que le mien passe de médi­na en confet­tis
Que je pense à ta com­pagne
Que je n’en ai pas fini avec toi
Que ça va chier dans les filets
Hello bro­ther cap­tain
T’en as bavé sur la fin
Mais pen­dant long­temps
La pêche a été bonne

Jean Azarel /​ 8/​5/​2013

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