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VOX /​ NOX

Par |2018-08-16T22:25:22+00:00 8 septembre 2014|Catégories : Essais|

VOX/​NOX

(le schi­zo­phrène, le phi­lo­sophe et le poète)

 

                                     I

 

Lorsque se consume cette irréa­li­té maté­rielle : la langue

Le sujet se délite…

Orée de la crise : le temps de l’angoisse com­mence à se déployer en nuée de chaos men­tal qui a pour effets d’ébranler l’ordre du dire, de bri­ser l’intelligibilité ordi­naire des paroles. Se font entendre des frag­ments de non-sens appa­rents qui seraient comme les trous blancs du dis­cours, ren­voyant à une espèce de déper­di­tion du niveau nor­mal de notre monde ver­bal habi­tuel.

Ego nour­ri d’échos de soi vide

Au faîte de la crise : si forte est l’angoisse qu’il semble que le sujet sombre dans une spi­rale de déstruc­tu­ra­tion exis­ten­tielle. En ces moments-là, le sens des mots et le sens du monde paraissent conjoin­te­ment abî­més.

Disparaissent les faibles repères men­ta­le­ment épin­glés à la sur­face des choses

Le sujet se chao­tise inten­sé­ment…

Il y a effon­dre­ment psy­cho­tique quand « notre exis­tence ne repose plus sur une base solide mais chan­celle ou ne tient même plus debout : c’est parce que son accord avec le monde est rom­pu que le sol se dérobe à nos pieds[1] ». Le sujet en crise « ne tombe pas seule­ment lui-même mais fait tom­ber la pré­sence à l’être tout entière[2] »

Crevaisons des points d’horizon

Dans les épi­sodes les plus aigus d’une décom­pen­sa­tion spé­ci­fi­que­ment schi­zo­phré­nique, le je-pense, et donc aus­si le je-parle, sont en éclats. Dans ces situa­tions d’abîme, la voix du schi­zo­phrène est celle de la perte extrême de soi où le sujet qui parle semble dés­uni­fié, vio­lem­ment désan­cré de lui-même et pro­fon­dé­ment inco­hé­rent.  En ces moments-là, les paroles s’opacifient et perdent, aux yeux des autres, toute soli­di­té ration­nelle dans les méandres du délire.

Crevaisons des points d’horizon inté­rieur

La schi­zo­phré­nie, en un cer­tain sens, pour­rait être per­çue comme un drame lin­guis­tique. D’une manière géné­rale, la schize – la déchi­rure du schi­zo­phrène – est alté­ra­tion pro­fonde du lien entre le sujet par­lant et les normes de la langue usuelle, celles-ci consti­tuant ce "prin­cipe de réa­li­té" auquel doit se réfé­rer tout dis­cours pour pou­voir com­mu­ni­quer le moindre élé­ment de mes­sage. Ainsi, la parole schi­zo­phrène est celle qui chao­tise l’ordre de la com­mu­ni­ca­tion. Lorsque l’on entend des schi­zo­phrènes en crise, qu’ils uti­lisent les mots les plus banals ou les plus méta­pho­riques, ce sont sou­vent des flots de  phrases très confuses dont le sens glo­bal demeure d’une grande opa­ci­té séman­tique. Le drame extrême de la voix du schi­zo­phrène sera de s’enliser dans un monde ver­bal incom­pré­hen­sible où le je qui parle s’est déli­té.

II

Aux anti­podes de la parole abî­mée du schi­zo­phrène, se situe­rait la parole du phi­lo­sophe. Traditionnellement, celle-ci se veut "solide", en pos­sé­dant une assise ration­nelle et une puis­sance démons­tra­tive au-des­sus de la masse des dis­cours ordi­naires – le monde de l’opinion – satu­rés d’idées pré-jugées et de sen­tences contra­dic­toires. En ce sens, puisque les grands sys­tèmes phi­lo­so­phiques sont mus par la recherche d’un Logos, d’un Verbe, c’est-à-dire d’une Parole forte en cer­ti­tude et degré de véri­té, nous pou­vons, dans notre pers­pec­tive, déce­ler en cha­cun  l’expression récur­rente d’une pro­fonde volon­té de puis­sance lan­ga­gière à l’œuvre. Même si à l’horizon de la moder­ni­té et post-moder­ni­té, ils sont un grand nombre, dans le milieu de la phi­lo­so­phie, à avoir fait le deuil d’une méta­phy­sique de la véri­té, leur hori­zon et leurs cadres de pen­sées demeurent encore liés à la sphère de la parole forte : on ne se cesse pas ici de     vou­loir concep­tua­li­ser inten­sé­ment, d’agencer rigou­reu­se­ment des idées pour sai­sir – fer­me­té de l’approche ration­nelle ! – les phé­no­mènes étu­diés.[3]

 

Face à cette quête phi­lo­so­phique de la parole forte, par­mi les pen­seurs les plus ouver­te­ment oppo­sés à elle, il y a ces deux essayistes de grande enver­gure ico­no­claste : Georges Bataille et Emile Cioran. Le point com­mun pri­mor­dial de leurs réflexions est sans conteste le rejet mani­feste des sys­tèmes concep­tuels au pro­fit d’une pen­sée du non-savoir, d’une parole qui n’a plus pour fan­tasme et idéal une sai­sie démons­tra­tive du monde. Dès lors, pen­ser devient avant tout recher­cher une ouver­ture d’esprit récep­tive et dés­in­tel­lec­tua­li­sée, aban­don­nant l’esprit de démons­tra­tion pour une mons­tra­tion sin­gu­lière du monde. Celui-ci pou­vant être, par exemple, le monde tota­le­ment hors-norme des extases mys­tiques  ( Des larmes et des saints de Cioran et L’expérience inté­rieure de G. Bataille) ou bien encore, celui des pul­sions mons­trueuses chez les grands cri­mi­nels (Le pro­cès de Gilles de Rais de G. Bataille). 

 

Dans le champ de la poé­sie moderne au XXe siècle, si l’on se réfère aux mou­ve­ments les plus radi­caux dans leurs recherches de trans­gres­sions et d’inventions ver­bales, tels le dadaïsme, le sur­réa­lisme, et dans leur pro­lon­ge­ment, les poètes phares de la beat gene­ra­tion, l’ouverture à la parole abî­mée devient fon­da­men­tale. Leurs poé­sies ont pour visées com­munes de se mettre à œuvrer dans la dimen­sion de la dérai­son lan­ga­gière. Autrement dit, d’être en rup­ture radi­cale avec l’horizon nor­ma­tif du lan­gage pour don­ner forme à un nou­vel hori­zon de  la parole poé­tique que nous pou­vons nom­mer le lyrisme de l’insensé. Non seule­ment ici la recherche poé­tique ne tourne pas le dos à la parole abî­mée (ain­si que le fait tra­di­tion­nel­le­ment le logos des phi­lo­sophes) mais elle s’efforce de la recher­cher pour œuvrer dans son élé­ment abys­sal. L’un des meilleurs exemples de ce genre d’expérimentation poé­tique pou­vant être, à nos yeux, celui des écri­tures auto­ma­tiques inau­gu­rées par les sur­réa­listes. Le livre Les champs magné­tiques[4] serait un grand opus de l’insensé par sa pro­fu­sion chao­tique de méta­phores. Ainsi, dans notre pers­pec­tive, on dira que ces expé­riences de paroles poé­tiques ren­contrent l’univers des paroles abî­mées, comme celles du schi­zo­phrène, pour ten­ter d’œuvrer à par­tir de leurs abîmes lan­ga­giers. Enfin ces lieux sombres, là où la parole poé­tique peut se déchaî­ner, n’excluent pas l’humour (même s’il est noir, c’est-à-dire trash) et la déri­sion dans la dérai­son ver­bale. A condi­tion de pos­sé­der en soi quelques forces psy­chiques struc­tu­rantes, on pour­ra par­fois éprou­ver cette joie dio­ny­siaque d'œuvrer dans le chaos du verbe.

 

 

[1] L. Binswanger, Introduction à l’analyse exis­ten­tielle, éd. Minuit, 1989, p.201

[2] L. Binswanger, Le cas S. Urban, éd. G. Montfort, 1988, p.45

[3] Dans le domaine de la phi­lo­so­phie contem­po­raine, l’exemple le plus élo­quent d’une parole phi­lo­so­phique qui se pré­sente comme très forte est la phi­lo­so­phie d’Alain Badiou. Comme le déclare, d’une façon polé­mique, François Laruelle : « le phi­lo­sophe A. Badiou tient sous son auto­ri­té à peu près tous les savoirs, leur assigne une place et un rang, fixe les hié­rar­chies, pla­ni­fie son ter­ri­toire. » Anti-Badiou, sur l’introduction du maoïsme dans la phi­lo­so­phie, éd. Kimé 2011. Ici la visée du phi­lo­sophe semble mue par une ambi­tion fan­tas­ma­tique exa­cer­bée qui serait d’être un empire concep­tuel.

[4] Les champs magné­tiques  André bre­ton et Philippe Soupault, 1920. 

 

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