> Véronique BERGEN : Palimpsestes

Véronique BERGEN : Palimpsestes

Par | 2018-01-27T21:38:41+00:00 21 février 2016|Catégories : Critiques|

 

Les lois du monde sont trou­vées, à moins qu’elles ne soient réin­ven­tées, à par­tir de l’empire du rêve, de l’idée ou d’ailleurs – décro­ché un moment des don­nées fac­tuelles, fac­tices, fac­ti­cielles, avant retour vers elles mutées. L’ancien texte du monde effa­cé, le nou­veau texte redé­couvre un nou­veau monde.

Véronique Bergen a ras­sem­blé en Palimpsestes, qua­dri­par­ti­tion­nés en Terre et Eau et Air et Feu : des jeux, des oracles, des vio­lences, des habi­tacles de silence sous les masques colo­rés de car­na­val, des fêtes lexi­cales, des cor­po­ra­li­tés de mots, de dif­frac­tés arts poé­tiques.

 

Les mots trop à l’horizontale
échouent à don­ner forme

aux déses­poirs
dres­sés comme des pieux

Les mots de com­plexion ovale
émoussent

les axiomes acé­rés
et les véri­tés véloces

Les mots au teint de por­ce­laine
plongent dans le blême
les har­pails bario­lés
aux taf­fe­tas de sang

Les mots de trois syl­labes
tra­hissent les êtres mono­syl­la­biques
qu’ils affublent
de chi­gnons dis­gra­cieux

Les mots dopés au vent du « non »
dérobent à la voie lac­tée
ses pubis stel­laires
pour les cer­cler dans l’inabouti.

 

Ses inven­tions, sophis­ti­quées ou non, déjoue­ront les lois sophistes dans un grave car­na­val, dans un air de babils de l’enfant mil­lé­naire qui flâne et s’amuse, là tout au fond de la caverne aux cent sta­tues de phal­lus blancs et cent sta­tues de vagins rouges.

Sa pen­sée du cer­veau mise en paroles ima­gées, mise en images paro­lées, sau­ra tour­ne­bou­ler le vieux cer­veau, la vieille socié­té de la vieille pen­sée, par l’impossible car­na­val, par la pen­sée non enten­dable par aucun enten­de­ment mais écou­table par l’ailleurs tapi en nous, le grand final.

Et les concepts, par éclairs, déchi­re­ront l’œil fort pataud, habi­tué aux opi­nions, feront ton­ner l’armée levée par mille doutes triom­phaux, car­na­val de ques­tions d’enfant folle – aux yeux humains.

Et sur­tout, son rythme et sa cadence de comp­tines enfan­tines, de comp­tines cruelles, joueuses, au bon­net phry­gien rouge, feront fondre le cœur, le feront sur­sau­ter.

Et sous tout, au fond, appa­raî­tra la fixa­tion, poé­tique et ludique – d’un ludisme aux aurores du monde –, la fixa­tion de lois nou­velles, de pro­phé­ties, de véri­tés de rêve pro­mul­guées par la pythie, ou par l’être bizarre caché dans des baies, sous une mûre, der­rière un mur ou sur la baie des bouches closes, et les yeux grands ouverts, où le chant est tour­né vers l’interne du corps et rejaillit par tous les pores de la peau.

 

Ceux qui épellent l’amour
récoltent

l’effet sans la cause
la muti­la­tion sans le cou­teau
pré­fé­rant le noyé à la vague
la cendre à la pluie d’étoiles

Ceux qui
sous leurs pieds
enterrent l’arc-en-ciel
vivent
au car­re­four des limbes
et des teintes occises.

 

Nous sen­ti­rons et nous sau­rons : une rigueur phi­lo­so­phique et juri­dique – néo­ju­ri­dique – de ce monde, tout est pos­sible, mais existent des lois, tout pos­sible devient selon des lois fluides et vives, qui défont toute méca­nique, ins­taurent une jus­tice inouïe.

 

Ce qui
par l’équerre

a été tra­cé
mour­ra dans l’anarchie
des faits non géo­mé­triques

Ce qui
à la pointe du com­pas
est né
emprun­te­ra
le col du temps
dans les deux sens.

 

Et quand, par­fois, nous ne com­pren­drons pas, nous com­pren­drons : qu’en nous quelqu’un com­prend, que nous mécon­nais­sons, qui nous connaît, nous com­pren­drons : que nous com­pre­nons tout, très bien, au fond, ce que ces mots nous ouvrent.

 

L’enfant
qui retourne un coquillage

libère des canon­nades d’avenir

L’adulte
qui tra­verse un miroir

noie le pré­sent
sous le hoquet du pas­sé

Le chien
qui déterre un crâne

le vénère comme un dieu

L’archéologue
qui exhume des dou­leurs

les réduit à d’inoffensifs osse­ments.

mm

Brice Bonfanti

​Brice Bonfanti, œuvrier. Né Frigau en 1978, Avignon. Sept ans conser­va­teur des manus­crits de Stendhal à Grenoble. Depuis l’an 2000 à Milan, écrit en pre­mier lieu l’un après l’autre des Chants d’utopie, et les dit en public. Un cha­pitre par Chant est audible sur son site : www​.bri​ce​bon​fan​ti​.com. Les Chants d’utopie sont publiés aux édi­tions Sens & Tonka, par cycles de neuf Chants.

Collabore aux revues Nunc, Phoenix, L’Intranquille, Sarrazine, Recours au poème, La Revue des Archers… 

 

 

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