> Un travail collectif de traduction poétique

Un travail collectif de traduction poétique

Par |2018-11-21T12:59:39+00:00 15 juillet 2013|Catégories : Essais|
Canti XI et Canti XVIII de Léopardi

Canti XI et Canti XVIII de Léopardi

Canti XI et Canti XVIII de Léopardi

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L’équipe de recherche CIRCE, dont les lec­teurs de Recours au Poème connaissent les choix d’une autre poé­sie ita­lienne, anime aus­si divers autres ate­liers tra­duc­tifs alliant réflexion théo­rique et tra­vail d’écriture pra­tique (inter­tex­tuelle en l’occurrence) ; ceux-ci se réunissent paral­lè­le­ment au sémi­naire com­mun de l’équipe. L’un d’eux est enga­gé depuis un an dans la (re)traduction com­plète des Canti de Leopardi (1845).
Les pre­miers résul­tats de ces tra­vaux ont paru en revue(s) : par exemple sur Giovanni Pascoli, immense poète qua­si­ment incon­nu en France (Po&sie, ou ‘Mouvement tran­si­tions’ : La beau­té), sur Lorenzo Calogero (inédits pour le site ‘Villanuccia’ L. C.), et bien enten­du sur Giacomo Leopardi. Ce der­nier chan­tier, avan­cé en accord avec le Centre natio­nal d’études léo­par­diennes (CNSL, Recanati) auquel CIRCE – Paris 3 est d’ailleurs lié par conven­tion, a trou­vé aus­si des modes de dif­fu­sion – sur­tout en ligne – , çà et là. Le site de l’équipe CIRCE peut four­nir à ce pro­pos de plus amples détails.
Nous pré­sen­tons ici deux des der­nières tra­duc­tions effec­tuées, comme d’habitude après un “pre­mier jet” pro­po­sé par trois ou quatre d’entre nous, au cours de quelques séances  com­munes, sui­vies de plu­sieurs ajus­te­ments et repen­tirs tar­difs, échan­gés par mél et dis­cu­tés point par point (y com­pris à tra­vers skype). Ainsi que nous l’avons expo­sé plus d’une fois, notre recherche allie exé­gèse des textes, effort de théo­ri­sa­tion sur la tra­duc­tion et ce que signi­fie le pas­sage entre langues proches (it. du XIXe s. /​ fr. du XXIe  s. en l’occurrence) – ce que nous repré­sen­tons sou­vent comme presque-même –, et aus­si connais­sance des phé­no­mènes de récep­tion (nous tenons tou­jours compte de l’édition fran­çaise dis­po­nible, en l’espèce le livre de poche pro­cu­ré par M. Orcel, chez GF-Flammarion), avec leurs dis­tor­sions éven­tuelles entre langue ori­gi­naire (LO) et langue des­ti­na­taire (LD – cf. notre D’écrire la tra­duc­tion, PSN 1996). Pour mémoire, on rap­pelle que le motif de l’oiseau soli­taire a lui-même une longue tra­di­tion, en par­ti­cu­lier, pour les lec­teurs ita­liens ou ita­lia­ni­sants, allant des Psaumes à Pétrarque, à Leopardi, à Pascoli et bien sûr à Montale (Annette). Quant à « sa dame », Leopardi écri­vait lui-même dans une note à sa pre­mière édi­tion (de ce qui était alors de simples Canzoni) qu’à la fin, “elle n’existe pas ”.

Ont par­ti­ci­pé à ces ver­sions fran­çaises : Lucrezia Chinellato, Emilio Sciarrino, Ada Tosatti, J.-Charles Vegliante et Sarah Ventimiglia.

[pour CIRCE : JcV]

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• Il pas­se­ro soli­ta­rio
                                                                                          (Canti XI)

Le pas­se­reau soli­taire

Du som­met le plus haut de la vieille tour,
pas­se­reau soli­taire, vers la cam­pagne
tu chantes jusqu’à ce que meure le jour ;
et l’harmonie erre ici par la val­lée.
Alentour le prin­temps
brille dans l’air, et par­mi les champs exulte,
si bien qu’à l’admirer le cœur s'attendrit.
Tu entends trou­peaux bêler, mugir des bœufs ;
les autres oiseaux, jouant joyeu­se­ment,
font mille tours ensemble dans le ciel libre,
célé­brant ain­si le meilleur de leur âge.
Seul, dans tes pen­sées, tout cela tu contemples ;
sans com­pa­gnons, sans vols,
sans allé­gresse, tu évites les jeux ;
tu chantes : passe ain­si
de l'an et de ta vie la plus belle fleur.

Hélas, com­bien res­semblent
à tes mœurs les miennes. Ni amu­se­ments,
ni rires, doux fami­liers de l’âge tendre,
ni toi, frère de la jeu­nesse, oh amour,
sou­pir acerbe des vieux jours, ne m’importent,
et je ne sais pour­quoi ; au contraire loin
d’eux presque je m’enfuis ;
reclus presque, étran­ger
à mon lieu de nais­sance,
je passe le prin­temps de mon exis­tence.
En ce jour qui désor­mais incline au soir
l’usage dans notre bourg c’est d’être en fête.
Par le ciel serein s’entend un son de cloche,
sou­vent on entend des coups de feu ton­ner,
reten­tir au loin de mai­son en mai­son.
Toute en fête parée
la jeu­nesse du lieu
sort des demeures, se répand dans les rues ;
elle admire, on l’admire, la joie au cœur.
Moi soli­taire en ce
coin recu­lé de cam­pagne je m’éloigne
et remets à plus tard
tout plai­sir et jeu : cepen­dant, mon regard
per­du dans l’air brû­lant,
le soleil me blesse qui par­mi les monts,
après un jour serein,
des­cen­dant s’évanouit, et semble dire
que l’heureuse jeu­nesse s’en va aus­si.

Toi, soli­taire oiseau, quand vien­dra le soir
de la vie que les étoiles t'ont don­née,
tu ne pleu­re­ras pas
ta conduite, car la nature a créé
cha­cun de vos plai­sirs.
Mais moi, si je ne prie
pour évi­ter le seuil
haï de l'âge, quand
au cœur d'un autre ces yeux seront muets,
quand pour eux le monde sera vide, quand
demain sera plus triste et noir qu'aujourd'hui,
qu'en sera-t-il alors
de ce désir, de mes années, de moi-même ?
Je les regret­te­rai,
las ! regar­dant en arrière incon­so­lé.

* * *

• Alla sua don­na

       (Canti XVIII)

À la dame de ses pen­sées

Chère beau­té, amour
tu m’inspires, loin ou cachant ton visage ;
en rêve, ombre divine,
tu ébranles mon cœur,
ou dans les champs quand brillent
mieux le jour, et le rire de la nature ;
as-tu donc réjoui
le siècle inno­cent qui de l’or a le nom :
et à pré­sent tu voles,
âme par­mi les hommes ? Le sort avare
te sous­trait-il à nous, en vue du futur ?

Nul espoir ne me reste
de t’admirer vivante ;
même si mon esprit, seul et dénu­dé,
par­ve­nait à quelque demeure étran­gère
par un nou­veau che­min. Dès le pre­mier seuil
de ma jour­née rem­bru­nie et incer­taine,
je te pen­sai ma com­pagne dans ce sol
aride. Mais il n’existe aucune chose
sur terre qui te res­semble ; et si visage,
gestes ou paroles d’autrui t’égalaient,
ils seraient, bien que pareils, beau­coup moins beaux.

Malgré tant de dou­leur
qu'à notre âge d'homme impose le des­tin,
si telle, aus­si vraie que te peint ma pen­sée,
quelqu'un t'aimait sur terre, encore ce vivre
lui sem­ble­rait heu­reux ;
et je vois bien clai­re­ment que ton amour
comme dans mes jeunes années me ferait
suivre louange et valeur. Or n'apportèrent
les cieux aucun récon­fort à nos souf­frances ;
et la mor­telle vie près de toi serait
sem­blable à celle qui dans le ciel endieue.

Par les vaux, où résonne
du pay­san à son tra­vail la chan­son,
et, assis, je me plains
d’être déser­té par l’erreur juvé­nile ;
par les coteaux, où je me sou­viens et pleure
les dési­rs per­dus et le per­du espoir
de mes jours ; en pal­pi­tant, à ta pen­sée
je m’éveille. Si je pou­vais seule­ment
dans ce siècle obs­cur et dans cet air infâme,
gar­der ta haute image ! du simu­lacre,
puisque le vrai m’est ravi, je suis com­blé.  

Des idées éter­nelles
si tu es l’une, à qui l’éternel esprit
n’accorde de revê­tir forme sen­sible,
ni, caduque dépouille,
d’éprouver l’ahan d’une funeste vie ;
ou si une autre terre aux ultimes cercles
t’accueille par­mi des mondes innom­brables,
et près du Soleil une plus belle étoile
t’éclaire et qu’un air plus béné­fique souffle ;
d’ici où nos années sont tristes et brèves
reçois cet hymne d’un amant incon­nu.  

 

                 © CIRCE, 2013

 

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