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Yves Bonnefoy et la note si

Par | 2018-05-24T17:57:36+00:00 15 juillet 2012|Catégories : Essais|

                La musique peut don­ner l’inci­pit au poète. Ainsi L’Adieu du Chant de la terre de Mahler (1907), chan­té par Kathleen Ferrier, est la matrice du poème « A la voix de Kathleen Ferrier » dans Hier régnant désert (1958) d’Yves Bonnefoy et du poème « Chant de la terre » de Jouve dans Moires (1962-64). Mais il n’est pas for­cé­ment néces­saire, pour qu’elle donne l’impulsion, que la musique prenne la forme d’une œuvre entière. Une cel­lule musi­cale mini­male, par­fois infi­ni­té­si­male, peut suf­fire. S’il n’y a pas, dans l'oeuvre de Bonnefoy, de traces de l'engendrement d'un poème par l'écoute d'un seul accord (comme par exemple, chez Cendrars, l'accord de sep­tième dimi­nué – accord car­re­four s’il en est – ou chez Gracq, l’accord de Tristan), il y a la preuve insis­tante de la mise au monde pos­sible du livre par l'obsession d'un son. Aussi le recueil Dans le leurre du seuil (1975) a-t-il pour ori­gine l'obsession d'un son mono­tone : « C'est alors que des mots sur­gissent (…) Des asso­cia­tions (…) L'idée de sif­fle­ment, de chan­ge­ment de hau­teur d'un son mono­tone » écrit Bonnefoy dans Entretiens sur la poé­sie. Cette han­tise du son mono­tone, qui a voca­tion ini­tia­trice dans l'œuvre d’Yves Bonnefoy, peut être rap­pro­chée du tra­vail sur un son unique explo­ré par le com­po­si­teur ita­lien contem­po­rain Scelsi. Plus pré­ci­sé­ment encore, dans l'oeuvre de Bonnefoy, l’inci­pit peut être don­né par une seule note : je pense à la mys­té­rieuse note si dans le poème « Le sang, la note si » de Pierre écrite (1965). Si, selon Italo Calvino, « un poème vit aus­si par son pou­voir de faire rayon­ner des hypo­thèses » (Pourquoi lire les clas­siques ?), la note si, par son énigme qu’il ne s'agit pas de dis­si­per mais d'approfondir, mul­ti­plie ce « pou­voir ».

 

                Une hypo­thèse possible[1] est que cette note si peut être celle du Wozzeck de Berg, qui frappe par la fas­ci­na­tion qu'elle exerce sur la poé­sie fran­çaise du XXème siècle. La note si est d'abord l'une des pierres angu­laires de l’oeuvre de Jouve dans son rap­port à la musique. Jouve lui consacre des pages majeures dans son livre Wozzeck d’Alban Berg, où il la com­prend en termes d' « Invention sur une note » : « L’Invention sur une note est le pre­mier acte tra­gique. La note est le Si, qui pro­longe son appa­ri­tion ini­tiale sous les accords dia­prés. Wozzeck et Marie marchent dans la forêt, près de l’étang, par une nuit noire. Le Si, note ultime de la gamme d’Ut, peut avoir dans une sym­bo­lique des sons le sens de limite atteinte. C'est pour­quoi, sans doute, la note est choi­sie. L'Invention sur une note (…) uti­lise sciem­ment le méca­nisme de l'obsession. La note résonne à toute place, elle existe à tous les ins­tants (…). Elle est donc le son immuable – le son fixe, le son sacré ». Jouve va jusqu’à pro­po­ser une réécri­ture de Wozzeck, dans un court récit inclus dans La Scène capi­tale et inti­tu­lé La Fiancée. Il tra­duit les hal­lu­ci­na­tions audi­tives du sol­dat Joseph, qui vient de tuer Marie et cherche à se sui­ci­der, par l'obsession de sons de cloches. Les cloches qui « sautent avec furie » (Baudelaire) dans La Fiancée de Jouve relèvent d'une ten­ta­tive de trans­po­si­tion, dans l'ordre de l'écriture, de la note si de Berg. La répé­ti­tion obsé­dante des mêmes vocables et des mêmes ono­ma­to­pées (« Klang ! Kling ! Klang ! ») inten­si­fie la reprise du pro­cé­dé ber­gien de « L'invention sur une note » et sous-tend la trans­for­ma­tion, dans la musique des mots, de la scène où culmine le lien entre éros et tha­na­tos, en « rituel » (Wozzeck d’Alban Berg). Signe dis­tinc­tif de la moder­ni­té, la mélo­die se défait au pro­fit d'une seule note, tyran­nique, mono­tone, qui érige l’obsession au rang de prin­cipe créa­teur. Jouve n'est pas le seul poète fran­çais à être pro­fon­dé­ment tou­ché par cette « inven­tion sur une note ». Des Forêts lui aus­si place la note si de Berg au rang de ses pré­fé­rences musi­cales : « le désordre men­tal, ce qu’exprime de façon bou­le­ver­sante, le fameux ‘si‘ dans Wozzeck, immé­dia­te­ment après le crime de Marie » (« La pas­sion de l'opéra »).

                On peut ris­quer l'interprétation selon laquelle c’est cette même note si de Wozzeck qui ins­pire le poème de Bonnefoy « Le sang, la note si ». Dans ce poème le tra­vail sur la note si, bien qu'elle soit asso­ciée aus­si au « sang », ne relève certes pas d'une réfé­rence directe au livret de Wozzeck. Il y va davan­tage, au-delà de la gangue des signi­fiés de l'opéra, d'une réfé­rence à l'écriture de l'obsession ber­gienne, que pré­cise Pierre Boulez : « un ‘si’ constam­ment répé­té jusqu’à ce que tout l'orchestre ne devienne plus que (…) l'élargissement de cette seule note » (Relevés d’Apprenti). Cette pro­po­si­tion de lec­ture est d’autant plus féconde que la note si semble avoir, dans le poème de Bonnefoy, la même fonc­tion de « limite atteinte » et de « son sacré » qu'attribue Jouve à la note si de Berg. À cet égard le poème « Le sang, la note si » aurait pour ori­gine un dia­logue sot­to voce entre Bonnefoy (lec­teur du Wozzeck d'Alban Berg) et Jouve. La note si de Berg serait l'un des centres de gra­vi­té sou­ter­rains de la filia­tion musi­cale cen­trale Jouve-Des Forêts-Bonnefoy. Cette inter­pré­ta­tion du poème « le sang, la note si » invite à une relec­ture du signi­fiant « si » dans Pierre écrite. Celui-ci s’écoute désor­mais, au-delà de sa seule fonc­tion gram­ma­ti­cale d'intensif, aus­si comme une pos­sible com­mé­mo­ra­tion de la note si ber­gienne et de sa fonc­tion de « limite atteinte » : « Sur le si proche pré si brû­lant encore » (« L’abeille, la cou­leur »).

 

                Encore ne faut-il pas trop s’appesantir sous peine de por­ter atteinte à l'essentiel : « le mys­tère dans les lettres » (Mallarmé) dont la note si du poème de Pierre écrite est l'un des vec­teurs. L'interprétation ber­gienne de la note si doit s'effacer devant les vir­tua­li­tés infi­nies encloses dans cette note obsé­dante. La note si de Bonnefoy est, selon une image chère à Philippe Jaccottet, « comme ces plantes qui se rétractent lorsqu'on y touche » (Eléments d'un songe).

 


[1] J'ai pro­po­sé d'autres hypo­thèses dans Yves Bonnefoy, le simple et le sens, José Corti, 1989, p. 376-377.

 

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