> Un regard sur la poésie polonaise du 20e siècle

Un regard sur la poésie polonaise du 20e siècle

Par |2018-12-17T20:19:34+00:00 18 mai 2012|Catégories : Essais|

Entre écri­ture du désastre et poé­sie d’un monde déshu­ma­ni­sé

On décou­vri­ra, plus bas, des poèmes de cer­tains auteurs évo­qués dans cet article.

 

Bien que la France et la Pologne aient une his­toire com­mune impor­tante, que les liens lit­té­raires entre les deux pays ne soient plus à démon­trer, que Paris pos­sède une célèbre « librai­rie polo­naise » depuis 1833, le poète né à Cracovie ne peut man­quer d’être sur­pris du peu de cas fait à la lit­té­ra­ture contem­po­raine, et par­ti­cu­liè­re­ment à la poé­sie polo­naise en France. Bien sûr, des auteurs polo­nais sont tra­duits, étu­diés même, dans des cercles assez confi­den­tiels. Pour un lec­teur « fran­co­phone », pour­tant, accé­der aux œuvres des prin­ci­paux poètes polo­nais du 20e siècle n’est pas évident, en dehors des revues de poé­sie qui éclairent ici ou là tel ou tel auteur, ou bien de quelques recueils épars publiés dans l’une ou l’autre col­lec­tion, en fonc­tion des goûts des édi­teurs et /​ ou des tra­duc­teurs. Peu de choses récentes. Dont la belle antho­lo­gie du mou­ve­ment des sca­man­drites, et de sa revue, menée par Roger Legras, pas­seur pas­sion­né de poé­sie polo­naise s’il en est (Les sca­man­drites. Anthologie de la poé­sie polo­naise, L’Age d’Homme, 2004), et celle des édi­tions Folle Avoine, Terra nul­lius, 70 pages parues en 2004. Je revien­drai une autre fois, en ces pages, sur l’important volume consa­cré aux sca­man­drites. Pour l’instant, je sou­haite pro­po­ser au lec­teur d’aller vers la poé­sie de Pologne à tra­vers un autre ouvrage, celui diri­gé par la spé­cia­liste de l’Institut d’Etudes Slaves, et publié dans ce cadre, Maria Delaperrière, par ailleurs auteur d’un autre titre de réfé­rence, Les avant-gardes polo­naises et la poé­sie euro­péenne chez le même édi­teur.

L’épais volume consa­cré par Maria Delaperrière à la poé­sie polo­naise du 20e siècle regroupe des études sur les dif­fé­rents moments de cette poé­sie, des mono­gra­phies sur huit poètes et une belle antho­lo­gie. Le tout confié à des spé­cia­listes sérieux et pas­sion­nants. Il y a, notons-le, tout de même deux Nobels dans le lot des poètes pré­sen­tés et étu­diés : Czeslaw Milosz et la regret­tée Wislawa Szymborska, qui nous a quit­té il y a peu. De cette poé­sie, on pour­rait dire ce que Tadeusz Rósewicz a écrit de son propre tra­vail :

J’ai vingt-quatre ans
Conduit aux abat­toirs
J’ai sur­vé­cu

[dans Le Rescapé, 1947]

Car une des par­ti­cu­la­ri­tés de cette poé­sie est d’avoir vécu, en effet, au cœur des deux prin­ci­paux tota­li­ta­rismes du 20e siècle, le nazisme et le com­mu­nisme sta­li­nien, d’avoir exis­té et sur­vé­cu sous ces deux bottes. Par le com­pro­mis par­fois, l’exil sou­vent, le silence aus­si. Si bien que le pay­sage poé­tique polo­nais de ce début de 21e siècle réunit des écri­vains qui publiaient « libre­ment » sous le régime com­mu­niste, d’autres qui ont construit leur œuvre contre le nazisme ou bien en face de la catas­trophe qu’ils per­ce­vaient être ce monde, celui de 1945 comme de 1968. S’ajoutent à eux une géné­ra­tion nou­velle : celle des poètes qui main­te­nant s’affrontent au capi­ta­lisme déchaî­né, dans un pays, il faut le remar­quer, où la poé­sie est d’une impor­tance capi­tale, impor­tance presque incom­pré­hen­sible vu de Paris. Un exemple : dans les cinq années qui ont sui­vi la chute du com­mu­nisme, près de 600 000 poètes ont publié leurs tra­vaux en Pologne. Ainsi, la poé­sie polo­naise du 20e siècle est avant tout une poé­sie qui a sur­vé­cu aux affres de l’histoire, qui écrit avec et dans cette his­toire mais par­vient à ne pas écrire seule­ment sur cette his­toire. C’est ce que montrent, entre autres, les deux pre­mières études de ce volume, celle de Edward Balcerzan (Les ten­dances nova­trices dans la poé­sie polo­naise) et de Wlodzimierz Bolecki (Le moder­nisme et la moder­ni­té dans la poé­sie polo­naise du 20e siècle). On y croise le groupe Scamandre, fon­dé en 1919 par les poètes Julian Tuwim, Jaroslaw Swaszkiewicz, Antoni Slonimski, Kazimierz Wierzynski et Jan Lechoń, autant que l’œuvre de Baczyński, mort durant le sou­lè­ve­ment du Ghetto de Varsovie en 1944 :

Et moi, je ne suis plus ni un corps ni un homme
Et je ne suis pas encore un rêve

[dans Le Choix, 1943]

Balcerzan et Bolecki montrent cepen­dant que cette poé­sie ne s’écrit pas seule­ment dans le rap­port à l’histoire tota­li­taire subie. Elle se construi­sait aupa­ra­vant dans un rap­port à la moder­ni­té, ain­si en était-il avant la guerre des mou­ve­ments autour du futu­risme ou des nova­teurs de la revue Zwrotnica. À cette époque, un poète comme Peiper consi­dère la tech­nique et la Machine comme des vec­teurs pro­duc­tifs d’art. Plus récem­ment, les poètes de la Nouvelle Vague, comme Barańczak, ou ceux de main­te­nant, ain­si Swietlicki, posent la ques­tion du rap­port de l’être homme avec la socié­té, celle de la sur­vie de l’humain poète dans la socié­té, dans toute socié­té, et Swietlicki de crier :

Quelle est votre natio­na­li­té
Je suis ivrogne

Bien sûr, cette modeste approche ne fera pas le tour d’une poé­sie où l’on croise aus­si les noms de Przyboś, Slawinski, Milosz, Tuwim, Staff, Leśmian… et même Wislawa Szymborska. La poé­sie polo­naise, entre nova­tion, moder­nisme et moder­ni­té est com­plexe et fina­le­ment diverse en ses lignes de force. C’est que, « Dès qu’on cherche à sai­sir un frag­ment de monde, c’est le monde entier qui fait irrup­tion en nous », comme l’écrit Witold Wirpsza.

Pendant le sta­li­nisme, la Pologne a connu une courte période de « réa­lisme socia­liste » obli­ga­toire en poé­sie, sans doute de 1946 à 1956. Puis la poé­sie a évo­lué dans des sens proches de ses contem­po­raines d’Europe de l’Ouest dans la deuxième moi­tié du 20e siècle, menant des recherches en direc­tion de la non-poé­sie et /​ ou de la non-lit­té­ra­ture, avec cette par­ti­cu­la­ri­té de ne jamais réel­le­ment nier ou reje­ter sa propre tra­di­tion. Ce qui en fait une de ses ori­gi­na­li­tés. En Pologne, tra­di­tion, avant-garde et moder­nisme coexistent fina­le­ment, y com­pris dans l’œuvre même de nom­breux poètes comme Milosz. Bien sûr, elle est aus­si cette riposte per­ma­nente à la vie en sys­tème com­mu­niste, riposte qui consiste à en mon­trer le réel, ain­si dans le célèbre M. Cogito de Herbert :

Qui écri­vit nos visages la variole cer­tai­ne­ment
cal­li­gra­phiant son « v » à la plume
mais à qui dois-je ce double men­ton
à un glou­ton quel­conque alors que toute mon âme
aspi­rait à l’ascèse pour­quoi ces yeux
aus­si rap­pro­chés puisque c’est lui et non moi
qui obser­vait dans les buis­sons l’invasion des Vénètes
ces oreilles trop décol­lées deux coquillages de peau
héri­tage pro­bable d’un ancêtre qui tra­quait l’écho
du gron­de­ment d’une troupe de mam­mouths dans la steppe

Le front bas de rares pen­sées
les femmes l’or la terre ne pas se lais­ser désar­çon­ner
le sei­gneur pen­sait à leur place et le vent les empor­tait par les routes
ils s’agrippaient aux murs et sou­dain dans un grand cri
ils tom­baient dans le vide pour reve­nir en moi

[dans Monsieur Cogito, 1974, tra­duc­tion de Brigitte Gautier]

Dans son étude, Quand les femmes se font poètes, l’architecte de ce fort beau volume, Maria Delaperrière, montre l’importance de la place des femmes dans la poé­sie polo­naise du siècle pas­sé, non pas au sens d’une poé­sie du fémi­nisme mais plu­tôt comme une extra­or­di­naire flo­rai­son explo­rant l’ensemble des pro­blé­ma­tiques de l’humain depuis l’intériorité fémi­nine, sans pour autant être une simple poé­sie fémi­nine. En Pologne, les femmes poètes sont sur­tout des poètes.

 On lira ain­si Świrszczyńska :

Je dis à mon corps :
– cha­rogne – je lui dis
-cha­rogne murée et clouée
aveugle et sourde
comme un cade­nas.
 

Je devrais te battre jusqu’au cri
t’affamer pen­dant qua­rante jours
te pendre
au-des­sus du plus grand abîme du monde.
 

Et tu t’ouvrirais peut-être enfin
comme une fenêtre
à tout ce que je pres­sens qu’il est
à tout ce qui est fer­mé
devant moi
 

Je dis à mon corps :
cha­rogne,
tu as peur de la dou­leur et de la faim
tu as peur du gouffre
 

Tu es sourd et aveugle, cha­rogne – je dis
et je crache dans le miroir.
 

[dans Heureuse comme la queue d’un chien, 1978]

Une autre par­ti­cu­la­ri­té de la poé­sie polo­naise du 20e siècle réside dans la place du chris­tia­nisme. Soit qu’il s’agisse d’une poé­sie ouver­te­ment chré­tienne (Jean-Paul II n’était-il pas poète ?) soit qu’il s’agisse d’une poé­sie en confron­ta­tion avec Dieu, dans le chris­tia­nisme et depuis le chris­tia­nisme. Se pose alors sou­vent une ques­tion essen­tielle, celle de l’absence appa­rente de Dieu devant les crimes de masse du siècle pas­sé. On trou­ve­ra donc autant de grands textes affir­mant une foi chré­tienne (Milosz,Twardowski) que d’importants poèmes du doute et de la révolte. Ce qui peut aller, avec Tadeusz  Rósewicz, jusqu’à l’expression d’une culpa­bi­li­té du résis­tant, lui-même, ayant dû contri­buer à l’horreur, ayant dû tuer lui aus­si :

J’ai 20 ans
je suis un assas­sin
ins­tru­ment
aus­si aveugle
qu’un sabre
dans la main d’un bour­reau

[Lamentation, dans Poésies choi­sies, 1998]

Cette révolte, c’est aus­si la force du poème de Grochowiak, Le coif­feur, dans lequel ce coif­feur coupe les che­veux au rasoir, appa­rais­sant peu à peu pour ce qu’il est : Dieu. Un « Dieu impla­cable affai­ré seule­ment à faire pas­ser les hommes de vie à tré­pas » écrit Hélène Wlodarczyk dans son étude sur la Parabole chré­tienne et la révolte méta­phy­sique dans la poé­sie polo­naise du 20e siècle. Cette révolte n’est pas à pro­pre­ment par­ler poli­tique : en Pologne, le drame des tota­li­ta­rismes a enle­vé toute illu­sion en ce qui concerne l’hypothèse d’une libé­ra­tion de l’homme, quelle qu’en soit la forme. On retrouve cette manière d’être chez Leśmian, Wat ou encore Herbert. Une révolte qui est cepen­dant aus­si une atti­rance vers la tra­di­tion chré­tienne.

Le volume avance ensuite vers une étude consa­crée à la nou­velle poé­sie polo­naise (1989-2003), de Maryla Laurent, der­nier état de la ques­tion dis­po­nible en langue fran­çaise, une étude pas­sion­nante qui montre la diver­si­té et les axes de force de la poé­sie en Pologne aujourd’hui, ain­si que l’importance, peu après la chute du com­mu­nisme, de revues telles que BruLion, Nouveau Cours ou Studium. On croise alors les poèmes de Sosnowski, Sendecki, Bierdrzycki, Baran ou Swietlicki. Sous la plume et dans la bouche (on sample beau­coup en Pologne aujourd’hui) cela donne ceci :

Magnifique Monsieur Zagajewski revient en ville
Chanter la beau­té. Wladyslaw Majcherek
se retourne. La Ville est très grande
Bientôt tous ren­tre­ront
Tout, bien sûr, est cor­rect.
Tout baigne. Il y a les Tombeaux Royaux
Les Nobelle et Nobel. La poé­sie c’est donc cela
l’écrivain-résident et le créa­tive wri­ting
Magnifique Monsieur Adam Zagajewski monte en belle puis­sance
dans le rétro­vi­seur de l’auto l’auteur. Et…

tant pis c’est dit.

[dans Aller]

Ici, l’auteur s’en prend à au moins trois de ses pairs, en nom­mant direc­te­ment un seul, les deux autres, « nobe­li­sés » étant aisés à recon­naître. Que leur reproche-t-il ? D’avoir com­po­sé avec le régime com­mu­niste, par­tant au pire à quelque dis­tance de Varsovie ou de Cracovie. La cri­tique est-elle juste ? Peu importe. La ques­tion n’est pas ici celle de la jus­tice d’une cri­tique, elle est celle du cri d’une poé­sie. Aux cri­tiques internes au monde poé­tique polo­nais s’ajoute une évo­lu­tion vers une forme de poé­sie accor­dant plus de poids à la mélo­die qu’au sens des mots (par exemple, le poème de Katarzyna Fetlinska, In Absentia, peut aus­si se lire avec cette grille de lec­ture]. Cette poé­sie est sou­vent impos­sible à tra­duire. Elle est, selon Anna Podezaszy, le récit en elle-même de son propre poème. On ver­ra dans cette situa­tion de la poé­sie polo­naise en 2012, « récit en elle-même de son propre poème », une situa­tion pes­si­miste. Peut-être. Il y a sans doute là aus­si, et peut-être plus, une espé­rance pro­fonde, celle du com­bat inté­rieur mené contre la folie exté­rieure, laquelle n’a pas ces­sé avec les tota­li­ta­rismes du 20e siècle.

[texte tra­duit du polo­nais par l’auteur et revu par Sophie d’Alençon]

Maria Delaperrière (dir.), La poé­sie polo­naise du 20e siècle. Voix et visages, Institut d’Etudes Slaves, 2004, 416 pages, 32 euros.

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