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Une enfance volée

Par | 2018-05-26T05:48:19+00:00 24 mai 2013|Catégories : Chroniques|

 

Raide. Un man­ne­quin. Et le visage figé. Et dans le visage, les yeux. Derrière les lunettes, les yeux, comme des huîtres mortes.

Le nar­ra­teur parle de sa vieille belle-mère et, juste après, de l’enfant qu’il était le jour du mariage de cette femme avec son père. Il parle de lui à la troi­sième per­sonne : l’enfant ou on. La vielle dame y est pour quelque chose. Tout se passe comme si elle l’empêchait encore, des décen­nies après leur vie com­mune – mais était-ce vrai­ment une vie ? –, de dire je

 

On vou­drait ren­con­trer son regard, le regard ter­rible d’autrefois, on essaie de lui faire lever les pau­pières, on ne trouve que ses yeux morts.

 

La guerre est finie. La guerre qu’ils ont menée, cha­cun contre le camp de l’autre. En face du nar­ra­teur, il n’y a plus per­sonne. Alors même le pro­nom per­son­nel qui la dési­gnait s’efface.

 

Plus envie de dis­cu­ter. Veut qu’on lui fiche la paix.

 

Les sou­ve­nirs des batailles anciennes remontent. Et même les scènes qui pour­raient paraître ano­dines révèlent la volon­té de la marâtre de tout contrô­ler.

 

Elle fait cou­per les che­veux de l’enfant. Les boucles, l’enfance, c’est fini.

 

Si aujourd’hui elle est sans force, elle en avait à revendre autre­fois. Elle s’approchait même de la toute-puis­sance. Elle régnait sur son ter­ri­toire et n’aurait pas accep­té qu’on s’y oppose.

 

Chacun connaît son rôle, sa place à table, la chaise où il doit s’asseoir, le lit où il dort. Tout fonc­tionne. On peut vivre indé­fi­ni­ment sans pen­ser.

 

Très vite, l’enfant com­prend que cette force sur­hu­maine cache un grand vide. Cette femme est dépour­vue d’amour. En elle, quelque chose s’est figé, des­sé­ché, est même com­plè­te­ment mort. Alors elle fait en sorte que tout se fige autour d’elle. La pen­sée, la liber­té, le goût pour l’aventure et la joie des autres sont abo­mi­nables, sans doute, pour qui en est dépour­vu.

On ne peut s’empêcher de pen­ser aux V.F. (Vengeance Folcoche) qu’un autre enfant a gra­vés sur les arbres (dans le roman lar­ge­ment auto­bio­gra­phique d’Hervé Bazin, Vipère au poing). Mais l’enfant d’Aucune chan­son n’est douce n’a rien gra­vé à l’extérieur, lui. Il a rava­lé sa haine. En est res­té au cha­grin silen­cieux et à l’ennui. A pré­fé­ré se mettre lui-même entre paren­thèses. Il a en fait pas­sé son enfance à obser­ver cette étran­gère, arri­vée bru­ta­le­ment dans sa vie, qui n’a eu de cesse d’asphyxier autour d’elle toute vel­léi­té d’existence. Il n’y a eu ni explo­sions de colère ni insultes, mais la vio­lence n’en est pas moins là, immense. Car frap­per d’interdit une enfance, c’est une vio­lence immense. Danielle Bassez s’empare de ce sujet avec beau­coup de déli­ca­tesse. Elle n’aime rien tant que les détails révé­la­teurs, pré­fère aux larges aplats les petites touches.

La col­lec­tion Grands Fonds de Cheyne accueille des textes « en marge de tout genre lit­té­raire codi­fié ». Plusieurs autres titres de l’auteure sont dis­po­nibles dans cette col­lec­tion.

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