> Voir la nuit se lever. Introduction à la poésie de Beckett

Voir la nuit se lever. Introduction à la poésie de Beckett

Par | 2018-02-25T18:51:56+00:00 8 avril 2015|Catégories : Essais|

 

Samuel Beckett est né en Irlande en 1906 et mort en 1989. On ne pré­sente plus cet auteur aux mul­tiples cas­quettes, à la fois, écri­vain, dra­ma­turge, vidéaste mais éga­le­ment, poète.

Aborder la poé­sie de Samuel Beckett, c’est un peu comme des­cendre dans une cave où le souffle vous manque, comme plon­ger dans les abîmes d’une pen­sée qui se heurte à elle-même et au monde qui l’entoure, comme par­ler un lan­gage troué de silences. 

Des Os d’Echo à Peste soit de l’horoscope et autres poèmes en pas­sant par Poèmes sui­vi de mir­li­ton­nades, l’auteur irlan­dais nous pré­sente une poé­sie ber­cée des plus noires inquié­tudes, emplie de d’humour et de dés­illu­sion mais qui annonce tou­jours une forme de rédemp­tion dans cet effort achar­né d’affirmer la vie.

Cette voix qui s’élève, c’est peut-être le chant de ceux qui ont quit­tés cette terre. Aller en arrière pour aller de l’avant, peut-être… Où serait-ce sim­ple­ment cher­cher à « gagner ces quelques misé­rables mil­li­mètres » comme en par­lait lui-même Beckett ?

Dans ce monde poé­tique, on croise des dési­rs flé­tris, des amants cocasses, des amours mortes-nées. Mais tou­jours et sur­tout, une voix soli­taire qui s’élève vers quelque chose qui pour­rait s’apparenter au ciel.

Parce que le monde est fou, parce que les années passent sur des temps eux-mêmes dépas­sés. Parce que les mots manquent par­fois pour expri­mer ce qu’on pré­fè­re­rait taire.

Les yeux vous piquent par­fois jusqu’aux larmes, on s’y mord les lèvres, on claque même des dents, et puis, tout à coup, on rit ! Beckett joue avec les sujets les plus graves, mais tou­jours avec une grande agi­li­té. Le rire devient alors le véri­table anti­dote à la souf­france, ce qui vient toni­fier le drame sous-jacent comme dans ces quelques vers issus de Poèmes sui­vi de mir­li­ton­nades :

 

en face
le pire
jusqu’à ce
qu’il fasse rire

 

Beckett s’y dévoile sans fard, s’y raconte à bâtons rom­pus, s’y révèle sans pudeur aucune. Nudité et sim­pli­ci­té sont les maîtres mots. On pour­rait presque par­ler de dia­ry, de jour­nal intime. C’est peut-être là, dans sa poé­sie, qu’on apprend à le connaître le mieux. Mais abor­der la poé­sie de Samuel Beckett, c’est aus­si devoir gar­der soi-même en tant que lec­teur ce regard presque vierge, ce regard inno­cent.

 

En effet,  Beckett est un auteur qui ne s’offre pas d’emblée, et qui n’a de cesse de se refer­mer, au fur et à mesure qu’on l’approche, jusqu’à deve­nir très opaque. L’opacité semble alors jus­te­ment une moda­li­té de lec­ture, comme ce pro­cé­dé cher­chant à dérou­ter le lec­teur. Car Beckett joue. Il joue avec son lec­teur, s’amuse avec lui en lui pré­sen­tant sou­vent une poé­sie extrê­me­ment éru­dite à la manière d’un Joyce écri­vant son Ulysse et sans quoi le lec­teur, si il n’avait pas en tête ou même sous les yeux, le livre d’Homère, aurait du mal à suivre et à com­prendre. Un poème tiré de Peste soit de l’horoscope et autres poèmes inti­tu­lé Précepte illustre cepen­dant une cer­taine stig­ma­ti­sa­tion de l’érudition :

 

Passe les années d’études à gas­piller
Le cou­rage qu’il faut pour les années d’errance
Dans un monde qui se détourne poli­ment
Des incon­grui­tés de l’érudition

 

Dans Poèmes sui­vi de mir­li­ton­nades, ain­si que dans Peste soit de l’horoscope et autres poèmes, on

                    observe en effet de mul­tiples sym­boles et réfé­rences cachés que doit déni­cher et inter­pré­ter le lec­teur : réfé­rences à La Bible, à Dante, dédi­cace à Joyce sous forme de poème en acros­tiche, réfé­rences à Keats aus­si, auteur que Beckett admi­rait beau­coup.

Dans Peste soit de l’horoscope et autres poèmes, Beckett consacre même un poème entier au phi­lo­sophe Descartes et à sa vie quo­ti­dienne, et par­ti­cu­liè­re­ment à sa pas­sion pour les oeufs de poule cou­vés moins de six jours !

Mais à côté de ces clins d’oeil à l’érudition, on peut obser­ver un Beckett qui poé­tise cru et avec la plus grande des sim­pli­ci­tés comme à tra­vers ces quelques vers tirés de Poèmes sui­vi de mir­li­ton­nades :

 

bois seul
bouffe brûle for­nique crève seul comme devant

 

Ainsi, abor­der la poé­sie de Beckett, c’est devoir che­mi­ner avec l’auteur, une lan­terne à la main, dans les sous-sols du monde où le noir est pous­sé à un tel degré d’intensité, qu’il semble réflé­chir la lumière. C’est bien que le poète, au fil des mots, se mire dans des eaux pro­fondes. Il est le visage qui éclaire.

 

J’ouvre Poèmes sui­vi de mir­li­ton­nades  et tombe sur le pre­mier poème du recueil. Il parle des femmes. De la vision des femmes. D’une cer­taine vision. Déjà, forme et fond sont confon­dus, comme le décla­rait lui-même l’auteur irlan­dais dans une célèbre phrase disant : « Le fond c’est la forme ». Les mots et groupes de mots se répètent ain­si de manière entê­tante, se ren­voient les uns aux autres au rythme de vagues se mou­rant sur la plage. Voici ce poème :

 

 

elles viennent
autres et pareilles
avec cha­cune c’est autre et c’est pareil
avec cha­cune l’absence d’amour est autre
avec cha­cune l’absence d’amour est pareille

 

Une vague, puis une autre qui la recouvre au moment où elle se meurt, dis­so­lue dans le sable. Langues suc­ces­sives sans rythme vrai­ment pré­éta­bli, sans sque­lette, juste un vers après l’autre. L’autre vers recou­vrant celui qui pré­cède dans un der­nier effort. Leitmotiv lan­ci­nant. Sursaut d’énergie puis englou­tis­se­ment. Les vagues, linéaires, le manque d’amour de ces femmes géné­ré par elles s’exprime de façon répé­ti­tive. C’est une tra­jec­toire linéaire qui abou­tit tou­jours au même non-lieu, au même manque d’amour. Dans la vidéo Quad de Beckett, on retrouve un peu cette logique de répé­ti­tion et d’épuisement des pos­sibles si chère à l’auteur irlan­dais.

 

Cependant, ici, on n’assiste pas au dépla­ce­ment sur une scène, d’individus enca­pu­chon­nés et indis­tincts de par leur même habit et ges­tuelle ( bien que ces femmes soient à la fois « autres » et « pareilles », ce qui crée une cer­taine bana­li­té col­lec­tive ), mais on a comme repère des mots ou groupes de mots qui se répètent de manière obses­sion­nelle au sein d’un espace fer­mé.

Ainsi, dans ce poème, comme dans la poé­sie de Beckett en géné­ral, on cherche à épui­ser le champ du pos­sible par la répé­ti­tion mar­te­lante. On peut alors obser­ver un nar­ra­teur qui annonce l’amour comme cette scis­sion entre le côté mas­cu­lin et le côté fémi­nin. Dans la bio­gra­phie Beckett, James Knowlson sou­ligne cela. En effet, Beckett, alors qu’il obser­vait un tableau de Jack Yeats dit alors :

 

                    Je trouve par exemple qu’il y a quelque chose de ter­rible dans la manière dont Yeats pose côte à côte ou face à face, une tête d’homme et une tête de femme, affreuse accep­ta­tion de deux enti­tés qui ne se confon­dront jamais.[1]

 

                 Dans le poème Cascando tiré de Peste soit de l’horoscope et autres poèmes, et dont voi­ci un extrait, cette dif­fi­cul­té à aimer va même jusqu’à l’effroi :

 

 

Cascando

 

1

pour­quoi pas sim­ple­ment les déses­pé­rés
d’avoir par­fois
répan­du un flots de mots

ne vaut-il pas mieux avor­ter qu’être sté­rile

les heures qui suivent ton départ sont à tel point de plomb

(…)

 

2

disant encore
si ce n’est toi qui m’enseignes je n’apprendrai pas
disant encore il y a une der­nière fois
de toutes les der­nières fois
der­nières fois que l’on sup­plie
der­nières fois que l’on aime

(…)

 

ter­ri­fié encore
de ne pas aimer
d’aimer mais pas toi
d’être aimé mais pas de toi
de savoir qu’on ne sait fai­sant sem­blant
sem­blant

moi et tous les autres qui t’aimeront
s’ils t’aiment

 

3

à moins qu’ils ne t’aiment 

 

Cependant, Alain Badiou dans son livre Beckett, l’increvable désir sou­ligne que c’est par le théâtre que le couple fait irrup­tion chez Beckett, et cela à tra­vers les « duos » Vladimir/​ Estragon (En atten­dant Godot) ou encore Hamm et Clov ( Fin de par­tie) :

 

C’est sans doute au théâtre (…) que vient sur le devant de la scène ce qui ne ces­se­ra plus d’être au cœur des fic­tions de Beckett le couple, le Deux, la voix de l’autre, et fina­le­ment l’amour.[2]

 

La ren­contre, selon Alain Badiou, « fait sur­gir le Deux, elle frac­ture l’enfermement solip­siste ».[3] Car l’enfermement solip­siste est une tor­ture, c’est le sujet qui se tord vers sa propre énon­cia­tion.

Beckett parle lui même de la ren­contre et la décrit comme quelque chose d’extrêmement puis­sant, si puis­sant d’ailleurs, que « rien dans le sen­ti­ment ni dans le corps dési­rant » n’est à sa mesure [4].

 

Ainsi, lire la poé­sie de Beckett, c’est devoir gar­der ce double regard ; celui de témoin immo­bile de la fuite des choses mais éga­le­ment celui de lec­teur sen­sible à l’humour mor­dant qui vient sou­vent allé­ger le drame. Car dans la poé­sie becket­tienne, on semble assis­ter à la dégé­né­res­cence de tout comme dans le poème Mort de AD, tiré de Poèmes sui­vi de mir­li­ton­nades et dont voi­ci un extrait :

 

et là être là encore là
pres­sé contre ma vieille planche véro­lée du noir
des jours et nuits broyés aveu­glé­ment
à être là à ne pas fuir et fuir et être là

 

Ou encore dans le poème « bon bon il est un pays » où le nar­ra­teur semble en proie à l’errance et au désar­roi face à un monde incom­pré­hen­sible et obso­lète :

 

bon bon il est un pays
où l’oubli où pèse l’oubli
dou­ce­ment sur les mondes innom­més
là la tête on la tait la tête est muette
et on sait non on ne sait rien 

(…)

 

ma soli­tude je la connais allez je la connais mal

(…)

vous vou­lez que j’aille d’A à B je ne peux pas
je ne peux pas sor­tir je suis dans un pays sans traces

 

Désarroi, soli­tude, enfer­me­ment qui sont encore sou­li­gnés dans le début d’un autre poème qui est le sui­vant :

 

être là sans mâchoires sans dents
où s’en va le plai­sir de perdre
avec celui à peine infé­rieur
de gagner 

 

Ainsi, dans la poé­sie de Beckett, l’amour, au fur et à mesure s’érode, le désir fuit, le corps tombe peu à peu en lam­beaux. On va alors vers un monde en réduc­tion. L’auteur semble tailler le vête­ment du plus pauvre des hommes.  

De plus, on a sou­vent vu en Samuel Beckett un auteur de la néga­tion et de la déses­pé­rance face à un monde où le sens s’évanouissait peu à peu, où les pas ne sem­blaient mener nulle part, et où tout deve­nait cir­cu­laire et étouf­fant. 

Cependant, il semble qu’avec Beckett, plus on des­cend dans des strates infé­rieures, plus on semble s’élever. Cette poé­sie n’est pas, semble-t-il, une apo­lo­gie du vide ni une théo­rie des abîmes, mais tend plu­tôt vers une sorte de conver­sion, vers une volon­té d’élévation qui part du bas (du tou­jours plus bas) pour aller vers le plus bas encore, car n’est-ce pas là que Beckett peut enfin se déployer ?

Pour voir la nuit se lever. La nuit se lever…

 

Hélène Révay vient de publier son tout pre­mier recueil de poèmes : L’Écaille de la nuit (Recours au Poème édi­teurs)


[1] James Knowlson, Beckett, France, Babel, 2007, p 445

[2] Alain Badiou, Beckett, l’increvable désir, France, Hachette, 1995, p 47

[3] ibid, p 56

[4] ibid, p 55