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2053

Par | 2018-02-21T12:10:38+00:00 5 avril 2013|Catégories : Chroniques|

Il neige. Bien au chaud dans l’abribus ali­men­té par les pan­neaux solaires, une vieille dame attend. Elle attend, assise, que les vingt minutes indi­quées sur l’écran devant elle s’écoulent rapi­de­ment. Mais le temps semble arrê­té, sus­pen­du à l’hésitation dan­sante des flo­cons.
La neige. La vieille dame s’est tou­jours sen­tie en adé­qua­tion avec elle. La chute des flo­cons a quelque chose d’hypnotique. Elle nous entraîne avec elle. Nous tom­bons comme le flo­con sur le bitume. Mais nous ne fon­dons pas (1). Encore aujourd’hui, elle se sou­vient des pre­miers vers d’un poème de Yves Bonnefoy :

 

J’avance dans la neige, j’ai fer­mé
Les yeux, mais la lumière sait fran­chir
Les pau­pières poreuses, et je per­çois
Que dans mes mots c’est encore la neige
Qui tour­billonne, se res­serre, se déchire. (2)

 

Aujourd’hui, à la regar­der blan­chir la rue déserte, elle pense à la page encore vierge et le poème qui reste à écrire. Derrière la vitre, la danse des flo­cons lui évoque celle des abeilles, puis celle des mots qu’il faut apprendre à écou­ter. Elle vou­drait tant revoir les abeilles, mais à moins de se rendre au Muséum des insectes, elle sait que depuis vingt ans les buti­neuses ont dis­pa­ru des champs, que la pol­li­ni­sa­tion se fait de manière arti­fi­cielle et que le « vrai » miel est deve­nu aus­si rare et cher que le caviar.

Le monde a chan­gé, mais la neige est tou­jours là. Comme le poème.

 

Elle n’a pas été sur­prise de voir dis­pa­raître cer­tains métiers : le fac­teur rem­pla­cé depuis long­temps par l’Internet, l’infirmière par des robots sophis­ti­qués ou encore le pro­fes­seur qui, après une phase pro­li­fique de cours par visio­con­fé­rence devant des mil­liers d’élèves, s’est vu remer­cié et relayé par un holo­gramme bien plus ludique. De l’Antiquité, il ne reste en véri­té que la pros­ti­tuée pour « le besoin du corps » et le poète, pour « le besoin de l’imaginaire et de la pen­sée ». Bien sûr, cer­tains pour­raient rétor­quer que ce ne sont pas des métiers… Soit ! Vivre en poé­sie est un choix, une manière autre de voir la vie. La vieille dame en sait quelque chose. Cela fait cin­quante ans qu’elle se consacre corps et âme au poème.

Comment vivre de poé­sie ? On ne peut pas. La pré­po­si­tion est impor­tante. Vivre de poé­sie relève de l’utopie : on vit d’ateliers, de lec­tures, de bourses, de sub­ven­tions… pas du poème, car il est libre. Aujourd’hui, l’Etat ne peut plus sou­te­nir les poètes. Ni per­sonne d’ailleurs. En 2032, le sys­tème des retraites s’est effon­dré, et à moins d’avoir épar­gné toute sa vie, le sala­rié doit tra­vailler jusqu’à sa mort… alors le poète… La vieille dame se sou­vient de ces années dif­fi­ciles : sans enfant, elle fut obli­gée de deman­der à ses neveux de l’aider en lui ver­sant une petite pen­sion men­suelle, tout en conti­nuant ses ate­liers d’écriture. Jusqu’à ce jour heu­reux où elle reçut d’une socié­té pri­vée – célèbre pour être un « grand mécène  pour les écri­vains », une pen­sion à vie confor­table. C’était là une recon­nais­sance pour cette vie d’écriture et de ren­contres.

 

Aujourd’hui, elle conti­nue d’écrire, mais n’intervient plus dans les espaces cultu­rels : les ren­contres avec les lec­teurs se font plus rares. Elle est fati­guée et malade. Un peu iso­lée, elle ne voit plus beau­coup ses amis. Il lui arrive encore de répondre à des lettres vir­tuelles de jeunes poètes qui lui demandent des conseils ou un regard cri­tique sur leurs textes. Pourtant, comme elle aimait les ren­contres ! La pre­mière fois qu’elle vit Andrée Chedid invi­tée pour une lec­ture à la Maison de la poé­sie de Saint Quentin-en-Yvelines, son cœur avait fait un bond joyeux dans sa poi­trine. Et com­ment ne pas son­ger à l’amitié cha­leu­reuse de Salah Al Hamdani, la dou­ceur de Cécile Oumhani, la gen­tillesse de Gabrielle Althen… et Gérard Noiret qui, le pre­mier, lui mon­tra le che­min du poème…  Elle se sou­vient aus­si de ses pre­mières décou­vertes quand elle était étu­diante, L’ombre la neige de Maximine avec qui elle devint amie quelques années plus tard et Comme un châ­teau défait de Lionel Ray qui mar­qua sa poé­sie à jamais… Elle s’illumine au sou­ve­nir de cette jour­née mémo­rable où Lionel Ray lui avait don­né ren­dez-vous au Café Rostand, près du Jardin du Luxembourg à Paris, pour signer leur petit livre com­mun. Un bel après-midi de jan­vier autour d’un cho­co­lat chaud. Parler de poé­sie, des poètes, des hasards mer­veilleux de la vie…

 

Voici tou­jours plus haut
ciel d’avant nuit cet envol
ces éclats tran­chants du jour
ces flammes vivantes.

Ce sont mots chauf­fés à blanc
qui ne connaissent ni la rouille féroce
ni le som­meil épais d’un temps impro­bable
mais le souffle men­tal du ciel inté­rieur.

Comme on va de proche en proche
dans un pays sans limite une mer incon­nue
je te salue mon lan­gage
ruche ouverte à toutes rives. (
3)

 

Un bruit de moteur la fait sor­tir de sa bulle. Elle lève la tête et le bus est à l’arrêt. La porte auto­ma­tique cou­lis­sante s’ouvre devant elle. Souriante, la vieille dame recon­naît un conduc­teur androïde ami :
« Bonsoir William.
– Bonsoir Madame Padellec »

Derrière  la vitre du bus, les flo­cons pour­suivent leur danse de l’infini comme une mul­ti­tude d’abeilles. Le monde a chan­gé. La neige est tou­jours là. Le poème aus­si.

 

Paris, le 11 février 2013/​ 2053

***

 

1.extrait de Sur les lèvres rouges des Saisons de Lydia Padellec (édi­tions de l’Amandier, 2012)
2.extrait d’un poème de Début et fin de la neige de Yves Bonnefoy (Poésie/​Gallimard, 1995)
3.extrait d’Au miroir des mots de Lionel Ray, avec les pein­tures de Lydia Padellec (édi­tions de la Lune bleue, 2012). 
 

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