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Chant de Debôrâh

Par |2018-08-21T00:59:38+00:00 25 mars 2015|Catégories : Essais|

 

                           

Un petit Magistère

 

          XIII
       Chant de Debôrâh
                                   qui devine un bien meilleur, devient bien meilleur

 

                           Israël

 

2014                          

 

יְהוָה בְּצֵאתְךָ מִשֵּׂעִיר בְּצַעְדְּךָ מִשְּׂדֵה אֱדֹום אֶרֶץ רָעָשָׁה גַּם־שָׁמַיִם נָטָפוּ גַּם־עָבִים נָטְפוּ מָיִם
הָרִים נָזְלוּ מִפְּנֵי יְהוָה זֶה סִינַי מִפְּנֵי יְהוָה אֱלֹהֵי יִשְׂרָאֵל  *

 5, 4-5 שירת דבורה, שופטים

 

I

 

 

 

Il était une fois, dans les temps arrié­rés, des ani­maux homi­ni­dés : Le peuple élu d’amis, en errant, extra­va­gant, per­dit son élec­tion.

Dès que l’un avait faim, il s’empiffrait de cho­co­lats, de cafards, de boas, de métaux, de cornes de tau­reau. Dès que l’autre, mâle, avait le sexe remuant, il le four­rait dans trente vaches d’affilée, dans le cul d’éléphants, dans la bouche d’enfants ; femelle, s’empalait sur des pieux, des trompes d’éléphants, des bras d’enfants.

 

Tout le peuple d’amis, moins amis, était loin de son lieu, de son centre et moyeu ; et sans lieu n’avait pas de loi propre, sans son centre fai­sait l’excentrique, sans moyeu per­dait tous ses moyens.

Plus aucun n’excellait dans sa voie où le vouait sa voca­tion qui lui ouvrait la voie, et les mul­tiples voies s’étaient fer­mées, et sans but tous erraient : affai­blis, sans vigueur ni rigueur de la vie. Et plus aucun n’était meilleur que son pro­chain, mais cha­cun était pire. Et plus aucun n’agrandissait ses connais­sances, qui donc rape­tis­saient, et avec elles ses puis­sances.

L’élu déçoit ? l’élu déchoit : De peuple élu qui a déçu qui l’a élu, il n’était plus : que déchu.

 

Quand on déchoit, on déchoit avec légion d’autres déchus qui vous enchaînent. Et le peuple d’amis, en errant, se fit sou­mis, vingt ans, à un peuple excen­trique – sou­mis en ceci à ’Îzèbèl.

 

’Îzèbèl vio­len­tée, asser­vie, domi­née, per­ver­tie, bles­sée, tra­hie, vio­lée, salie, viciée, noir­cie, souillée, tarie, par des mâles – était amère, sté­rile. Sa ven­geance aujourd’hui s’accouplait à son don mal acquis de voyance, qui lui ser­vait à asser­vir.

 

Or son peuple asser­vi sou­vi­vait dans la ville exten­sive nom­mée Thiatiros, défor­mée par des cubes sta­tiques agi­tés de l’extérieur – non agis­sants de l’intérieur – par des rouages machi­niques.

Et cette ville Thiatiros était peu­plée de deux mil­liards de fana­tiques – Nicolaïtes – qui avaient mas­sa­cré tout autre peuple de leur terre, qui conqué­raient avec la ruse, la séduc­tion et la vio­lence, les autres peuples de la terre.

Extravagants, sans che­min, excen­triques, sans centre, ils sui­vaient l’errement d’’Îzèbèl – sub­ju­gués par elle, sous son joug à elle, car sans joug à soi, joug cen­tri­pète, seul joug poète des che­mins menant cha­cun au même point.

 

Face au peuple sou­mis, le temps était venu pour le peuple d’amis. C’est pour­quoi sur le mont ’Èphraïm, la Juge Debôrâh, qui som­meillait sous son pal­mier, jugea bon de s’éveiller et se lever. Elle elle est celle : qui répond à l’appel, à l’appel du tout autre, à rien d’autre qu’au tout, au tout autre que rien.

Si tout avait été pour le mieux, elle se serait éveillée et levée pour le bien. Mais comme en ces temps sombres, tout était pour le pire, elle se réveilla et se leva pour le meilleur – le bien, on ver­rait ça après ; après, on ver­rait mieux le bien.

 

 

 

 

II

 

 

 

Debôrâh se his­sa sur le Mont ’Èphraïm, sous son pal­mier où chaque jour elle ren­dait jus­tice, à qui l’avait per­due elle la lui ren­dait, et le Mont ’Èphraïm était cou­vert par les amis, dix mille amis, cou­vert par un mur­mure, plus aucune sur­face de silence ne res­tait.

Debôrâh se dres­sa, sa hau­teur aug­men­ta jusqu’au som­met de son pal­mier trois fois plus haut, débous­so­la les erra­tiques, et bous­so­la les sans-bous­sole qui cher­chaient le double sol : de terre, de ciel.

Debôrâh décla­ra : « Et main­te­nant écou­tez-moi, écou­tez bien, pas mal, ni entre deux, je n’irai pas par les quatre che­mins, hori­zon­taux, mais par un seul, le ver­ti­cal à la croi­sée. Et atten­dez de voir demain, vous n’en revien­drez pas, vous res­te­rez dans ce demain pro­mis ce jour.

Je vous dis ce qu’on dit, ce qu’on m’a dit de mieux, et ce qui est utile au dit du mieux pour qu’il devienne fait, vrai fait, et ce qui peut ser­vir à ce mieux dire à deve­nir vrai faire.

Et je ne vois que ce qu’on voit, qu’on m’a fait voir de mieux, à vous de voir : ce que je vois de mieux – je ne veux pas être sui­vie, ne suis pas ’Îzèbèl, ne sui­vez sur­tout pas ’Îzèbèl, ’Îzèbèl asser­vit qui la suit, voyez ce que je vois de mieux, puis je m’en vais : voir ailleurs, voir l’ailleurs. »

 

Debôrâh se tenait sur le mont ’Èphraïm, et Debôrâh se tenait droite tout en haut, et sa hau­teur ne men­tait pas, par Debôrâh l’esprit souf­flait : des mots, qui tous chu­taient, qui chu­cho­taient dans les oreilles des amis, tous pres­sen­taient : une exis­tence pas encore ici, plu­tôt en germe ici, bien plus tôt, on était loin du là-bas las qui pré­ju­geait : que les faits étaient vrais, que l’effet était vrai, cause.

Le feu de Debôrâh, lan­cé depuis là-haut, s’alluma jusque dans la plaine, alors la plaine, en flamme et joie, enflam­mée par la joie, trou­va son cœur dans son cou­rage, et rede­vint un haut som­met, qu’elle avait oublié qu’elle était.

Debôrâh décla­ra : « Ils inter­disent notre rêve en rica­nant, lui inter­disent de créer, et de naître à nou­veau, de renaître nou­veau comme nous sommes nés, comme un nous nou­veau-né.

Nous devons pétri­fier leurs regards qui pétri­fient nos mou­ve­ments – nos mou­ve­ments, qui n’étant pas à l’unisson mais pro­dui­sant une har­mo­nie de divers sons, créent un seul mou­ve­ment de grand bond – en avant – sou­te­nu dans le temps, car fidèle à l’avant et la hau­teur d’où nous venons. »

Et par­mi les amis, Debôrâh appe­la : Bârâq, qui par­mi les amis se leva, alla vers Debôrâh, qui dit : « Toi, tu n’es pas en forme, et tous ici voient mal ta forme. Tu la retrou­ve­ras. »

Informé par ces mots, Bârâq revi­go­ré lui dit : « Pour nous tous tu es tout le nou­veau, et je veux embras­ser le nou­veau, à nou­veau. » Et il embouche, bouche sa bouche, avec ver­tu et vir­tuo­si­té, l’une empê­chant nul­le­ment l’autre, mais l’une ins­pi­rant l’autre, et elle dit : « Nous ver­rons, nous ferons, le reste après. »

 

« Maintenant trêve de paroles, actons le rêve des paroles qui trans­portent notre mieux. Les mots mul­ti­pliés, sans acte avec, démul­ti­plient les maux en acte. Ami Bârâq, réunis nos amis, dix mille amis, et va com­battre l’ennemi, l’armée conduite par Sîserâ’ aux ordres d’’Îzèbèl, et l’ennemi, je te le don­ne­rai. »

« Mais Debôrâh ! dit Bârâq, cette armée pue et porte la mort ! ils sont légion ! deux mil­liards ! sur­ar­més ! Nous nous sommes bien moindres, tout petits et à pieds, désar­més, et moi seul j’ai l’épée, minus­cule l’épée, si minus­cule, que j’ignore sou­vent où j’ai pu la ran­ger. »

Debôrâh décla­ra : « Si notre mort catas­tro­phique est assu­rée, il est et temps et néces­saire d’espérer, de sup­pri­mer la mort, et d’exiger la vie nou­velle. » Et Bârâq : « Si tu viens avec moi, j’y vais ; sinon, non. » Et Debôrâh : « Je viens, et la gloire vien­dra – d’une femme. »

 

 

 

III

 

 

 

Quand le peuple sans arme avan­ça, l’armée, armée, atta­qua : avec épées, four­chettes, lances, roquettes, chars d’assaut, gaz chi­miques, bio­lo­giques, kami­kazes char­gés de gre­nades, avions de chasse, forces navales, forces sous terre, deux mil­liers de mil­lions d’hominidés moto­ri­sés.

 

Le peuple à pieds, sans autre arme qu’une épée, espère, et exige la fin de la mort. Il recule d’un pas, orga­nique, quand l’armée fait un pas, méca­nique, en avant dans le vide.

 

Et l’épée de Bârâq, comme gui­dée d’ailleurs, mène la guerre à elle seule, Bârâq ne fait que la por­ter, et ne pas l’égarer, elle qui coupe les épées, les four­chettes, l’élan des lances, des roquettes, et assaille tout char, et aspire tout gaz, charge tout kami­kaze, et chasse les avions, et affai­blit les forces.

Les deux mil­liards enne­mis furent tous détrô­nés de leur machine meur­trière, tous finirent à pieds, puis sans pieds, tous cou­pés par l’épée, puis sans jambes, cou­pées toutes par l’épée. Et deux mil­liards de troncs hur­laient à l’unisson les bras ten­dus vers le ciel vide – pour eux.

 

Seul le chef Sîserâ’, tom­bé, s’enfuit à pieds, il cou­rut pani­qué, piqué en pro­fon­deur par une peur, qui cou­rut elle aus­si, der­rière lui, mais plus vite que lui, et il cou­rut, le vide au cœur, et essouf­flé il se fit sourd à ses erreurs, les­quelles tues, non recon­nues, dégé­né­rèrent en ter­reurs.

 

Sîserâ’ vit une tente, et c’était celle de Yaël, quatre bou­gies l’illuminaient, il avait soif et deman­da de l’eau à boire, plu­tôt que l’eau elle offrit mieux, du lait, elle étei­gnit une bou­gie et la lumière s’amoindrit, il but le lait, et deman­da à se cacher, Yaël offrit sa cou­ver­ture, le ras­su­ra en le cou­vrant : Tu ne crains rien. Elle étei­gnit une bou­gie et la lumière s’amoindrit.

 

Sîserâ’ dit à Yaël d’aller dehors devant la tente, et dire à qui le cher­che­rait : qu’ici pas trace d’ennemi, Yaël alla, elle étei­gnit une bou­gie et la lumière s’amoindrit, pen­dant que lui endu­rait dur la longue attente, elle sai­sit un pieu fixant la tente, sai­sit sans mot un gros mar­teau, retour­na vers Sîserâ’ au corps caché, que l’angoisse gla­ciale seule tra­his­sait, Yaël posa le pieu sur la tempe enne­mie, le mar­teau l’enfonça, bri­sa le crâne, elle étei­gnit une bou­gie, la lumière amoin­drie jusqu’ici s’abolit, et le Sîserâ’ crâne bri­sé s’agenouilla devant Yaël entre ses jambes, le crâne en sang mouillait de sang Yaël dres­sée entre les jambes, l’homme vain­cu et à genoux devant la femme bien debout – comme une mère pro­tec­trice deve­nue la meur­trière des­truc­trice du guer­rier. Elle dit à son mort : « Tu te lave­ras les che­veux demain ; et moi, je ver­rai les che­mins de vœux. »

 

Pendant ce temps, une mère atten­dait le retour de son fils, et regar­dait l’horizon vide : « Où est Sîserâ’ ? » Et les femmes de Sîserâ’ la ras­su­raient : « Il doit être vain­queur, notre Sîserâ’, et il doit pro­fi­ter du butin, avec ses hommes, et des femmes faites putains. »

 

Et Bârâq arri­va devant la tente de Yaël, essouf­flé, souffle cou­pé devant après les deux batailles, et la bataille de l’épée et la bataille de Yaël, et Yaël lui livra le meneur enne­mi, comme avant son épée la légion enne­mie.

 

Au loin, on enten­dit ’Îzèbèl qui hur­la, se tua et se tut.

 

 

 

IV

 

 

 

Debôrâh se dres­sa, somp­tueuse de blanc, sur­plom­bant : ses amis, et sa voix héroïque : les ren­daient héroïques, et les cyniques, et les sans-cœur, les sans-cou­rage, et les tristes figures, soit mou­rurent, soit sou­rirent, revé­curent. Parmi les enne­mis, ceux des troncs qui écoutent la voix de Debôrâh se relèvent, rejoignent les amis.

 

Près d’ici, l’antilope à res­sort s’élança à cent vingt kilo­mètres à l’heure, Debôrâh décla­ra :

« Écoutez main­te­nant ce que moi main­te­nant j’écoutai : Ici et main­te­nant, nous sup­pri­mons la mort, nous aug­men­tons la vie, avec la mort domp­tée tous nos obs­tacles sont levés, sont des chances, vers notre vie accrue. Ici et main­te­nant, dans le cœur de la nuit, les enne­mis dorment sous terre, nous nous veillons, res­tons levés sur terre.

Nous ne nous conten­tons pas : du réa­li­sé, du fait faux, fac­tuel, fac­tice, fac­ti­ciel. Nous nous sommes contents : de l’irréalisé, à réa­li­ser, de l’acte de réa­li­ser, qui recom­mence avec cha­cun, et cha­cun sait que la réa­li­té attend d’être réa­li­sée. »

 

Près d’ici, l’antilope à res­sort fit le bond de cinq mètres de haut, Debôrâh décla­ra :

« Je vous donne mon chiffre – afin que vous déchif­friez : Mon chiffre baisse pour que monte le Nouveau, et le niveau – de flui­di­té. Plus mon chiffre est petit, plus la matière est fluide. Soyons petits pour que le monde coule.

Nous vou­lons modi­fier la matière du monde. Jouons avec le temps, et avec la cha­leur. Dans le pré­sent des len­de­mains, nous voyons main­te­nant notre mieux pas encore visible, et nous sommes ardents, jaloux de notre mieux, dans nos mains la matière s’écoule.

Laissons le temps à la matière la plus dure de cou­ler. Comme l’eau, les mon­tagnes s’écoulent, mais len­te­ment. Accélérons le temps, par la cha­leur ! Par la cha­leur de l’espérance, sa patience, tout s’amollit et se modèle ! Les mon­tagnes ruis­sèlent, se déplacent, devant notre espé­rance !

Le monde est comme en verre. Notre espé­rance le réchauffe, jusqu’à incan­des­cence, son temps d’écoulement de long se fait ins­tant, nous l’informons, de notre mieux nous lui don­nons la forme : de notre mieux. »

 

Près d’ici, l’antilope à res­sort fit le bond de vingt mètres de long, Debôrâh décla­ra :

« Nous libé­rons ci-main­te­nant ce qui avant n’avait pas pu deve­nir soi ! libé­rons main­te­nant l’opprimé ! libé­rons main­te­nant l’avenir oppri­mé, pri­son­nier du pas­sé, auquel seul le pré­sent donne à chaque moment l’occasion de sur­gir ! fai­sons fleu­rir, et fruc­ti­fier ce qui ger­mine !

Les épées se trans­muent en char­rues, les four­chettes en four­chettes, les lances en fau­cilles, les roquettes en roquette, les chars d’assaut en véhi­cules col­lec­tifs, les gaz en par­fums, les kami­kazes mor­ti­fères en humains vivi­fères, les machines de guerre en machins pro­lé­taires, sans mot, qui redonnent le mot aux anciens pro­lé­taires, abo­lis aujourd’hui, deve­nus comme tous maîtres neufs.

Qui devine ce qui vient, devient ; qui devine le mieux, devient meilleur ; qui devine un bien meilleur, devient bien meilleur. Le repos d’aujourd’hui – l’histoire en sus­pen­sion, inter­rup­tion, par irrup­tion d’éternité – est la source du monde à venir. »

 

Et une fois le Nouveau né, Debôrâh se retire et retire son chiffre, retourne à son pal­mier.

 

 

AUX SIMPLES D’ESPRIT

 

 

 

 

 

 

 



*        Toi, Centre unique !

           Quand tu es sor­ti de Toi-même, quand tu t’es avan­cé de Toi-même… vers nous à la péri­phé­rie :

           La terre a trem­blé, et le ciel est tom­bé : en eau, et les nuages sont tom­bés : en eau.

           Devant le Centre unique les mon­tagnes ont cou­lé : en eau, ruis­se­lé, et ce Sinaï même a cou­lé, devant le Centre unique.

 

         Chant de Debôrâh, Juges V, 4-5

 

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