> Une voix s’élève (Sefi Atta)

Une voix s’élève (Sefi Atta)

Par | 2018-05-26T06:09:37+00:00 15 février 2013|Catégories : Chroniques|

 

Comme son roman, Avale, paru en 2011 chez Actes Sud, les nou­velles de Sefi Atta nous entraînent dans les quar­tiers pauvres de villes nigé­rianes. Cette fois, c’est ce qui per­met de tenir que l’auteure traque : la foi – celle des musul­mans, celle des chré­tiens –, les rêves… La rude réa­li­té est pré­sente aus­si. Sefi Atta la dépeint avec des cou­leurs vives et crues. Le sort des femmes fait l’objet de quelques gros plans, ces femmes que l’on marie à l’âge de qua­torze ans – que l’on aban­donne. On assiste aus­si à la mon­tée d’un autre Islam : la fin de la mixi­té dans cer­taines écoles, dans les bus, l’interdiction de suivre les modes ves­ti­men­taires du monde occi­den­tal (le port des talons hauts), la mort par lapi­da­tion pro­mise aux femmes ayant com­mis un adul­tère. Face aux injus­tices, face à la mons­truo­si­té, les réac­tions sont contras­tées. Une femme est révol­tée, l’autre dégoû­tée par la révolte de la pre­mière, convain­cue que le pire vient d’Amérique, pays de la débauche et de la cupi­di­té. Ce qui frappe – et qui est tel­le­ment vrai – c’est la faci­li­té avec laquelle on endoc­trine cer­tains jeunes, qui renoncent à tout juge­ment cri­tique.

L’auteure braque son pro­jec­teur sur ceux qui pro­fitent de la misère : les pas­seurs, les tra­fi­quants d’héroïne, les écoles évan­gé­liques, les com­pa­gnies pétro­lières…

Parfois, on s’éloigne des plus pauvres, on approche d’autres com­mu­nau­tés. Des jeunes qui suivent des études de théâtre, par exemple. Ils vivent dans une sorte de bulle, mais cela leur per­met-il d’échapper au marasme ? Ni le théâtre ni la poé­sie n’empêchent d’avoir faim, de souf­frir d’une pénu­rie d’eau. Pourtant, le public qui rejoint les comé­diens, les soirs de repré­sen­ta­tion, attend beau­coup d’eux.

Quand ils venaient, ils croi­saient les bras et vou­laient que nous leur pro­cu­rions non seule­ment un diver­tis­se­ment, mais une fou­tue joie de vivre.

Sefi Atta s’intéresse aux vies qui vont de tra­vers, au moment pré­cis où les indi­vi­dus bas­culent. Alors les comé­diens se lan­ce­ront dans un vol à main armée.

Les rêves ne durent pas long­temps. Le rêve d’Eldorado, une fois le désert tra­ver­sé, part en lam­beaux contre des fils de fer bar­be­lé.

La langue est tein­tée de déses­poir.

Dans ma ville, l’eau était cou­leur arc-en-ciel. Elle avait le goût du pétrole qui s’infiltrait dans notre puits. L’eau du bain, nous la pre­nions au ruis­seau. Celle-là sen­tait l’écrevisse morte. Nos rivières étaient mortes elles aus­si. Quand la pluie tom­bait, elle rouillait les toits, flé­tris­sait les plantes. Les gens qui buvaient l’eau de pluie juraient qu’elle per­çait des trous dans leur esto­mac.

C’est cela aus­si, le Nigeria : des hommes qui en sacri­fient d’autres pour extraire de l’or noir. Ceux qui s’insurgent et se sou­viennent d’un autre pays, ceux-là sont par­fois pris pour de vieux fous.

La terre était notre mère, disait-il, et nous nous repen­ti­rons d’avoir lais­sé des étran­gers la vio­ler. […] Il y a quelque chose de ter­rible dans l’air. Nos sai­sons ne sont plus comme avant. Nos ancêtres nous en veulent. […] Le pétrole est une malé­dic­tion sur la terre, vous m’entendez ?

Alors que le plus grand nombre accepte le pire sans bron­cher, ici et là, l’insoumission gran­dit. Une femme iso­lée en convainc d’autres.

Nous n’aurons que des palmes à la main, et nous répon­drons à leurs menaces par des chan­sons.

Cette immense force-là existe, oui. Elle a même fait ses preuves plu­sieurs fois. Je pense aux éco­liers de Soweto qui ont orga­ni­sé une marche paci­fique contre l’apartheid en 1976, chan­té et dan­sé, mar­qué les esprits et fait bou­gé un peu les lignes. Quand un peuple est à genoux, il y a tou­jours cet espoir qu’une voix s’élève et dise :

Nous n’aurons que des palmes à la main, et nous répon­drons à leurs menaces par des chan­sons.

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