> Yannis RITSOS, “Secondes”

Yannis RITSOS, “Secondes”

Par |2018-08-15T07:36:33+00:00 20 janvier 2013|Catégories : Essais|

Yannis RITSOS, Secondes
Poèmes tra­duits du grec et pré­sen­tés par Marie-Cécile FAUVIN
à paraître en juin 2013 aux édi­tions Érès, col­lec­tion PO&PSY

Nous remer­cions cha­leu­reu­se­ment Danièle Faugeras.

 

 

Il ne rend pas les armes, il s’efforce d’opposer
quelque chose de beau à la nuit qui vient.
Mais la beau­té est trans­pa­rente
et der­rière elle se des­sine la plaine des Asphodèles.

 

Les poèmes de Yannis Ritsos pré­sen­tés ici pour la pre­mière fois en ver­sion fran­çaise ont été écrits à Samos et Athènes entre août 1988 et juin 1989, alors que le poète était déjà aux prises avec "le sombre soup­çon que cet été […] sera le der­nier", comme il devait l'écrire dans son poème d'adieu daté du 3 sep­tembre 1989 :

 

Dernier été

 

Couleurs d’adieu des cré­pus­cules. Il est temps de pré­pa­rer
les trois valises – livres, papiers, che­mises –
et n’oublie pas cette robe rose qui t’allait si bien,
même si tu ne la mets pas cet hiver. Moi,
pen­dant les quelques jours qu’il nous reste encore, je rever­rai
les poèmes écrits en juillet et en août,
bien que je craigne de n’avoir rien ajou­té,
plu­tôt retran­ché, à ces vers que tra­verse
le sombre soup­çon que cet été
– avec ses cigales, ses arbres, sa mer,
ses sirènes de navires dans la gloire des cou­chants,
ses pro­me­nades en barque au clair de lune sous les petits bal­cons
et sa com­pas­sion hypo­crite – sera le der­nier.

 

Ritsos sent la mort appro­cher, en recon­naît les signes (Rouillés les tuyaux du poêle. /​ Brisé le miroir. /​ Qui est celui qui dort dans notre lit ? /​ Sur son front /​ un oiseau noir). Le compte à rebours semble enclen­ché. Avec l’acuité de l’homme qui se pré­pare à l’inéluctable, il voit la vie à nu et dans sa véri­té. Dans une langue dépouillée, il en note les beau­tés simples ou en démasque les illu­sions. La médi­ta­tion exis­ten­tielle, méta­phy­sique, presque jamais abs­traite, s’ancre dans le plus concret. Sous la plume du poète, un détail insi­gni­fiant devient une image mer­veilleuse, un conden­sé du monde et de la des­ti­née humaine où se joignent dou­ceur et dou­leur (Une toute petite plume blanche /​ d’un oiseau de pas­sage /​ est tom­bée dans les épines – /​ un monde infime, /​ le monde entier.) ; l’événement le plus rou­ti­nier confine à l’étrange, au fabu­leux (Chassé-croi­sé de cloches, /​ de cornes de navires. Bateaux /​ sor­tis sur terre. Églises /​ entrées en mer…). Avec un art consom­mé du contraste (Ils sont par­tis, les uns en bateau, /​ les autres en train. /​ Reste la vieille avec une cruche /​ et sa que­nouille…), de la chute (Pierres peintes. /​ Beaux visages, beaux corps. /​ Ils t’indiffèrent. /​ Une ciga­rette se consume seule dans le cen­drier – /​ fumée sur le toit d’une Ithaque dis­pa­rue, /​ et Pénélope, à son métier, /​ morte.), de la rup­ture (Peu à peu les noms ne s’ajustent plus /​ aux choses. La fumée de ciga­rette /​ embrume la mai­son. La nico­tine /​ laisse un goût amer aux lèvres du silence. Demain /​ il fau­dra que j’achète un para­pluie.), de l’ellipse et de l’énigme (Le funam­bule malade tente /​ de gar­der l’équilibre, ajus­tant /​ une à une ses oscil­la­tions. De toute façon /​ quatre fenêtres donnent /​ sur le puits de jour.), Ritsos laisse devi­ner la soli­tude abso­lue de l’homme devant l’inexorable, l’écroulement des rêves et des mythes, l’impuissance devant la mort, à laquelle on ne peut oppo­ser qu’une pro­tec­tion déri­soire. Chrysa Prokopaki écrit, dans la post­face de l’édition grecque : « Un homme s’éloigne peu à peu, prend congé du monde, un monde qu’il savait décou­vrir chaque jour, absor­ber par tous les sens, recom­po­ser du début. Il prie les choses de lui par­ler comme autre­fois, cherche à leur arra­cher une par­celle de beau­té – un argu­ment de vie –, à s’abandonner à la conso­la­tion du men­songe, à trans­muer le réel. » Face aux « conspi­ra­tions du temps et de la mort », « il repère les choses les plus humbles et insi­gni­fiantes, en éclaire le sens (…), intro­nise l’éphémère (…) : une foule d’instants, de gestes infimes, d’images fugaces, qu’il thé­sau­rise pour enri­chir et embel­lir la vie. (…) Mais tout retourne à la cendre, s’assombrit, se désa­grège, les amis s’en vont un à un, les signi­fi­ca­tions et les mots se vident, vieillissent. (…) Les rêves qui don­naient sens à la vie et tem­pé­raient la souf­france du des­tin per­son­nel, qui par­fois, aux grandes heures sur­tout, la trans­cen­daient, tan­dis que leur éclat illu­mi­nait le futur, ces rêves se sont éteints. » Si quelques échos des com­bats héroïques et des anciennes fra­ter­ni­tés tra­versent encore ces poèmes, c’est comme pour sug­gé­rer leur vani­té, leur non-ins­crip­tion dans le temps et dans l’Histoire (« L’horloge de la Douane /​ n’a pas d’aiguilles »), la tra­hi­son et le nau­frage d’un idéal révo­lu­tion­naire per­ver­ti qui semble désor­mais péri­mé (« Temps des points de sus­pen­sion, /​ des sou­rires équi­voques. /​ Le vin a vieilli dans les onze verres. /​ Vide, le dou­zième. »). Quant à la célé­bri­té du poète uni­ver­sel­le­ment recon­nu, cou­vert de médailles et de dis­tinc­tions, Ritsos en sug­gère le poids, la vani­té, la déri­sion (« Ses ailes ont trop pous­sé. /​ Il va devoir les faire tailler… », « Toutes ses médailles d’or /​ sont accro­chées au mur. /​ Et lui, six pieds sous terre, /​ a pour tout bien /​ deux râte­liers d’or nus »). Aussi, les sens et les émo­tions s’émoussent. Le tres­saille­ment fugi­tif que fait naître en lui le sou­ve­nir du tableau de Van Gogh des Mangeurs de pommes de terre, avec les vapeurs qui montent des patates chaudes, est fina­le­ment annu­lé (« Sur les vitres embuées, /​ il a tra­cé du doigt /​ un zéro »).

« Ces poèmes, remarque Chrysa Prokopaki, mal­gré les varia­tions des per­sonnes ver­bales, peuvent s’entendre comme le jour­nal intime d’un per­son­nage unique, (…) d’un homme qui lutte corps à corps avec la mort. Et le mira­cu­leux est pré­ci­sé­ment la trans­crip­tion simul­ta­née et constante de cette lutte, avec une dou­leur contrô­lée, calme et digni­té ». Car à l’« à quoi bon ? » répond tou­jours un « et pour­tant ». Dans un mou­ve­ment de flux et de reflux, chaque poème semble venir en contre­point de l’autre. La détresse, la noir­ceur, le sar­casme sont jugu­lés par l’élégie dis­crète, par la quête obs­ti­née de la beau­té et, plus encore peut-être, du « poème quo­ti­dien », aus­si vital que le pain. Si Ritsos fait mine par ins­tants de regret­ter le souffle poé­tique d’autrefois, celui sans doute des grandes com­po­si­tions épiques et lyriques qui l’ont ren­du célèbre, s’il se dit « vieilli, four­bu », « désar­mé », réduit à tra­cer « une fleur triste » « d’une seule petite plume de ses larges ailes d’antan », condam­né à « empi­ler » des mots qui selon lui forment à peine des vers, n’a-t-il pas aus­si plei­ne­ment conscience, avec les poèmes de Secondes, de fac­ture appa­rem­ment si humble, de livrer un tré­sor de maî­trise poé­tique ? Ritsos nous alerte d’ailleurs mali­cieu­se­ment dans le poème 19, s’adressant à lui-même : « Quel retors tu fais ! » Dès lors, le poème 14 sonne comme un espoir et une décla­ra­tion de confiance en ses vers : « La plu­part de tes pièces d’or /​ tu les as cachées dans les trous du mur. /​ Quand on démo­li­ra la mai­son /​ on les trou­ve­ra peut-être. » Ce peut-être invite à entendre l’autre voix du poète, moins célé­brée et encore mécon­nue, intime, confi­den­tielle, plus per­son­nelle et résis­tante au temps.

 

*   *   *

Né le 1er mai 1909 à Monemvassia (Péloponnèse), Yannis Ritsos est fils d’une grande famille de pro­prié­taires ter­riens rui­née par la folie du père, la mort pré­ma­tu­rée de la mère et d’un frère empor­tés par la tuber­cu­lose. Adolescent, il est lui-même atteint par cette mala­die. Pendant plu­sieurs années, sa vie se par­tage entre des séjours en sana­to­riums (où il s’initie au mar­xisme) et dif­fé­rents petits métiers (dan­seur, comé­dien, dac­ty­lo­graphe…).

Ses pre­miers poèmes paraissent dès 1924, d’abord dans des revues. Mais c’est en mai 1936 que Ritsos fait une appa­ri­tion écla­tante sur la scène lit­té­raire, quand la répres­sion san­glante de la mani­fes­ta­tion des ouvriers des manu­fac­tures de tabac à Thessalonique lui ins­pire Épitaphe, lamen­ta­tion d’une mère devant le corps de son fils mort et chant de pro­tes­ta­tion contre l’injustice sociale. Ce long poème, qui com­bine la ver­si­fi­ca­tion de la chan­son popu­laire et la langue savante, les échos des lamen­ta­tions de la Vierge et des chants funèbres tra­di­tion­nels, est publié par le jour­nal de Parti com­mu­niste. Sous le coup de la cen­sure, Épitaphe a « l’honneur » d’être brû­lé aux côtés des ouvrages de Marx, Lénine, Gorki, Anatole France… Dès lors, le des­tin de Ritsos sera inti­me­ment lié aux tour­ments de l’histoire grecque.

1937-1943 : Période de l’explosion lyrique, d’un lyrisme en vers libre, influen­cé par la poé­sie moderne et le sur­réa­lisme, mar­qué par une ima­gi­na­tion exu­bé­rante qui sait néan­moins s’ancrer dans la sim­pli­ci­té des choses. Le Chant de ma sœur, écrit après l’hospitalisation de sa sœur en cli­nique psy­chia­trique, sus­cite la réac­tion enthou­siaste du poète Palamas : « Nous nous écar­tons, poète, pour te lais­ser pas­ser. » La Symphonie du prin­temps, com­po­sée en pleine dic­ta­ture de Metaxas, est un hymne à l’amour, à la nature, à la vie, tan­dis que des poèmes ulté­rieurs tra­duisent avec réa­lisme l’horreur de l’Occupation mais aus­si l’espoir et la confiance dans les forces de la Résistance.

1944-1955 : Sous l’Occupation, Ritsos, bien que gra­ve­ment malade, s’engage dans le Front de libé­ra­tion natio­nale. Pendant la guerre civile, en 1948, il est dépor­té dans les îles de Limnos, Makronissos, Aï-Stratis et est libé­ré en 1952 sous la pres­sion de l’opinion inter­na­tio­nale et de figures comme Aragon, Neruda, Picasso… C’est le temps des poèmes de lutte et d’exil. L’épopée de la Résistance mais aus­si son tra­gique épi­logue marquent Grécité. Ritsos y élève l’hellénisme com­bat­tant en sym­bole de résis­tance et de liber­té. Temps de pierre et Journal de dépor­ta­tion évoquent, dans un lan­gage dépouillé, l’enfer des camps, la tor­ture, les humi­lia­tions.

1956-1966 : Le mariage de Ritsos avec une méde­cin samiote (en 1954) puis la nais­sance de sa fille inau­gurent une période plus calme. Il écrit les pre­miers mono­logues dra­ma­tiques qui com­po­se­ront la Quatrième dimen­sion. Il y revi­site notam­ment quelques grandes figures de la mytho­lo­gie grecque (Oreste, Hélène, Agamemnon…) ou donne voix aux per­son­nages oubliés (Ismène, Chrysothémis), met­tant au jour des aspects peu connus ou inédits de leur psy­chisme, explo­rant leurs conflits inté­rieurs. Parallèlement, en marge de ces grandes com­po­si­tions, Ritsos cultive de plus en plus le poème court, laco­nique, fami­lier, où il retrans­crit les moindres gestes, les remous de l’âme, dia­logue avec le micro­cosme des choses (meubles, outils…), poé­ti­sant le quo­ti­dien.

1967-1971 : Après le putch des Colonels, Ritsos est de nou­veau arrê­té et dépor­té dans les îles de Yaros et de Léros. Très malade, il est fina­le­ment libé­ré en 1970. Les Dix-huit petites chan­sons de la patrie amère sont un hymne au com­bat du peuple grec pour la liber­té, tan­dis que Pierres répé­ti­tions grilles ou Le Mur dans le miroir évoquent dans une langue simple, sans plainte, un quo­ti­dien réduit à l’élémentaire et, à tra­vers le vécu per­son­nel, la souf­france col­lec­tive.

1972-1983 : Les com­po­si­tions des années 1970-1980 (Graganda, Devenir, Le Chef d’œuvre sans queue ni tête…) adoptent de nou­veaux moyens d’expression : l’écriture post-sur­réa­liste, tan­tôt lyrique, joueuse ou sar­cas­tique, bou­le­verse la cohé­rence tem­po­relle et logique, créant un uni­vers four­millant d’images et de sou­ve­nirs. Dans les œuvres de cette époque, l’amour tient une place pri­mor­diale ; la sen­sua­li­té, l’érotisme, aupa­ra­vant latents et cryp­tés, se libèrent.

1983-1986 : Avec Iconostase des saints ano­nymes, Ritsos pro­longe dans la prose l’expérience d’une grande liber­té d’expression.

1988 -1989 : Ritsos écrit entre Samos et Athènes ses der­niers poèmes qui consti­tue­ront le recueil Secondes.

1990 : mort à Athènes de Yannis Ritsos, le 11 novembre.

1991 : paru­tion à titre post­hume aux édi­tions Kedros (Athènes), de Αργά, πολύ αργά μέσα στή νύχτα (« Tard, bien tard dans la nuit ») qui réunit les quatre der­niers recueils de Ritsos, dont Secondes (Δευτερόλεπτα) est le der­nier. Secondes a été tra­duit en espa­gnol, en cata­lan et en anglais. En France, un recueil inti­tu­lé Tard bien tard dans la nuit, tra­duit par Gérard Pierrat est paru en 1995 aux édi­tions Le Temps des cerises, avec seule­ment les trois pre­miers recueils de l'œuvre homo­nyme ori­gi­nale.

 

Cette notice s’inspire lar­ge­ment de la pré­face à l’Anthologie Yiannis Ritsos de Chrysa Prokopaki (Kedros, 2000).

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