> Un pétrarquiste sicilien méconnu

Un pétrarquiste sicilien méconnu

Par | 2018-05-21T20:27:40+00:00 10 décembre 2012|Catégories : Essais|

Giovanni Di Michele

 

Pétrarque, on le sait – et non Dante – a domi­né les Lettres euro­péennes pen­dant deux bons siècles, avant d’être exté­nué et de finir par las­ser, aux der­niers feux et excès d’un manié­risme post-baroque. Dans les marges fron­tiere éga­le­ment, et en des langues bien­tôt mino­rées, son influence a été par­tout sans conteste ; ain­si dans la déjà pro­vin­ciale Sicile – en dépit de la renom­mée du « Pétrarque sici­lien » Antonio Veneziano –, à par­tir du grand réper­toire des Muse Siciliane de G. Galeano (1647-53, puis 1662) : en antho­lo­gies donc, peut-être parce qu’aucun auteur ne par­ve­nait là à une suf­fi­sante affir­ma­tion per­son­nelle. Forme de résis­tance, du moins lan­ga­gière, mais presque en tout dépen­dante des modules tos­cans domi­nants, à l’influence espa­gnole par ailleurs omni­pré­sente (du reste, au posi­tif, les rap­ports entre Veneziano et Cervantès furent notables et féconds). Ailleurs, dans les Italies de ces siècles sombres, les mêmes sty­lèmes se retrou­ve­raient sans solu­tion de conti­nui­té (un exemple suf­fi­ra : « Era la don­na mia pen­so­sa e mes­ta », inci­pit de Pic de la Mirandole, récem­ment mis en fran­çais par François Turner – mais aus­si Renaud pas­sant une nuit « pen­so­sa e mes­ta » dans la Jérusalem déli­vrée, XVIII). Notre auteur s’insère par­fai­te­ment dans ce cadre géné­ral, pour ain­si dire avec rési­gna­tion ; il s’en dis­tingue par une plus grande varié­té (y com­pris çà et là non lyrique), une richesse d’intérêts et de style, aux côtés de quelques autres poètes inté­res­sants tels Mighiazzu et Scimeca.

Dans le ms. 603 (1658) de la Bibliothèque du Musée Condé de Chantilly – objet de la thèse sou­te­nue par Tobia Zanon en 2008 (cotu­telle CIRCE – Univ. de Vérone) –, un élé­gant in-12 oblong de plus de mille pages, soi­gneu­se­ment écrit et inti­tu­lé Scelta di Canzuni sici­lia­ni, deux auteurs au moins ont été de véri­tables décou­vertes, Giuseppe Durazzo (Durazzu) et Giovanni Di Michele. Mais c’est ce der­nier, Giuanni Di Micheli, qui a rete­nu aujourd’hui notre atten­tion, d’abord par le sens de révolte et l’amertume (amou­reuse, mais sur­tout sociale et poli­tique) de ses vers, ensuite par le carac­tère moins conve­nu ou occa­sion­nel du petit ensemble des poèmes choi­sis par le com­pi­la­teur de ce Choix ancien. Il n’est pas éton­nant que deux de ses can­zu­ni (des ottave sici­liennes écrites dans une langue quelque peu adou­cie de tos­ca­ni­té com­mune), Chist’è lu locu… et Cui tra­si ’ntra st’orrenda sipul­tu­ra, aient été attri­buées par Giuseppe Pitrè au poète (et ecclé­sias­tique) enga­gé Simone Rau ; et, de là (pour la seconde) reprise par Sciascia au début de Morte dell’Inquisitore, 1964, comme graf­fi­ti extrême d’un condam­né au bûcher après ques­tion (voir ci-des­sous, 63 : Cui tra­si ’ntra st’orrenda sipul­tu­ra /​ undi regna la stis­sa cru­del­ta­ti, tru­virà scrit­tu a li tar­ta­rei mura /​ « Nisciti di spe­ran­za, vui ch’intrati !» /​ tan­tu s’agghiorna ccà quan­tu si scu­ra, /​ sem­pri si tri­vu­lia, sten­ta e pati /​ per­chì non si sa mai lu ior­nu e l’hura /​ di la sua disïa­ta liber­ta­ti.). Et l’on pour­rait pen­ser encore à cer­tains son­nets un peu mieux connus de Tommaso Campanella, lui aus­si enfer­mé et atro­ce­ment tor­tu­ré non loin de là, à Naples.

Voici donc, dans l’ordre où les com­po­si­tions appa­raissent dans le volume manus­crit (cf. éd. Zanon, dans le tome II de sa thèse : Le ms. 603 de la Bibliothèque du Musée Condé, 2008, p. 169-90) :

 

Comme brillante sphère en lim­pides ondes
qui dif­fuse là ses rayons dorés
et aux endroits obs­curs, tristes et pro­fonds
fait par­ve­nir son or enso­leillé,
tel je me sens sous tes regards où je fonds
alors qu’ils se portent de tous côtés,
fai­sant res­plen­dir le ciel et mille mondes,
et moi, taupe, ouvre les yeux et mour­rai.

                                                                     Comu luci­da sfe­ra…     [Zanon 21]

 

La pri­son est une école d’ignorants,
bêtise pour les sages avi­sés,
enfer de pau­vre­té, misère et effroi
de la plèbe enfer­mée, des pauvres gens,
guerres conti­nues, confu­sion, et des saints
fort peu de dévo­tions et presque rien,
tra­cas d’étrangers, deuil et lamen­ta­tions,
repaire de traî­trise et trom­pe­ries.

                                                               La car­za­ra è una sco­la…     [Zanon 34]

 

De temps à autre dans cette sépul­ture
ma mémoire se met à navi­guer
du lever du jour jusqu’à la nuit obs­cure
sur une mer de songes, de pen­sées,
car il se peut que ma dame, d’aventure
par l’éloignement ren­due dépi­tée,
change son désir et que pour mon mal­heur
je meure ici d’extrême jalou­sie.

                                                                Di quan­du in quan­du…     [Zanon 55]

 

Qui entre dans cette hor­rible sépul­ture
où règne une pérenne cruau­té
trou­ve­ra écrit sur ces murs du Tartare :
‘Laissez l’espérance, vous qui entrez !’
Il fait jour ici autant qu’en nuit obs­cure,
tou­jours à souf­frir, sup­por­ter, pei­ner,
car on ne sait jamais ni le jour ni l’heure
du retour à la chère liber­té.

                                                            Cui tra­si ’ntra st’orrenda…    [Zanon 63]

 

Du lever du jour jusqu’à l’obscurité
je fais de ma mémoire un laby­rinthe
tel que qui veut en sor­tir et mesu­rer
se trouve plus que moi las et contraint :
je le mure et tisse, et le défais sans cesse,
et tou­jours suis empê­tré dans ses rets,
et quand je me crois sur le point d’en sor­tir,
c’est alors que j’y suis plus pri­son­nier.

                                                                  Di quan­du agghior­na…    [Zanon 76]

 

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(Sur les langues mino­rées de la Péninsule ita­lienne voir ma rubrique ‘Frontiere, Marches’ dans : http://​nosi​ta​lies​pa​ris3​.word​press​.com )

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