Gio­van­ni Di Michele

 

Pétrar­que, on le sait – et non Dante – a dom­iné les Let­tres européennes pen­dant deux bons siè­cles, avant d’être exténué et de finir par lass­er, aux derniers feux et excès d’un maniérisme post-baroque. Dans les marges fron­tiere égale­ment, et en des langues bien­tôt minorées, son influ­ence a été partout sans con­teste ; ain­si dans la déjà provin­ciale Sicile – en dépit de la renom­mée du « Pétrar­que sicilien » Anto­nio Veneziano –, à par­tir du grand réper­toire des Muse Sicil­iane de G. Galeano (1647–53, puis 1662) : en antholo­gies donc, peut-être parce qu’aucun auteur ne par­ve­nait là à une suff­isante affir­ma­tion per­son­nelle. Forme de résis­tance, du moins lan­gag­ière, mais presque en tout dépen­dante des mod­ules toscans dom­i­nants, à l’influence espag­nole par ailleurs omniprésente (du reste, au posi­tif, les rap­ports entre Veneziano et Cer­van­tès furent nota­bles et féconds). Ailleurs, dans les Ital­ies de ces siè­cles som­bres, les mêmes stylèmes se retrou­veraient sans solu­tion de con­ti­nu­ité (un exem­ple suf­fi­ra : « Era la don­na mia pen­sosa e mes­ta », incip­it de Pic de la Miran­dole, récem­ment mis en français par François Turn­er – mais aus­si Renaud pas­sant une nuit « pen­sosa e mes­ta » dans la Jérusalem délivrée, XVIII). Notre auteur s’insère par­faite­ment dans ce cadre général, pour ain­si dire avec résig­na­tion ; il s’en dis­tingue par une plus grande var­iété (y com­pris çà et là non lyrique), une richesse d’intérêts et de style, aux côtés de quelques autres poètes intéres­sants tels Mighi­az­zu et Scimeca.

Dans le ms. 603 (1658) de la Bib­lio­thèque du Musée Condé de Chan­til­ly – objet de la thèse soutenue par Tobia Zanon en 2008 (cotutelle CIRCE — Univ. de Vérone) –, un élé­gant in-12 oblong de plus de mille pages, soigneuse­ment écrit et inti­t­ulé Scelta di Canzu­ni sicil­iani, deux auteurs au moins ont été de véri­ta­bles décou­vertes, Giuseppe Duraz­zo (Duraz­zu) et Gio­van­ni Di Michele. Mais c’est ce dernier, Giuan­ni Di Miche­li, qui a retenu aujourd’hui notre atten­tion, d’abord par le sens de révolte et l’amertume (amoureuse, mais surtout sociale et poli­tique) de ses vers, ensuite par le car­ac­tère moins con­venu ou occa­sion­nel du petit ensem­ble des poèmes choi­sis par le com­pi­la­teur de ce Choix ancien. Il n’est pas éton­nant que deux de ses canzu­ni (des ottave sicili­ennes écrites dans une langue quelque peu adoucie de toscan­ité com­mune), Chist’è lu locu… et Cui trasi ’ntra st’orrenda sipul­tura, aient été attribuées par Giuseppe Pitrè au poète (et ecclési­as­tique) engagé Simone Rau ; et, de là (pour la sec­onde) reprise par Sci­as­cia au début de Morte dell’Inquisitore, 1964, comme graf­fi­ti extrême d’un con­damné au bûch­er après ques­tion (voir ci-dessous, 63 : Cui trasi ’ntra st’orrenda sipul­tura / undi reg­na la stis­sa crudeltati, tru­virà scrit­tu a li tartarei mura / «Nisc­i­ti di sper­an­za, vui ch’intrati !» / tan­tu s’agghiorna ccà quan­tu si scu­ra, / sem­pri si trivu­lia, sten­ta e pati / per­chì non si sa mai lu ior­nu e l’hura / di la sua dis­ïa­ta lib­er­tati.). Et l’on pour­rait penser encore à cer­tains son­nets un peu mieux con­nus de Tom­ma­so Cam­panel­la, lui aus­si enfer­mé et atro­ce­ment tor­turé non loin de là, à Naples.

Voici donc, dans l’ordre où les com­po­si­tions appa­rais­sent dans le vol­ume man­u­scrit (cf. éd. Zanon, dans le tome II de sa thèse : Le ms. 603 de la Bib­lio­thèque du Musée Condé, 2008, p. 169–90) :

 

Comme bril­lante sphère en limpi­des ondes
qui dif­fuse là ses rayons dorés
et aux endroits obscurs, tristes et profonds
fait par­venir son or ensoleillé,
tel je me sens sous tes regards où je fonds
alors qu’ils se por­tent de tous côtés,
faisant resplendir le ciel et mille mondes,
et moi, taupe, ouvre les yeux et mourrai.

                                                                     Comu luci­da sfera…     [Zanon 21]

 

La prison est une école d’ignorants,
bêtise pour les sages avisés,
enfer de pau­vreté, mis­ère et effroi
de la plèbe enfer­mée, des pau­vres gens,
guer­res con­tin­ues, con­fu­sion, et des saints
fort peu de dévo­tions et presque rien,
tra­cas d’étrangers, deuil et lamentations,
repaire de traîtrise et tromperies.

                                                               La carzara è una sco­la…     [Zanon 34]

 

De temps à autre dans cette sépulture
ma mémoire se met à naviguer
du lever du jour jusqu’à la nuit obscure
sur une mer de songes, de pensées,
car il se peut que ma dame, d’aventure
par l’éloignement ren­due dépitée,
change son désir et que pour mon malheur
je meure ici d’extrême jalousie.

                                                                Di quan­du in quan­du…     [Zanon 55]

 

Qui entre dans cette hor­ri­ble sépulture
où règne une pérenne cruauté
trou­vera écrit sur ces murs du Tartare :
‘Lais­sez l’espérance, vous qui entrez !’
Il fait jour ici autant qu’en nuit obscure,
tou­jours à souf­frir, sup­port­er, peiner,
car on ne sait jamais ni le jour ni l’heure
du retour à la chère liberté.

                                                            Cui trasi ’ntra st’orrenda…    [Zanon 63]

 

Du lever du jour jusqu’à l’obscurité
je fais de ma mémoire un labyrinthe
tel que qui veut en sor­tir et mesurer
se trou­ve plus que moi las et contraint :
je le mure et tisse, et le défais sans cesse,
et tou­jours suis empêtré dans ses rets,
et quand je me crois sur le point d’en sortir,
c’est alors que j’y suis plus prisonnier.

                                                                  Di quan­du agghior­na…    [Zanon 76]

 

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(Sur les langues minorées de la Pénin­sule ital­i­enne voir ma rubrique ‘Fron­tiere, March­es’ dans : http://nositaliesparis3.wordpress.com )