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Le Jubilaire

Par | 2018-05-26T21:45:19+00:00 31 mai 2016|Catégories : Blog|

 

Jubilaire

Oncle Leonard (o) rend pour la pre­mière fois
visite à son pays après bien­tôt cin­quante ans il arrive
tout droit d’un ras­sem­ble­ment de vété­rans de la bataille de Monte Casino
(où en tant que méde­cin il fut très utile).
Sa poi­trine étoi­lée comme le ciel
brille de toutes ses médailles de guerre.
A la table de la cui­sine
il mange avec appé­tit son pain sec agré­men­té de mou­tarde
(pour sûr se raniment les faims d’antan
quand il était au camp sous le cercle polaire à Pechora)i.
Dans ses lettres il signait tou­jours « Leonardo ».
Comme s’il vou­lait avec la finale espa­gnole de son nom
expri­mer sa recon­nais­sance à la patrie de Borges,
Cortazar et Astor Piazzoli (bien qu’il ne les ait ni lus
ni enten­dus ; de loin il gar­dait sa main posée sur le pouls de la Russie,
en espa­gnol il s’étendait sur l’histoire de la Pologne
à la seule fin, dans un pays de géné­raux-bour­reaux,
de pré­ve­nir la jeu­nesse face au mirage du com­mu­nisme).
Oncle Leonardo m’arrive à peine à l’épaule,
il est presque sourd, il y a peu encore il arpen­tait
gaillar­de­ment les rues silen­cieuses de San Isidro
(onze ans plus tôt il sau­tait tout seul dans le train
et en redes­cen­dait aus­si alerte à la sta­tion de métro Retiro de Buenos Aires
deve­nue célèbre grâce à Gombrowicz).
A l’âge de quatre-vingt-deux ans
lui – méde­cin « tra­di­tion­nel » apprit l’acuponcture
et convo­la en secondes noces, trois mois après
avoir enter­ré sa pre­mière épouse.
Il ne vou­lait pas attendre, il avait un grand appé­tit de vivre
(« je m’inquiète pour toi – écri­vait-il –
tu devrais avoir un mari ou au moins un amant »)
Oncle Leonardo aura quatre-vingt-dix-neuf ans
dans quelques jours, il a tou­jours pra­ti­qué
des exer­cices tibé­tains de lon­gé­vi­té,
avec suc­cès comme on voit, et la nata­tion,
il nageait dans la mer, à la pis­cine ou encore dans un tas de jour­naux,
de lettres pas lues jusqu’au bout, et plus volon­tiers
il se chauf­fait des heures durant tel un lézard,
comme s’il vou­lait se rendre au soleil et non à la terre.
L’excès de soleil s’écoule main­te­nant de l’oeil en filet de sang
du seul oeil qui voit encore un tant soit peu.
Le jubi­laire ne dort pas mal, prend soin de sa per­sonne
(à la mai­son il a une domes­tique para­guayenne), il vit
dans son monde, dans des pay­sages ima­gi­naires
dans l’infini des variantes de sou­ve­nirs de Pechora
d’Iran, Irak, Italie, enfin Angleterre et –
« il attend son cen­tième anni­ver­saire », comme l’a for­mu­lé
dans son polo­nais bien à elle Maria, sa femme beau­coup plus jeune,
qui, elle, n’a pas atteint le jubi­lée
Lui sou­hai­ter cent cinq, cent dix ans ?
Ou des retrou­vailles dans l’au-delà du poème ?

août 2011
Camp de Pechora , en Sibérie, sous le cercle polaire, à l’époque sta­li­nienne.

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Produits de net­toyage

les jours et les nuits
s’en lavent leurs longues mains
et enfin ils nous effacent
comme tache sur un vête­ment
qui doit encore ser­vir
mais pas à nous

juillet 2010

 

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Réflexions en se lavant les dents

Au moins trois fois par jour
je lave mes dents du tartre de la mort
Elle est jaune ou bien noire
On la sent dans la fraî­cheur et les miasmes
Pourquoi la pen­sons-nous au fémi­nin ?
Pourquoi m’a-t-elle fait naître pour me dévo­rer aujourd’hui
moi – bac­té­rie pen­sante entre les dents de l’univers ?

août 2010

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Fumée*

Se remé­mo­rer l’enfance
com­mence par une forêt
(les fram­boises alors ne puaient pas encore le sang)
Là-bas en ces temps-là
je trou­vais sur les sen­tiers le fer à che­val de la lune
Empêtrée dans les plis du par­fum
des pins – petits princes aux bals de l’azur
je tou­chais les écailles dans les cara­paces des cônes
avant que ne s’abaisse le ciel avec un gron­de­ment
Ma pre­mière forêt
pousse à pré­sent dans un monde tout à fait dif­fé­rent
Ma mémoire un peu défec­tueuse
ne va pas jusqu’à ses racines en clau­di­quant
Cette forêt-là mur­mure à pré­sent en une autre langue
Le poème comme fumée s’élève du feu
Ceux qui sont ivres dorment après la fête

octobre 2010

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* Sur le thème du poème « Elégie » du recueil Nouveaux regards (Nowe wid­ze­nia) (Forum des poètes d’Hybryde), Warszawa/​Varsovie 1968.

 

Traductions d'Isabelle Macor

Luis Benitez

El poe­ta, nar­ra­dor, ensayis­ta y dra­ma­tur­go Luis Benítez nació en Buenos Aires el 10 de noviembre de 1956. Sus 32 libros de poesía, ensayo, nar­ra­ti­va y tea­tro han sido publi­ca­dos en Argentina, Chile, España, Estados Unidos, México, Venezuela y Uruguay y obras suyas fue­ron tra­du­ci­das al inglés, fran­cés, alemán, ita­lia­no, fla­men­co, grie­go y mace­do­nio.

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