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Traduire les Novénaires

Par | 2018-05-21T03:28:00+00:00 29 mars 2013|Catégories : Essais|

 

Comment répondre à la demande qui m’est faite d’évoquer mon expé­rience de tra­duc­tion des Novenari ? « Expérience » : voi­là pré­ci­sé­ment ce qu’il convient d’entendre, et dont il faut mesu­rer la teneur bien plus éthique que « lit­té­raire ».

Un pre­mier point tout d’abord, qui n’aura que l’apparence d’un para­doxe. Je n’aime pas tra­duire de la poé­sie ; sans doute parce que je ne la com­prends vrai­ment que si je la tra­duis — et que cette com­pré­hen­sion est exi­geante, elle ne va pas sans trouble… Il est plus simple de lais­ser le poème au stade de la lec­ture, qui indé­fi­ni­ment s’agrège à d’autres, ce qui fait un mur­mure inces­sant dont la conti­nui­té dis­pense d’interroger le détail : car il fau­drait alors décou­vrir la vas­ti­tude de ce qui s’arrête enfin, de ce qui tient et hante de son écho presque éper­du un lieu intime que le simple cours de la vie refuse, et pour son bien, de visi­ter trop sou­vent. Traduire m’attire et m’inquiète. On ne sort pas indemne de l’opération, et cela suf­fit à s’en dis­pen­ser le plus pos­sible, avant qu’insiste à nou­veau une parole qui ne se confond avec aucune langue par­ti­cu­lière : pre­nant forme, bien sûr, dans celle par laquelle on a soi-même accé­dé au lan­gage, mais qui est telle cepen­dant que toute réa­li­sa­tion dans sa propre langue sombre dans l’oubli sitôt qu’elle existe, et ne fait aucune force, aucune cer­ti­tude. En un sens, ne sert à rien. Et l’on est à nou­veau les mains vides. (Ou fau­drait-il dire qu’on tra­duit parce qu’on ne parle jamais vrai­ment que sa langue, et que cette langue, on ne cesse de la cher­cher ?)

Quel repos, à l’inverse, de tra­duire des choses moins essen­tielles, que l’on veut sim­ple­ment faire connaître à d’autres pour l’usage tout ins­tru­men­tal qu’on en eut soi-même, ou pour le seul plai­sir de la lec­ture ! Cela ne va pas sans fécon­di­té, qui est, met­tons, d’enseignement et de conver­sa­tion, par quoi un com­merce se pour­suit. Sans le sen­ti­ment heu­reux, aus­si, d’une sorte de maî­trise du tra­duc­teur dans sa propre langue, comme est celle d’un vio­lo­niste, pour reprendre les mots de Proust à Madame Strauss, qui réus­sit à « se faire son son » : alors, même s’il s’agit d’une tra­duc­tion de hasard et d’un ser­vice en effet mineur, ou plu­tôt parce qu’il s’agit de cela, c’est encore l’allure et le rythme propres d’une langue inté­rieure qui se donnent à per­ce­voir, le lec­teur y serait-il peu sen­sible parce que les vies dif­fèrent, et, avec elles, la capa­ci­té à entendre — et à dési­rer savoir ce que vivre veut dire.

 

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Ce repos, je l’ai éprou­vé en tra­dui­sant d’autres poèmes de Remo Fasani que les Novénaires. Aussi bien n’est-ce pas la « poé­sie » qui est véri­ta­ble­ment en cause. Car il est tout à fait indif­fé­rent de tra­duire la plu­part des textes — sans par­ler de cette inces­sante varia­tion que fait naître dans l’esprit toute tra­duc­tion réa­li­sée (il m’est arri­vé de tra­duire plu­sieurs fois la même chose, ain­si avec Fasani, pré­ci­sé­ment : je veux dire de ne pas me sou­ve­nir que j’avais déjà tra­duit tel poème, et de le décou­vrir à nou­veau, en lec­teur, avec l’impression intacte de quelque chose qui deman­dait à prendre place dans ma langue — et plus encore dans la forme impri­mée que je vou­lais lui don­ner. Inutile de dire qu’au moment où le sou­ve­nir reve­nait — tar­di­ve­ment par­fois —, les résul­tats que j’avais sous les yeux étaient très dif­fé­rents l’un de l’autre. Mais à chaque fois, anan­kè sta­nai : voi­là un état, qui pour­rait être tout autre, on le sait à chaque ins­tant. Et cet état fait curieu­se­ment mesu­rer sa com­plé­tude à l’ampleur des pos­si­bi­li­tés intactes qu’il laisse devi­ner.) Traduire peut rendre ser­vice, comme on dit d’ordinaire ; ou que l’on vient, ce fai­sant, com­bler un oubli, ajou­ter ce qui man­quait au réper­toire d’une langue pour que celle-ci pénètre dans on ne sait quel pan­théon des grandes œuvres, où nul n’habite. (Mais jamais per­sonne, en véri­té, n’avait rien oublié, la ques­tion ne se pose pas en ces termes ; toutes les signi­fi­ca­tions ne sau­raient appa­raître en même temps, indé­pen­dam­ment de la teneur des exis­tences. L’histoire et la durée les rendent incom­pa­tibles dans l’espace d’une vie et même de plu­sieurs géné­ra­tions, et nul ne sau­rait replier le livre sur lui-même, comme les anges de l’Apocalypse.) Si je lis la tra­duc­tion d’une œuvre écrite dans une langue que je ne connais pas (et bien sûr, de ces langues, j’ignore la qua­si-tota­li­té), il me suf­fit d’y savou­rer la mienne en son usage à la fois noble et com­mun. La jus­tesse ne s’établit que dans le son qu’on entend ; et celui dont on rêve pos­sède, on le sait bien, exac­te­ment la même tona­li­té. Quant à savoir quel abîme sépare et unit tout ensemble la langue qu’on ignore et celle que l’on connaît, que m’importe en ce cas ? Je vois vivre pour un temps, qui suf­fit à ma mesure, ce qui m’était inac­ces­sible, ce dont je n’avais même aucune idée, et qui se met à exis­ter sous la seule forme que je puisse per­ce­voir : mais à condi­tion que cette forme soit, pré­ci­sé­ment, fran­çaise, et comme un ajout incal­cu­lable : l’évidence, quoi qu’on fasse, que quelque chose aura exis­té. Une autre langue prête un nom d’occasion à une région très sombre que l’on igno­rait encore. De loin en loin, c’est une autre guise d’être qui paraît, avant que les choses à com­prendre et à éprou­ver ne retrouvent leur étiage de patience et d’oubli. En ce sens, on tra­duit pour rendre le pré­sent très ancien ; pour que se fasse en lui comme un creu­se­ment, et que la res­pi­ra­tion s’y déploie, plus pro­fonde et plus libre que l’aujourd’hui. À moins, nulle « expé­rience de la tra­duc­tion », et nulle fécon­di­té de son rap­port à la vie.

 

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Oui, une res­pi­ra­tion, une allure, un air. C’est cela qu’il me sem­blait trou­ver chez Remo Fasani plus que chez tout autre, et que je ren­con­trai comme ce bien essen­tiel dont j’avais eu le pres­sen­ti­ment en tra­dui­sant le Pétrarque latin ou la prose du Calamandrei de l’Inventaire d’une mai­son de cam­pagne, dis­crète et allu­sive comme un sou­pir (un pres­sen­ti­ment qui se véri­fiait même, par­fois, lorsque des ser­mons inédits d’Augustin pre­naient à cette table forme fran­çaise, dans le sou­ve­nir du livre XI des Confessions ou du der­nier de la Cité de Dieu). Dans chaque cas, c’est bien « entre deux mondes », tra due mon­di, que l’on se trouve. Situation diver­se­ment thé­ma­ti­sée chez ces auteurs, et cepen­dant tou­jours la même en son prin­cipe comme en ses effets — ce souffle éta­geant, libé­rant l’existence. Inutile de dire com­bien cette situa­tion pou­vait à elle seule dési­gner la tâche du tra­duc­teur.

Ici venaient concou­rir les élé­ments en appa­rence les plus dis­pa­rates, comme semblent au pre­mier regard les strates d’une vie. Il y avait eu un voyage dans le Val Bregaglia, à Soglio, à Borgonovo, à Stampa, où les traces de Rilke comp­taient moins que celles de Jouve et de Giacometti, face aux « dents dif­formes du mal­heur » à quoi le poète vou­lait faire res­sem­bler la chaîne du Badile, puis — il ne s’en fal­lait que de pas­ser le ver­rou des lacs — à Sils-Maria bruis­sant de pré­sences et de vent. S’ajouta la lec­ture d’A Sils-Maria nel mon­do et d’autres recueils de Remo Fasani, dont des tra­duc­tions paraî­traient par la suite. Mais il y avait sur­tout, issue à la fois des livres et des lieux, mon­tagnes et val­lées tout ensemble, la per­sis­tance d’une inter­ro­ga­tion sur cette situa­tion inter­mé­diaire, à quoi, tra­vaillant alors sur Pétrarque, il me sem­blait que l’œuvre, toute œuvre équi­va­lait, non seule­ment en sa défi­ni­tion phé­no­mé­no­lo­gique telle qu’un Husserl la pro­po­sait dans ses Ideen, mais en son essence même, si pro­blé­ma­tique et invé­ri­fiable. Les mots célèbres de Pétrarque dans ses Mémorables (velut in confi­nio duo­rum popu­lo­rum consti­tu­tus ac simul ante retroque pros­pi­ciens), l’hésitation inter­val­laire si fré­quem­ment répé­tée dans ses lettres (anci­pi­ti in bivio sum) se conju­guaient à des rêves anciens, comme ceux que les Disticha Catonis avaient bien du mal à réduire à une sagesse pra­tique : Illum imi­tare deum, par­tem qui spec­tat utramque, « imite ce dieu qui regarde l’un et l’autre côté », sou­ve­nir et désir, pas­sé et ave­nir d’un Janus deve­nu chré­tien, tout autant que domaine de l’esprit et domaine du monde. Sous cette lumière, l’utraque for­tu­na de Pétrarque com­plé­tant, récri­vant Sénèque, se met­tait à signi­fier à la fois l’existence humaine en son état d’inquiétude aspi­rant à un peu pro­bable équi­libre, cette impos­si­bi­li­té pour­tant réa­li­sée d’un état non stable, d’une incons­tance consti­tuante, le creu­se­ment du pré­sent habi­té par les autres temps (ain­si exem­plai­re­ment chez l’auteur du Canzoniere, chez Baudelaire, chez Proust, et bien sûr chez Dante…), la magni­fi­cence du monde mais aus­si son mou­ve­ment et sa dis­pa­ri­tion, et le sus­pens de l’œuvre « entre deux mondes », en effet, ce « l’un et l’autre », utrumque, tou­jours à for­mu­ler, à vivre autant que pos­sible, ne fût-ce qu’au prix d’une œuvre elle-même tou­jours à reprendre, et seule dimen­sion où cette double pos­tu­la­tion puisse se figu­rer à défaut de s’étreindre ; ain­si, de Lactance à Pétrarque, à Fasani — avec en lui ce sup­plé­ment d’un sou­rire inté­rieur venu d’Orient —, à Bonnefoy aus­si bien, cette rêve­rie sur l’Y pytha­go­ri­cien (« Une nou­velle lettre qui n’est pas essen­tielle pour l’écriture, mais essen­tielle pour la vie », écri­vait Pétrarque), Hercules in bivio, ce car­re­four où il fau­dra bien choi­sir, alors que toute langue, peut-être, et tout désir même apai­sé, sait dire uni­ment les deux che­mins. Il y avait un flot­te­ment, un vague essen­tiels, ren­dus plus néces­saires encore en un temps de quan­ti­fi­ca­tion bru­tale, de pré­ci­sion tech­nique ou cli­nique.

 

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Or cet air, cette allure ou cette liber­té tenant pour ain­si dire « l’un et l’autre » dans la même main — et qui ont dans les mots écrits leur équi­valent tout ensemble concret et sym­bo­lique, comme l’aura de Pétrarque, comme celle de Fasani à Sils-Maria, qui est sus­pens entre deux mondes ; ain­si encore des Novénaires : E io, sos­pe­so fra due mon­di (…), Ché una ed anche altra è sempre /​ la sorte stes­sa del poe­ta (…), Oh potes­si io pure induar­mi /​ e andare per l’una e per l’altra —, tout cela n’était pas sans paren­té avec l’activité de tra­duc­tion, qui me les fai­sait goû­ter tout autre­ment, et de façon plus déci­sive que n’eût été le seul sou­ci du com­men­taire ou de l’écriture seconde.

J’aimais assu­ré­ment, quand ils par­laient de tra­duc­tion, les mots d’Horace, de Cicéron ou de Jérôme, d’une si grande géné­ra­li­té qu’elle confi­nait, en sa clar­té, à l’énigme. Mais man­quait en eux l’évidence d’une liber­té, que je voyais admi­ra­ble­ment dite par Pétrarque lorsqu’il évo­quait l’idée qu’il se fai­sait de l’imitation — celle qu’il repro­chait ailleurs à Macrobe de n’avoir pas conçue lorsque l’auteur des Saturnales repre­nait à son compte la lettre de Sénèque sur le tra­vail des abeilles com­pa­ré à celui de la lec­ture et de l’écriture :

 

Curandum imi­ta­to­ri ut quod scri­bit simile non idem sit, eamque simi­li­tu­di­nem talem esse opor­tere, non qua­lis est ima­gi­nis ad eum cuius ima­go est, (…) sed qua­lis filii ad patrem. In qui­bus cum magna sepe diver­si­tas sit mem­bro­rum, umbra que­dam et quem pic­tores nos­tri aerem vocant, qui in vul­tu inque ocu­lis maxime cer­ni­tur, simi­li­tu­di­nem illam facit, que sta­tim viso filio, patris in memo­riam nos redu­cat, cum tamen si res ad men­su­ram redeat, omnia sint diver­sa ; sed est ibi nes­cio quid occul­tum quod hanc habeat vim. Sic et nobis pro­vi­den­dum ut cum simile ali­quid sit, mul­ta sint dis­si­mi­lia, et id ipsum simile lateat ne depre­hen­di pos­sit nisi taci­ta men­tis inda­gine, ut intel­li­gi simile queat potius­quam dici,

 

« l’imitateur doit veiller à ce que, dans ses écrits, la res­sem­blance ne soit pas iden­ti­té ; que cette res­sem­blance ne soit pas comme celle d’une image à celui dont elle est l’image (…), mais comme celle d’un fils à son père. Même s’il y a sou­vent une grande dif­fé­rence d’allure de l’un à l’autre, une sorte d’ombre et ce que nos peintres appellent un air, qui se dis­tingue sur­tout dans le visage et les yeux, font une res­sem­blance impé­rieuse, qui nous rap­pelle le père dès que nous avons vu le fils. Et pour­tant, à l’examen, tout est dif­fé­rent ; mais il y a je ne sais quoi de caché qui a ce carac­tère. De même pour nous : fai­sons en sorte, quand il existe une res­sem­blance, de main­te­nir toutes sortes de dis­sem­blances, et de cacher cette res­sem­blance même afin qu’on ne puisse la décou­vrir que par une recherche silen­cieuse de l’esprit : et la res­sem­blance, alors, se donne à com­prendre plus qu’elle ne se laisse dire » (Fam. XXIII, 19, 11-13, à Boccace).

 

Oui, la res­sem­blance, « l’air » étaient déci­sifs, et, ma foi, l’éloignement que le texte célèbre de Walter Benjamin sur la tra­duc­tion mani­fes­tait à l’égard du pre­mier concept me parais­sait bien étrange. Et plus que le mot qui venait à Paul Ricœur pour évo­quer ce qu’est une tra­duc­tion, « une équi­va­lence sans iden­ti­té », j’appréciais l’intuition de Pétrarque d’une « res­sem­blance sans iden­ti­té », un air en effet, d’emblée capable d’espace et de temps, de lieu en lieu, de pay­sage en pay­sage, de géné­ra­tion en géné­ra­tion. Quelque chose que l’on retrou­vait à mots cou­verts dans le trai­té pour­tant très strict de Leonardo Bruni, De inter­pre­ta­tione rec­ta, lorsqu’il avait cette ful­gu­rance d’associer dans la tâche du tra­duc­teur l’ora­tio­nis effi­gies (quel mer­veilleux concept !) à la ver­bo­rum pro­prie­tas. Mais cette « effi­gie », ce por­trait d’une manière de dire, ne se laisse pas plus aisé­ment décrire que l’air dont par­lait Pétrarque. Impérieusement pré­sents, en effet, mais impé­rieu­se­ment libres.

 

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Les Novénaires ont cette sou­ve­raine liber­té ; et celle-ci les rend parents, avant même qu’il soit ques­tion de les tour­ner en une autre langue, de la tra­duc­tion sou­mise à res­sem­blance et trou­vant en sa sou­mis­sion l’air où res­pi­rer une forme de filia­tion. Il serait trop long de dire ici ce que cette notion de res­sem­blance doit à son aînée théo­lo­gique, telle qu’Augustin par exemple la décrit dans son com­men­taire de la Genèse. Nous y trou­ve­rions, du reste, la même évi­dence impé­rieuse et non cir­cons­crite : par quoi j’entends cette res­sem­blance à un Dieu qu’il est impos­sible de défi­nir, d’où suit que l’homme porte en lui-même ce signe de l’indéfinissable qu’en son ordre la varié­té des langues ne cesse d’affirmer : aus­si indé­fi­nis­sable, donc, que celui à qui il res­semble en cela même. — Mais res­tons sur ce plan de la liber­té que j’évoquais (il n’est pas si éloi­gné du pre­mier) : quelle chose étrange — mais bien connue… — que de la voir sourdre de l’extrême contrainte, celle de 99 poèmes de 9 vers de 9 syl­labes, qui cepen­dant emprunte l’allure d’une sorte de jour­nal, où nous sommes indé­fi­ni­ment au cœur, dans le nombre et hors du nombre, de même que le jour­nal est dans le temps et cepen­dant, dans sa tem­po­ra­li­té même, « immo­bile e colore dell’eterno », comme le dit le poème « Alle date » des Dediche ; de même aus­si que l’énoncé d’une forme, en sa des­crip­tion tech­nique, ne sau­rait pré­voir les figures d’absence et de pré­sence qu’elle ne cesse de por­ter en elle, tels ces nuages et ces brumes où le monde, chez Fasani, se fait et se défait. Rien ici qui se res­serre : la briè­ve­té des textes fait au contraire entendre comme une mélo­pée de l’un à l’autre, un chant indé­fi­ni à quoi il est dif­fi­cile de ne pas asso­cier une allure de la vie, non sans impli­ca­tions éthiques. Et, entre l’un et l’autre, comme des aires où le regard peut se repo­ser ; une sorte de sfu­ma­to qui en véri­té est de l’ordre de la plus grande pré­ci­sion, comme il l’est en pein­ture. Il n’y a pas, chez Remo Fasani, de nugae cano­rae, pour reprendre le mot d’Horace ; mais quelque chose au contraire de très adhé­rent au monde, où l’on res­pire la plé­ni­tude de la réa­li­té — cela même dont l’oubli par le pré­sent fait par­fois ver­ser le poème, très légi­ti­me­ment, dans la dimen­sion cri­tique de la dénon­cia­tion. Et cepen­dant c’est la per­cep­tion du monde la plus pré­cise et la plus adhé­rente qui invente l’œuvre comme déhis­cence, comme dis­cré­tion, afin qu’il y ait en ce monde un ordre libre et inas­si­mi­lable à tout autre. Et cela crée cette per­cep­tion si pré­cieuse, ce flot­te­ment qui prend le lec­teur, comme une ape­san­teur, un effa­ce­ment de la dua­li­té de l’intérieur et de l’extérieur, ou l’on ne sait quelle magie res­sem­blant à ce que l’on éprou­vait, enfant, sur les mon­tagnes d’une fête foraine, ici et ailleurs tout à la fois.

 

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J’employais le terme d’éthique (et le car­re­four, l’Y, en furent tou­jours la figu­ra­tion, à la croi­sée des che­mins), car il est sûr que des choix for­mels, qui sont essen­tiel­le­ment des choix de mesure, en tous les sens du terme, emportent avec eux une sub­stance morale déci­sive : comme est le choix de contem­pler plu­tôt que de sai­sir, d’accueillir plu­tôt que de crier, de s’effacer plu­tôt que de s’imposer, afin que la liber­té soit sauve. Rien de rare ni de for­ce­né qui risque de cre­ver le tis­su des jours. L’essentiel nous est tou­jours com­mun. Ce qui implique aus­si des choix de langue. Se (…) c’è una lin­gua in cui si deve far poe­sia, ques­ta è la lin­gua di tut­ti, non quel­la dei pochi ; la lin­gua del­la comu­ni­tà, non quel­la del­la tribù, écrit Fasani pour s’opposer à la mode des dia­lectes, mais, tout autant, au repli sur soi comme à tout esprit de pos­ses­sion. Les Novénaires rap­pellent ce sou­ci dans l’un des poèmes, le tren­tième. Au demeu­rant, l’excès dans la langue se révè­le­rait vite défaut dans l’ordre même qu’il pour­suit, man­quant au com­bat, au tra­vail véri­tables : Quelli che, dici, han­no lot­ta­to /​ furio­sa­mente con la lin­gua. /​ E io dico : Ma sen­za gra­zia. /​ Non è, la loro, la tre­men­da /​ lot­ta d’un ange­lo e d’un uomo. Remo Fasani s’est tou­jours oppo­sé au « spe­ri­men­ta­lis­mo delle ultime avan­guar­die, che è tale anzi­tut­to per la vio­len­za fat­ta al mez­zo espres­si­vo : in let­te­ra­tu­ra, alla lin­gua ; nelle arti, alle forme, ai colo­ri, ai suo­ni. Ciò signi­fi­ca ris­pec­chiare la vio­len­za di cui tra­boc­ca il nos­tro tem­po. Niente di male fin­ché si vuole denun­ciar­la : il pec­ca­to è più grave, quan­do si finisce per incre­men­tar­la. E che ciò sia acca­du­to, qua­si ogni roman­zo del nos­tro tem­po lo dimos­tra. Si è entra­ti in un cir­co­lo vizio­so, da cui si esce solo se alla vio­len­za si ante­pone, o si sa ante­porre, l’armonia. L’alimento di cui oggi il mon­do ha più fame », c’est-à-dire, aus­si bien, de poé­sie, si la poé­sie, tenant « l’un et l’autre », accom­plit ain­si le sens du mot har­mo­nie en son éty­mo­lo­gie même, cette union, cet appa­rie­ment.

 

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Et voi­là qui est aus­si leçon de tra­duc­tion. C’est peut-être cela qui m’attire le plus, cette allure géné­rale de l’existence ; bien plus en tout cas que toute espèce de consi­dé­ra­tion tech­nique sur une manière de tra­duire — et laquelle au juste, si elle pro­cède de tant d’autres plans ? Si je songe, tra­dui­sant, au pri­vi­lège accor­dé à l’octosyllabe, qui se coule si aisé­ment dans l’oreille fran­çaise, mais aus­si à des vers plus longs par­fois, pairs encore, ou plus courts, sou­vent, et se débrouillant plus ou moins bien avec la varié­té d’accent de l’original au sein d’une même mesure, parce que la briè­ve­té est rythme en soi, pour­vu que l’évidence de la phrase garde sa sim­pli­ci­té, et parce que quelque chose en effet — cela soit dit sans assu­rance, sans preuve — donne à la natu­ra­li­té de l’allure comme un mètre sans nombre, la tra­duc­tion reste sans démons­tra­tion, de même que la négo­cia­tion entre tra­duc­teur et auteur est faite de plus de secrets que de cer­ti­tudes. Mais tout cela importe peu : ces élé­ments ne comptent pas vrai­ment. Ainsi de ce qui demeure tech­nique, métier ou habi­tude. En revanche, ce qui revêt la plus haute impor­tance, c’est ce qui relève de l’ordre éthique, qui prend ici la forme de la res­pon­sa­bi­li­té : non seule­ment parce que toute res­sem­blance sup­pose réponse et enga­ge­ment, par quoi se signale le fait de vivre à son tour, et de vivre dans la conscience de ce qui pré­cède comme de la fin pour­sui­vie, mais parce qu’un lec­teur est res­pon­sable de ce qu’il lit, comme un auteur de ce qu’il écrit et un tra­duc­teur de ce qu’il tra­duit ; et que dans cette manière d’être pré­sent au monde et à autrui paraît la digni­té ou l’indignité de ce qu’ils donnent à ce qui les entoure : l’harmonie qu’ils lui pro­curent, ou la dés­union où ils le pré­ci­pitent. Le silence de Fasani, sa dis­cré­tion, le peu de rumeur de ses textes où bruissent pour­tant les régions si vastes qu’ouvre l’attention, voi­là ce qu’il s’agit de tra­duire ; et voi­là aus­si pour­quoi la tra­duc­tion, l’« inter­pré­ta­tion », pour reprendre le mot tout aus­si juste que les Latins don­naient à la pre­mière, s’étendent à la plus large mani­fes­ta­tion pos­sible de cette forme de vie : tra­duire, c’est-à-dire aus­si veiller au pas­sage d’une œuvre, donc d’un ens ima­gi­na­rium, à l’univers maté­riel auquel il lui fau­dra appar­te­nir, et tenir ensemble l’une et l’autre de ces don­nées ; répondre en effet, et de la langue où ne cesse de se per­ce­voir le mur­mure inté­rieur, et de la tra­duc­tion maté­rielle qui en sera faite : la tota­li­té d’un livre, son papier, son for­mat, son carac­tère, sa mise en page, sa fac­ture, le monde humain qu’il convoque pour sim­ple­ment exis­ter à son tour. Je n’imagine guère la tra­duc­tion sans ce devoir, sans le fait d’inventer aus­si l’instrument de sa per­cep­tion, dans les termes qui lui don­ne­ront sa jus­tesse, et qui m’ont fait choi­sir d’éditer des livres et de les com­prendre ain­si, car ain­si seule­ment aurai-je tra­duit. J’aime Proudhon, j’aime Balzac pour cette rai­son — oui, parce qu’ils furent aus­si des impri­meurs ; ou Descartes, qui sur­veillait, inven­tait maté­riel­le­ment tous ses livres ; ou Pétrarque encore, évo­quant la bles­sure que lui fit le heurt d’un gros volume de Cicéron, qu’il reco­pie­ra bien­tôt de sa main. Interpres, le mot latin du tra­duc­teur, est sans doute le plus juste à cet égard : car l’enjeu de la tra­duc­tion, pour qui en effet tra­duit, et non pour le lec­teur qui n’en sait fina­le­ment rien, est beau­coup plus ris­qué que celui du com­men­taire, de la cri­tique, ou de ce qu’on appelle d’ordinaire inter­pré­ta­tion ; et il est bon de mesu­rer l’ampleur de ce risque en le fai­sant sor­tir de l’abîme inté­rieur : en sachant impri­mer, en conver­sant avec les conduc­teurs de machines, en publiant pour des amis connus ou incon­nus, en mesu­rant la beau­té des livres mais aus­si la coû­teuse pré­ca­ri­té du com­merce auquel ils appar­tiennent. L’un et l’autre. Peut-être n’y a-t-il pas d’inter­pre­ta­tio sans cet enga­ge­ment.

 

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Voilà pour­quoi je ne cite pas ici ma tra­duc­tion des Novenari ; non que je veuille en faire mys­tère, ni, en véri­té, que j’en conçoive des craintes. Mais elle ne se sépare pas d’un livre à venir — je veux dire de ce peu de chose d’expérience, qui nous rap­pelle que nul ne peut faire l’économie des lieux et des temps. Sans cela, la tra­duc­tion demeure ce qu’elle est trop sou­vent, je ne sais quelle occu­pa­tion de let­tré rebap­ti­sé « pas­seur », avec bien sûr sa part de ver­tige qui ne va pas sans délec­ta­tion, et son écho de col­loques en pro­cé­dures d’autorité. Non, il y a comme une convo­ca­tion, fût-ce au plus humble et au plus modeste, et c’est à elle qu’on accepte ou non de répondre — libre de choi­sir de plus bruyants pres­tiges. Et puis il convient aus­si de res­ter fidèle à un moment tout par­ti­cu­lier que je garde bien vivant à l’esprit : celui d’une visite à Grono, il y a quelques mois, sou­cieux de voir celui que j’avais déjà tra­duit sans le connaître, et dont je m’apprêtais à publier la ver­sion fran­çaise de quelques poèmes pré­cé­dés des lettres que Cristina Campo lui avait écrites. Deux amis m’accompagnaient, et c’est à eux aus­si que je songe ; l’un d’eux tra­vaille lui aus­si aux livres, l’autre est peintre et vient à l’instant de ren­trer d’un séjour dans les lieux de Sils et de la Mesolcina, qu’il a des­si­nés par hom­mage. Je garde de cette ren­contre le sou­ve­nir d’un pro­di­gieux allé­ge­ment : oui, d’une sorte de légè­re­té intense, d’une infi­nie déli­ca­tesse de parole et d’être. Je repar­ti­rais avec un texte que je n’avais jamais lu, les Novenari : et je per­çus alors, dans ces pages encore muettes, tout ce qu’elles tra­dui­saient.

 

 

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