> Richard Rognet, Dans les méandres des saisons

Richard Rognet, Dans les méandres des saisons

Par | 2018-02-20T20:19:13+00:00 13 avril 2015|Catégories : Essais|

 

LA PLÉNITUDE DU PRÉSENT

Richard Rognet a arrê­té les sinuo­si­tés du fleuve-temps, fixées en graines puis semées, et les semailles ont don­né : ces poèmes, les­quels rythment les sai­sons, qui les rythment – sur­tout l’automne, sur­tout l’hiver, et l’adieu à l’été, l’attente de l’été, et celle du Léthé qui panse et ouvre l’œil, l’oubli salu­taire. En été, sai­son reine ? vit-on davan­tage, sans écrire ? cet écrire qui naît de l’attente de vivre ? Dans les méandres des sai­sons, cette attente est par­tout, qui met sur­tout en atten­tion, et l’attention sur tout.

Tout médite dans ce livre sur le temps, temps qui passe, temps pas­sé, qu’il faut faire pas­ser pour offrir une chance, enfin, à la pré­sence du pré­sent, la plé­ni­tude du pré­sent qu’il nous faut sans cesse arra­cher aux griffes du pas­sé. La triade pas­sé, pré­sent, à venir, semble ici rem­pla­cée par la triade pas­sé, pré­sent, espoir. L’avenir paraît ici sous le visage de l’espoir – et l’espoir, jus­te­ment, du pré­sent, de l’être pré­sent au pré­sent. L’avenir est ici main­te­nant, mais vécu plei­ne­ment. Contre la pente du pas­sé, c’est sans cesse l’appel du ci-devant qui demande un effort, pour res­ter sur la crête où la vue est meilleure, et meilleure qu’en plaine où nos propres sirènes vou­draient nous voir choir.

LES PAROLES SUPERFLUES

Les mots du bavar­dage sont écumes et res­sacs de nos pas­sés. Le pré­sent ne peut être per­çu qu’en silence, grâce au silence. Quelque chose vient de naître du silence. Y fait obs­tacle le mar­mon­ne­ment auto­ma­tique qui radote sur le monde avec savoir sans renou­veau, sou­ve­nir, sans renais­sance du regard, sans renais­sance et sans regard – quand la cohue des sou­ve­nirs vient heur­ter mes fenêtres fer­mées, je n’entends même plus ce qui m’est ci-pré­sent, je n’entends plus vibrer le vol cise­lé des insectes.

Et le poème, à mi-che­min entre silence et bavar­dage, paraît tra­hir et le pre­mier et le second, ou en être l’échec, ou les mettre en échec. C’est comme si tu avais déra­ci­né les paroles super­flues. Et plus qu’échec ou tra­hi­son, le poème paraît même : tra­duc­tion et sau­ve­tage : tra­duc­tion lan­ga­gière de bribes tirées du silence, sau­ve­tage embel­lis­sant du bavar­dage des tri­bus homi­ni­dées. Le monde devient lisible.

La nomen­cla­ture même, bavar­dage éli­taire, vient de l’entendement, de la mémoire, res­sas­sants. Je nomme des plantes qui sont devant moi, et aus­si­tôt le mot pré­cis, même s’il per­met de s’ancrer dans l’existence, enlève au monde la plé­ni­tude du silence. Et l’on rentre chez soi, bre­douille du pré­sent, car n’ayant pas su voir au-delà des nom­breuses plantes. On refe­ra un nou­veau jour une nou­velle ten­ta­tive, mais cette fois avec l’humilité de celui qui se tait pour fran­chir la lumière. Pour voir vrai­ment, il faut se taire. Alors, tu réap­prends la bien­veillance, tu ne veux rien conqué­rir.

LE SOUFFLE DE LA VIE

Nos sou­ve­nirs sont nos fré­rots qui nous connaissent, nos rôdeurs qui nous suivent. Certes mais, sou­vent, la mémoire inter­dit à qui crée, à qui vit, d’être ici. Ici, le poète, qui vit, pense au là. Plus rare­ment vice ver­sa. Mais il com­bat la pente qui le tire vers le bas, vers là-bas, là en bas – pour vivre ici : voir plus loin que les temps morts qui empêchent d’entendre le souffle de la vie.

Alors, entre : le rado­tage du pas­sé que la mémoire et le gros stock des mots tri­baux ne font que ravi­ver, et le silence vrai du contem­pler vie et pré­sent sans aucun voile ni lunette : entre les deux, gît le poème, qui sur­git, le poème, créé hybride, monstre apai­sé, géné­ré par la guerre entre deux oppo­sés, pôles liés. D’où le sou­hait fou et néces­saire : allez ! soyez la vie, mes mots, rien qu’elle.

Si le silence est donc issue, ouver­ture sans voile ver­bal au pré­sent, issue loin hors de tous mots trom­peurs dont j’ai cru qu’ils pou­vaient m’enraciner en moi… il y a aus­si nos chants, nos luttes, nos élans, dont il ne faut nom­mer l’ailleurs qu’ils portent – sous peine de les voir pha­go­cy­tés par d’inhumaines voix. Dans ce cas, dis tou­jours des poèmes, les mots sont des sources, des clefs.

L’AMERTUME DU TEMPS

Parfois, le com­bat doit ces­ser, quand sur­vient l’insomnie, en pleine nuit qui se replie, c’est ta mémoire qui vient à la res­cousse – mais la mémoire, pas n’importe laquelle : c’est la mémoire de poèmes sus par cœur qui t’ont construit.

Parfois, le com­bat doit ces­ser, pour ne pas deve­nir infi­dèle, crime contre l’éthique de la poé­sie, de qui crée, de qui vit. Quand les amis, vous qui trou­viez en moi ce que je cher­chais tant, quand les amis irrem­pla­çables sont par­tis, le poète ne sait plus où poser ses regards, ni com­ment rece­voir de nou­veaux sou­rires. Et quand la mère irrem­pla­çable, elle aus­si, est par­tie, reten­tit ce pre­mier cri qui vient pour la seconde fois inter­ro­ger le temps et la vie qu’elle m’avait don­née. Il est pos­sible alors de dire, à l’ami, à la mère, par­tis : même ta mort est vivante. Et qui a tré­pas­sé, est pas­sé, reste pré­sent.

Mais le reste du temps, mieux vaut lais­ser fer­mé ce tiroir plein du pas­sé, pho­tos lettres objets bibe­lots ou car­nets, ce tiroir irré­sis­tible qui attire comme un vice irré­sis­tible et trop facile, lais­ser-aller des rêve­ries de sou­ve­nir : ton pré­sent souf­fri­rait si tu venais à bous­cu­ler la paix de ce fouillis. Le soleil sauve, rend à la vie. Devant lui, les mai­sons en oublient l’amertume du temps, les mai­sons où nous logeons et les mai­sons que sont nos corps où nous logeons, qu’il faut sau­ver des inter­mi­nables regrets qui rampent. Le soleil, ou l’été, dont les fruits te conso­le­ront des dési­rs inas­sou­vis qui, depuis tant d’années, assom­brissent ton exis­tence.

LA VIE DE TOUJOURS

Le jour ne vien­dra pas avant que j’aie com­pris ce qui pré­cède son souffle. Et hélas ce jour-là ne vient pas, pas encore, comme pour nous qua­si tous, l’antésouffle nous est incon­nu, pour le moment, sauf peut-être par l’espoir qu’il soit un jour connu. En atten­dant, ta vie est un éclat de la vie de tou­jours, de la vie éter­nelle, et ce tou­jours, cet éter­nel, en toi, se déploie comme une aile, comme l’esprit.

Avec l’espoir que la colombe pneu­ma­tique emporte au loin ces vête­ments de l’homme vieux – cohue des sou­ve­nirs, griffes du pas­sé, temps morts, fouillis, amer­tume du temps, inter­mi­nables regrets, dési­rs inas­sou­vis, mémoire trop lourde – ces vête­ments de l’homme vieux qu’il faut noyer – dans l’oubli salu­taire, la plé­ni­tude du pré­sent, la plé­ni­tude du silence, la lumière, le souffle de la vie – pour renaître.

 

(…) Et l’on se dit que vivre
est l’écho de quelque lieu loin­tain,
une secousse de l’ombre empor­tée
par le temps, un rap­pel du soleil
sur nos pro­fonds cha­grins

 

Au fond, on n’est jamais allés plus loin que le jar­din, même sor­tis de ce jar­din, para­dis de l’enfance, où s’ensource tou­jours l’infini de nos vies.

N.B. : Tous les mots en ita­liques pro­viennent des poèmes de Richard Rognet, déver­si­fiés pour se mêler au com­men­taire pro­saïque.

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