> Un regard sur la poésie polonaise actuelle (3)

Un regard sur la poésie polonaise actuelle (3)

Par |2018-08-18T14:20:16+00:00 5 mai 2014|Catégories : Blog|

 

Présentation d’Urszula Koziol et de son dernier  recueil Suppliques, paru en octobre 2012 aux éditions Grèges. 

 

Urszula Koziol  est née en 1931. Poète, roman­cière, dra­ma­turge, rédac­trice du men­suel lit­té­raire et artis­tique « Odra », chro­ni­queuse, auteur de livres pour enfants, elle a reçu de nom­breux prix tels le Prix Koscielski de Genève, le Prix du PEN CLUB, Le Premier Prix de la Culture de Silésie de la Région de Basse Saxe ; en Allemagne le prix Eichendorff (2002) lui a été attri­bué et en 2003, elle a obte­nu le titre de Docteur Honoris Causa de l’Université de Wroclaw.  Des recueils de ses poèmes sont parus aux Etats-Unis, en Allemagne, en Russie et dans l’ex-Yougoslavie. Elle a publié une dou­zaine de recueils de poé­sie, tous inédits en fran­çais : Au rythme des racines (1963), La traî­née de lumière et le rayon (1965), Liste de pré­sence (1967),  Au rythme du soleil (1974), Carnet de regrets (1989), Les sta­tions du mot (1994), La grande pause (1996), En l’état fluide (1998), Suppliques (2005),  De pas­sage (2007).  Elle est l’auteur de deux romans : Les sta­tions de la mémoire (1964) et  Des oiseaux pour la pen­sée (1971). En France, des poèmes et frag­ments de prose sont dis­per­sés dans diverses revues. 

Ce recueil d’Urszula Koziol qui paraît près de dix ans après La grande Pause (1996), en 2005, à Wroclaw, est le pre­mier de ses  trois der­niers recueils (Przelotem/​En pas­sant, 2007 ; Horrendum, 2010) que relient une thé­ma­tique, le pas­sage du temps, et une tona­li­té, l’émerveillement, la célé­bra­tion de la vie avec en contre­point le désar­roi, la stu­peur et l’effroi face à ce constat : la vie s’achève, l’homme est expul­sé du temps qui lui a été impar­ti et il s’éloigne inexo­ra­ble­ment de la rive.  L’effroi et le désar­roi se mani­festent dans l’invocation à la rose qui ouvre le recueil : « gloriosa/​meravigliosa/​misteriosa/​rosa/​dolorosa rugosa/​dans mes ténèbres/​je t’invoque ». Suit le poème qui donne son titre au recueil, Suppliques, dans lequel s’élève une prière qui s’adresse aux vivants, res­tés sur la rive, afin que ceux-ci, en res­pec­tant ses der­nières volon­tés, lui faci­litent l’accès à l’Ailleurs incon­nu où elle pren­dra un autre nom, accè­de­ra à un autre mode d’être, se trans­for­me­ra. Elle ne dit pas « mour­ra » mais « se trans­for­me­ra », le corps deve­nu pous­sière s’incarnant dans d’autres corps par la grâce de la trans­for­ma­tion de la matière et du nom. Cette idée de ne pas dis­pa­raître, de ne pas s’anéantir, offre une voie pour appri­voi­ser la mort, exis­ter autre­ment, « de l’autre côté de la lumière ». Mais avant la mort il y aura à vivre le vieillis­se­ment, le déclin des forces, des capa­ci­tés, décrits avec un humour et une iro­nie qui rompent avec le ton plus élé­giaque des poèmes pré­cé­dents et de ceux qui vont suivre. L’ironie, l’humour grin­çant s’appuient sur des jeux de lan­gage, sur l’accumulation de sub­stan­tifs ou d’adjectifs exploi­tant les res­sources de la flexi­bi­li­té de la langue, de la poly­sé­mie des pré­fixes notam­ment, pour abou­tir à un effet gro­tesque d’autodérision.  La vieillesse où se pro­file la mort est donc ce « cer­tain âge » que l’on peine à iden­ti­fier, à défi­nir, que l’on n’ose pas évo­quer, un âge qui pèse, met à mal notre ego, nos illu­sions de puis­sance, nous met face à nos limites, à notre dimen­sion d’être fra­gile, pré­caire, condam­né à l’impermanence, à la fini­tude. Sous ce regard sans conces­sion, le vieillard appa­raît gro­tesque, risible, pitoyable et peu aimable, il est sur­tout, comme l’indiquent les pré­fixes a/​de/​in/​im/​é ou la pré­po­si­tion sans,  pri­vé de tout ce qui fai­sait de lui la per­sonne qu’il pen­sait être, la per­sonne phy­sique dési­rable, dési­rante, ten­due vers un but, ins­crite dans la socié­té. La porte est désor­mais fer­mée, elle ne s’ouvrira plus désor­mais que sur l’effroi, la soli­tude, les ténèbres, une voie sans issue.

 À par­tir d’un cer­tain âge il y a des moments où on se sent abso­lu­ment déses­pé­ré­ment nul impuis­sant sans défense atone athée sans domi­cile inco­lore impo­tent sans époux sans des­cen­dance sans père ni mère sans len­de­main insen­sé inson­dable sans flamme sans pers­pec­tives sans issue aveugle éden­té man­chot sans tête infruc­tueux asexué inso­nore incor­po­rel dérai­son­nable sans objet et infi­ni­ment pro­fa­né par sa super­flui­té sans bornes 

Dans nombre de ces poèmes, la poé­tesse déve­loppe une concep­tion de la vie où la décep­tion et le déses­poir semblent l’emporter. Dans le poème Petit pro­pos sur les chiens sans maître, l’homme trouve une sorte de défi­ni­tion néga­tive dans la façon dont le chien sans maître incar­nant le misé­rable, l’errant, le regarde et se com­porte avec lui, c’est-à-dire, n’attend rien de lui. L’homme est celui dont on ne doit rien attendre, dont il vaut mieux ne rien attendre.

 

Les chiens sans maître n’aboient pas à la vue d’un homme, ne le regardent pas dans les yeux, ne fré­tillent pas de la queue.

                Les chiens sans maître croisent un homme comme s’il était trans­pa­rent. Ils l’ignorent.
                Les chiens sans maître n’attendent plus rien de l’homme. 

 

 De même, dans Petit pro­pos sur l’amour du pro­chain, l’injonction éthi­co-reli­gieuse qui fonde notre civi­li­sa­tion est trai­tée par la déri­sion : « Est-ce que tu ne paniques pas à l’idée que tu dois aimer ton pro­chain comme toi-même ? »

 

Nul doute que sous les méta­phores, pointe une cri­tique de la civi­li­sa­tion qui est la nôtre. Toutefois le miracle de la vie est chan­té dans des poèmes d’une toute autre teneur, poèmes de formes diverses, poèmes qui relèvent de la chan­son popu­laire, célé­bra­tions de l’amour revi­si­té par la mémoire et l’écriture, qui a le pou­voir de l’inscrire dans ce qui fut à jamais :

 

mal­gré tout à chaque ins­tant de nou­veau
je suis prête à chan­ter mon amour pour toi
tu sais que c’est pour toi

et à chaque ins­tant à nou­veau
je meurs de ravis­se­ment
pour la beau­té de ce monde

même si jus­te­ment il me glisse des mains

 

 Ce recueil est ain­si le lieu où se cris­tal­lise une poé­tique de l’amour, amour des êtres, amour du com­pa­gnon, amour de la vie, de la nature, des élé­ments pre­miers, de la res­pi­ra­tion, amour ultime por­tée par une voix qui se sait en extinc­tion (Propos sur la voix) :

 

Ma voix nue
sans cou­ver­ture sans voile
sans moi

elle décroît sans décroître
errant soli­taire

 

Le recueil Suppliques a été nomi­né pour le Prix Nike 2006, l’un des prix les plus pres­ti­gieux en Pologne. L’auteur y déve­loppe un adieu bou­le­ver­sant à la vie au moyen d’une poé­tique sub­tile, raf­fi­née, se réfé­rant à la mémoire intime, à la des­crip­tion des phé­no­mènes, de la nature, à l’histoire, aux poètes et aux phi­lo­sophes qui l’ont pré­cé­dée. Elle éla­bore un pro­ces­sus d’apprivoisement de la mort, elle se pré­pare, elle revi­site l’expérience de vivre, ses liens avec les êtres, ses attentes et ses décep­tions, elle célèbre le miracle de la vie et s’interroge sur l’absurde de la condi­tion humaine. Elle acquiesce et se révolte encore, s’émerveille et déses­père au sein d’une poé­tique com­plexe, éblouis­sante, qui puise à une métrique variée, poème en prose, dia­logues, chan­sons, formes brèves, apho­rismes, tra­vaille et sty­lise la méta­phore en se nour­ris­sant de diverses strates  du lan­gage, archaïsmes, conven­tions roman­tiques, recherches for­melles d’avant-garde, varia­tions sur la poly­sé­mie, cita­tions.  Au long du recueil se déploie une réflexion convo­quant les Anciens Grecs, la mytho­lo­gie, les poètes, les savants, Einstein, sur le temps qui passe, la beau­té de la vie sai­sie dans l’instant qui ne se répète pas, unique et fugace, sur l’effroi sans nom face à l’imminence du départ vers les « trous noirs fous », sur la fini­tude et sur le sens de la vie qui nous échappe, sur l’amour et la haine, la lumière et les ténèbres, la réa­li­té et le rêve, les dua­li­tés de nos exis­tences.

 

car déjà entre toi et moi
se des­sine le vide qui avance au galop
une course hale­tante
               le  retour au néant
tout sim­ple­ment dans un abîme sans fond
et sans écho

 

 La contem­pla­tion de l’instant, des pay­sages, la médi­ta­tion y occupent une place sin­gu­lière expo­sant le rap­port qui se tisse entre le sujet du poème et les élé­ments natu­rels par le moyen du vers, de la parole poé­tique, de l’image et de la musique : sou­dain je me suis trou­vée au cœur même/​de l’instant/comment y suis-je entrée

La réflexion menée en maints poèmes sur le pro­ces­sus de créa­tion poé­tique se double d’une réflexion sur le pro­ces­sus de vivre ou plus exac­te­ment « le métier de vivre », lequel s’avère vivre-écrire.  Le poème est ce qui essaie de dire, de construire une rivière, un monde vivant, et la parole poé­tique, fra­gile, sou­vent inau­dible, est com­pa­rée à une plume d’oiseau qui aurait per­du son oiseau. Mais elle résiste : une strophe subite se cabre/​comme un éta­lon, elle se fait résis­tance, matière, voix, cou­leurs, vibra­tions de lumière et de sons, créa­trice de sens et de beau­té, lien entre TOI et MOI :

 

ce qui est entre toi et moi
une dis­tance
ce qui est entre toi et moi
un bat­te­ment effa­rou­ché
ce qui est entre toi et moi
un pres­sen­ti­ment
            une trans­mu­ta­tion,

 

entre le sujet lyrique et le monde, les élé­ments pre­miers du monde tels les rochers, les rivières, la nature,  et enfin les êtres. 

 

dans le four­mille­ment des sens
un mar­tè­le­ment
tel que le silence en est par­cou­ru de fris­sons

 

Le ton du recueil est aus­si dra­ma­tique qu’ironique et mali­cieux, vif tout autant que nos­tal­gique.  Le conte­nu de cette poé­sie réflexive, qui n’affirme rien, mais qui che­mine tra­vaillée par l’inquiétude et le doute, semble se ras­sem­bler dans le long poème qui clôt le recueil : Extinction, dont les der­niers vers résonnent comme un appel dra­ma­ti­co-iro­nique paro­diant le conte de Barbe-bleue, appel tout autant qu’ultime ques­tion­ne­ment pro­fé­ré au seuil de l’Inconnu/Inconnaissable.

 

Je rends la clé du cabi­net secret
essuie de mes lèvres ma pro­tes­ta­tion inepte
qu’est-ce qui dans ce point final n’est pas un point final
et  de la sorte sans le savoir s’avance vers toi.
Pareille à la tour­te­relle pro­fon­dé­ment meur­trie
par la flèche de son amour pour toi terre
et déjà dépouillée déjà défaite d’elle
je t’appelle toi sans nom
toi  inac­ces­sible
toi  tout sim­ple­ment impos­sible à croire pour moi

dépêche-toi
                      Mon Dieu
                                car enfin
tu as sûre­ment besoin de moi pour exis­ter
avant que ne m’engloutisse le grand
et incon­ce­vable RIEN

 

 

 

Luis Benitez

El poe­ta, nar­ra­dor, ensayis­ta y dra­ma­tur­go Luis Benítez nació en Buenos Aires el 10 de noviembre de 1956. Sus 32 libros de poesía, ensayo, nar­ra­ti­va y tea­tro han sido publi­ca­dos en Argentina, Chile, España, Estados Unidos, México, Venezuela y Uruguay y obras suyas fue­ron tra­du­ci­das al inglés, fran­cés, alemán, ita­lia­no, fla­men­co, grie­go y mace­do­nio.

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