> Trajectoire vers le silence

Trajectoire vers le silence

Par | 2018-02-23T19:35:22+00:00 14 avril 2013|Catégories : Essais|

 

 

Qu’est-ce là ?
Un œuf ?
Foi de frères Boot, il pue le frais
Qu’on donne cela à Gillot.
 

Peste Soit de l’Horoscope

 

 

Samuel BECKETT, cet incon­nu célèbre, a mar­qué de son empreinte la seconde moi­tié du ving­tième siècle. C’est le théâtre qui l’a révé­lé à un public, d’abord res­treint, puis de plus en plus vaste (En Attendant Godot est la pièce la plus jouée dans le monde). Mais il faut savoir que cet auteur nous a lais­sé une œuvre mul­ti­forme. 

Si son pre­mier cercle est le théâtre (En Attendant Godot, Fin de Partie, La Dernière Bande, entre autres), le deuxième est le roman et la nou­velle (Murphy, Malone Meurt et l’Innommable, Suite, entre autres), le troi­sième est celui des essais (Dante…Vico…Joyce, Proust, Trois Dialogues sur la Peinture), le qua­trième est celui  du ciné­ma, de la télé­vi­sion, de la radio (Film, Nuit et Nuages, Cascando), le cin­quième, celui de la poé­sie (Whoroscope, Echo’s bones and other pré­ci­pi­teds, Poèmes sui­vi de Mirlitonnades).

Et c’est ce cin­quième cercle qui nous inté­resse ici.  À l’occasion de la paru­tion de Peste Soit de l’Horoscope, tra­duc­tion de Whoroscope,  par Edith Fournier paru en 2012, aux Éditions de Minuit,  nous nous pro­po­sons de nous pen­cher sur la poé­sie becket­tienne.

Les cri­tiques de poé­sie semblent ne pas prendre en compte la poé­sie de Samuel BECKETT, et la cri­tique becket­tienne semble fort peu s’intéresser  à l’œuvre poé­tique de cet auteur.  Peut-être peut-on déplo­rer un manque de curio­si­té de la part des uns  et des autres. La poé­sie, de nos jours, n’est pas la forme lit­té­raire la plus lue. Et de sur­croît, elle occupe une place moindre dans l’œuvre de Sam BECKETT. Donc, pour  la connaître, et l’apprécier, il faut aller la cher­cher dans les pro­fon­deurs  du monde becket­tien.

Les trois recueils tra­duits en fran­çais cor­res­pondent à trois périodes bien dis­tinctes de la vie et des pré­oc­cu­pa­tions de l’auteur.

En 1930, Samuel BECKETT est étu­diant à l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm à Paris. Répondant à un avis de concours lan­cé par Richard ALDINGTON et Nancy CUNARD qui dirigent les édi­tions anglaises Hours Press, il écrit, le 15 juin, dans l’urgence,  un poème de quatre-vingt-dix-huit  vers sur le thème du temps.  Dans la nuit il dépose son poème dans la boîte aux lettres de Nancy CUNARD, juste avant minuit. Il rem­porte le prix.

BECKETT a pas­sé plu­sieurs mois à étu­dier l’œuvre et la vie de DESCARTES. Relisant les notes abon­dantes qu’il avait amas­sées sur le phi­lo­sophe, il a réso­lu d’en tirer un long poème sur le temps.

Pour le jeune homme (BECKETT a 24 ans), cet  exer­cice  fut l’occasion de se ser­vir de sa très grande culture, tout en la tour­nant en déri­sion – prin­cipe annon­cia­teur de son œuvre future.

DESCARTES avait en hor­reur les horo­scopes.  Il a tou­jours tenu sa date de nais­sance secrète pour échap­per aux pré­dic­tions des astro­logues. En ajou­tant un w au mot horo­scope, Sam BECKETT asso­cie le mot whore qui signi­fie pros­ti­tuée en anglais.

La tra­duc­tion du titre du recueil par Edith FOURNIER, Peste soit de l’horoscope, est juste, du point de vue du sens, mais elle n’est pas tout à fait satis­fai­sante car elle gomme le jeu de mot du titre anglais.

Si les canu­lars et les calem­bours qui émaillent le texte, comme le sou­ligne Edith FOURNIER dans son intro­duc­tion, rendent ce long poème quelque peu « estu­dian­tin », il est bon de pré­ci­ser que ces jeux de mots sont une véri­table construc­tion lin­guis­tique, puisqu’ils se  fondent sur le pas­sage d’une langue à une autre (ici du latin à l’anglais) et que l’auteur a usé de ce  pro­cé­dé tout au long de son œuvre.

Habitué à lire  (et à tra­duire) de la poé­sie, notam­ment Baudelaire, Rimbaud, Verlaine, et les Surréalistes, BECKETT nous livre ici un texte cryp­té, où se côtoient l’érudition, la malice  et  l’ésotérisme.  Même si pour com­prendre Whoroscope, il fau­drait être un spé­cia­liste de DESCARTES, et que ni les notes de BECKETT, ni celles  de Edith FOURNIER ne lèvent com­plé­te­ment le voile sur le sens du texte, ce poème reste per­ti­nent, ne serait-ce que grâce à ces zones d’ombres.

Comme la plu­part des textes becket­tiens, Whoroscope  est une invi­ta­tion à entrer dans le dédale infi­ni de la connais­sance, ce puits sans fond qui est consub­stan­tiel à l’identité humaine.  Pour celui qui veut bien s’y plon­ger, ce texte révèle les tré­sors des siècles pas­sés. Il convoque en son écri­ture, outre la connais­sance de l’œuvre car­té­sienne, des réfé­rences aux cultures grecques  et latines.

Aujourd’hui, il peut sem­bler étrange que Samuel BECKETT ait eu recours à tant de réfé­rences cultu­relles, lui qui est connu pour sa sobrié­té et son goût du mini­ma­lisme. Mais il faut, à notre avis, consi­dé­rer ce foi­son­ne­ment comme le point de départ de l’oeuvre becket­tienne. On peut aus­si y déce­ler l’influence de JOYCE, pour qui il était indis­pen­sable « d’aller au fond des choses ».

C’est parce que son pre­mier poème a cette dimen­sion presque baroque que Sam BECKETT a pu entre­prendre ce for­mi­dable « tra­vail de sape »  qui l’a entrai­né à uti­li­ser de moins en moins de mots pour expri­mer une réflexion de plus en plus dense. Le lec­teur du 21°siècle est quelque peu désar­çon­né par la mise au jour de l’image d’un Samuel  BECKETT qui ne cor­res­pond pas à celle que l’on a pris l’habitude de consi­dé­rer comme défi­ni­tive, for­gée par l’histoire lit­té­raire.

Le Samuel BECKETT de Whoroscope n’est pas un poète de cir­cons­tance, quelque peu exu­bé­rant, mais un jeune intel­lec­tuel qui a été « au fond des choses » et qui va deve­nir cet immense écri­vain en marche vers le silence.

 

asile sous mes pas tout au long de cette jour­née
leurs bac­cha­nales assour­dies tan­dis que la chair se délite
lâchant des vents sans peur ni pri­vi­lège
cou­rant la bou­li­mine de sens et du non-sens
pris par les asti­cots pour ce qu’ils sont
 

Les Os d’Écho

 

En 1934, George REAWEY demande à Samuel BECKETT s’il ne lui don­ne­rait pas quelques poèmes pour la col­lec­tion de poé­sie qu’il vient de créer dans sa nou­velle mai­son d’édition, Olympia Press. C’est ain­si que Echo’s bones and Other Precipitates tra­duit sous le titre Les Os d’Écho et Autres Précipités, est publié en 1935. Il ras­semble des poèmes écrits entre 1926 et 1932. Certains ont été publiés sépa­ré­ment dans diverses revues.

Sam BECKETT hésite lon­gue­ment sur le choix des textes qui consti­tue­ront ce recueil. Il en écarte cer­tains – dont Écho’s Bones – qu’il ne juge pas assez bons. Puis il en retra­vaille d’autres, encore et encore. Certains auront leur place dans Écho’s bones, d’autres res­te­ront inédits.

Le livre devait s’appeler poems, mais BECKETT change d’avis. Il pré­fère Echo’s bones and Other Precipitates, par « sou­ci de modes­tie » (selon James KNOWLSON, son bio­graphe). Édith FOURNIER, sa tra­duc­trice, qui a pré­fa­cé l’ouvrage en fran­çais, insiste sur le sens allé­go­rique du titre : Écho, nymphe des sources et des bois, pour­suit Narcisse de ses assi­dui­tés. Repoussée par l’objet de son amour, Écho se cache dans les bois. Hantée par le tour­ment, elle mai­grit, sa peau se plisse et son corps s’évanouit dans les airs. De cette belle créa­ture, il ne sub­siste que les os et la voix ; et sur la signi­fi­ca­tion « chi­mique » du sous-titre : Sous l’effet d’un réac­tif, une sub­stance est sépa­rée de son sol­vant et tombe au fond de l’éprouvette. Par la pré­ci­pi­ta­tion, le chi­miste isole la sub­stance pure du liquide. Cette sédi­men­ta­tion n’est pas un déchet, mais, au contraire la matière pre­mière du liquide. Le poète serait le chi­miste, qui, fai­sant remon­ter la matière, révè­le­rait le sens véri­table du poème.

Le titre, comme le sous-titre, désigne la trace de ce qui a été.                                                                                                                                            

Les poèmes qui com­posent ce recueil sont très auto­bio­gra­phiques. Le deuil, la sépa­ra­tion, et la soli­tude sont au cœur de l’écriture becket­tienne. Ces thèmes recouvrent des réa­li­tés dou­lou­reuses de la vie de l’auteur : mort de sa cou­sine pré­fé­rée, dis­pa­ri­tion bru­tale de son père, tur­bu­lences avec sa mère.

Ainsi, Le Vautour, poème qui ouvre le recueil, fait-il allu­sion à la mort du père de l’auteur.  Euneg I retrace les errances du poète dans Dublin après la mort de sa cou­sine, et son retour dans la capi­tale irlan­daise.

Entre 1930 et 1935, il ne par­vient pas à se fixer. Obligé de quit­ter Paris pour ensei­gner à Trinity College, il démis­sionne en 1931, dégou­té de l’enseignement. Il fait de fré­quents allers et retours entre Dublin et Paris. En 1933/​34, il habite Londres où il entre­prend une psy­cha­na­lyse, séjourne en Allemagne.

À ce noma­disme géo­gra­phique, cor­res­pond, pour Samuel BECKETT, un noma­disme intel­lec­tuel.

Le poète Beckett raconte son his­toire en langues étran­gères. Il tra­duit sa vie en lan­gage poé­tique, uti­li­sant tant et tant de filtres que la sub­stance bio­gra­phique, qui est à la source du poème, a per­du toute réa­li­té.

En tous ces lieux, il  se sent seul et inutile. Alors pour com­bler ce vide inté­rieur, il lit énor­mé­ment. Tout : lit­té­ra­ture, his­toire, his­toire de l’art, phi­lo­so­phie, et dans plu­sieurs langues : anglais, fran­çais, ita­lien,  latin (qu’il maî­trise par­fai­te­ment), alle­mand, espa­gnol (langues qu’il est  en train d’apprendre), visite les musées, écoute de la musique. Il prend des notes minu­tieuses.

Certains titres de poèmes sont issus de divers idiomes :

Eneugs  est  tiré de la langue d’Oc, et signi­fie « ennui, tris­tesse, déses­poir ».   Eneugs   désigne aus­si du XII° au XIV° Siècle, les poèmes des trou­ba­dours. Ces poèmes énu­mé­ra­tifs sont de longues listes de sujets de conster­na­tion.

Alba vient du latin et veut dire « aube » et, sous sa forme adjec­ti­vale, veut dire blanc. Les heures blanches de l’aube sont le moment où se séparent les amants.

Serena est en occi­tan, le contraire de Alba. La sere­na, le soir, exprime la las­si­tude du jour, l’appel de la nuit.

Dortmunder  est une marque de bière alle­mande fabri­quée à Dormund.

Les Os d’Echo et Autres Précipités sont un concen­tré de ce vécu et de toutes ses expé­riences intel­lec­tuelles et sen­so­rielles. Chacune des « strates du vivant » est explo­rée, dis­sé­quée, et agen­cée en un poème, « ce tis­su lin­guis­tique » qui a son exis­tence sin­gu­lière. Les mots, propres et lisses, sont gor­gés de la sub­stance du vivant. Aux anti­podes du lyrisme, et pro­fon­dé­ment ancrée dans la matière, la poé­sie de Samuel BECKETT fait de l’être humain le prisme des forces uni­ver­selles.

 

entre la scène et moi
la vitre
vide sauf elle

Mirlitonnades, La Mouche

 

Le titre, Mirlitonnades, signi­fie vers de mir­li­ton ; c’est-à-dire vers de peu d’importance que l’on trouve sur les papiers entou­rant les mir­li­tons.

Poèmes sui­vi de Mirlitonnades  réunit deux séries de courts poèmes.  Une série de quinze poèmes écrits en fran­çais en 1937 et 1939, dont onze ont paru dans les pre­miers numé­ros des Temps Modernes (Cet épi­sode est rela­té dans La Dernière Bande), les quatre autres, écrits en 1977 et 1978, ont parus dans la revue des Éditions de Minuit. Ce sont les der­niers poèmes écrits en fran­çais (peut-être y en a-t-il d’autres, écrits en anglais, à la fin de sa vie) par Sam BECKETT.

Dans ce recueil, on assiste à une raré­fac­tion de l’image. Le poète BECKETT, qui nous avait habi­tué à des « ins­tan­ta­nés », à peine voi­lés, de ses péré­gri­na­tions à tra­vers l’œuvre de ses phi­lo­sophes pré­fé­rés, puis dans les pay­sages irlan­dais de son enfance, et ses pro­me­nades dans l’univers de la pein­ture alle­mande, nous offre ici, des embryons d’images, des mots qui ne par­viennent pas à impri­mer – et à expri­mer – des séquences de textes immé­dia­te­ment iden­ti­fiables. Marqué par des deuils suc­ces­sifs et confron­té aux affres de la vieillesse, Sam BECKETT évoque dans ces « vers de rien », ces « rimaille­ries » la fuite du temps, la décré­pi­tude des corps. Plus pes­si­miste que ses autres écrits, Mirlitonnades offre au lec­teur la ful­gu­rante beau­té de l’instant.

Images trouées. Mots à bout de souffle. Presque silence…

La  poé­sie  de Samuel BECKETT suit une lente et longue tra­jec­toire vers le silence. À ses débuts,   elle  per­met au jeune auteur de faire montre de sa capa­ci­té à embras­ser la phi­lo­so­phie et à la res­ti­tuer par la langue. Chaque mot devient un monde, et les mots s’agrégeant les uns aux autres, tissent un uni­vers où l’intellect est roi.

Dans les années 1935, les expé­riences esthé­tiques, et les émo­tions qui en résultent, pénètrent la sphère phi­lo­so­phique où BECKETT s’était réfu­gié. C’est comme si la pein­ture que l’auteur affec­tionne tant, redon­nait les cou­leurs de la vie aux mots du poème. L’écriture  n’est plus un rem­part contre la vie, mais une assi­mi­la­tion, voire une appro­pria­tion de celle-ci par le sym­bo­lique.

Puis vient l’ombre du silence. C’est lorsque l’homme est confron­té à la dis­pa­ri­tion des êtres chers, et que ses forces déclinent, que Sam BECKETT affine son écri­ture en  rédui­sant le lan­gage aux quelques mots qui lui sont chers.
Assez. Soudain assez. Nul mou­ve­ment et sou­dain tout loin. Tout moindre. (Cap au Pire, Édition de Minuit, 1991)