> Au revoir à notre ami Bernard Mazo

Au revoir à notre ami Bernard Mazo

Par |2018-11-18T21:47:42+00:00 9 juillet 2012|Catégories : Chroniques|

Bernard Mazo, le prix Max Jacob vient de vous être attri­bué, pour La cendre des jours (édi­tions Voix d'encre) et l’ensemble de votre œuvre. Pour les lec­teurs qui ne vous connai­traient pas, pou­vez-vous vous pré­sen­ter ?

Je suis né à Paris en 1939, dans une famille où on ne lisait pas beau­coup, mais où pour moi, tout a com­men­cé, dès la 5ème, avec la décou­verte éblouie de la poé­sie grâce – comme d’ailleurs beau­coup de poètes – à notre pro­fes­seur de lettres qui, fai­sant foin du pro­gramme impo­sé, nous fit connaître et aimer Villon, Baudelaire, Nerval, Verlaine, Rimbaud, le jeune Mallarmé – celui des pre­miers poèmes écrits à Tournon – et puis Apollinaire. Dès lors, ma pas­sion inex­tin­guible pour l’écriture poé­tique s’étant si brus­que­ment empa­rée de moi, elle ne devait jamais me quit­ter. Durant les années qui sui­virent, je com­po­sai poèmes sur poèmes, la plu­part d’une mal­adresse notoire – du moins pour les pre­miers, les sui­vants s’améliorant peu à peu, à force de tra­vail – jusqu’en 1956 – j’avais alors dix-sept ans – où ayant adres­sé mes poèmes récents à Jean Cayrol, celui-ci m’invita à plu­sieurs reprises dans son pigeon­nier des Editions du Seuil pour me pro­di­guer des conseils que je n’ai jamais oubliés. Mais le plus grand tour­nant dans ma vie et par voie de consé­quence dans la matu­ra­tion de ma poé­sie, ce furent les 27 mois que je pas­sai en Algérie, en tant qu’appelé du contin­gent. J’ai donc eu vingt ans dans les Aurès, comme dans le film de Jean Vautier, triste rêveur éveillé au cœur d’une guerre qui n’était pas la mienne et qui m’aurait, face à l’épreuve des jours et de l’exil, plon­gé dans le déses­poir sans la com­pa­gnie de la poé­sie, celle, entre autres, de René Char et celle de mes propres poèmes qui, après des années d’apprentissage, attei­gnaient enfin, du moins me sem­blait-il, une force d’évocation  authen­tique. En 1964, le for­mi­dable édi­teur de poé­sie que fut pen­dant plus de 60 ans René Rougerie, publiait mon pre­mier recueil, sui­vi de plu­sieurs autres, dont le der­nier, paru en 1999, repre­nait qua­rante années de pro­duc­tion poé­tique inti­tu­lé Dans le froid mor­tel de l’exil. Entre temps, et les années sui­vantes, je devais publier une demi-dou­zaine de recueils, salués favo­ra­ble­ment par la cri­tique notam­ment à trois reprises dans Le Monde des livres. Devenu Secrétaire du Prix Apollinaire, membre de l’Académie Mallarmé  et du Pen-Club fran­çais, j’entrai au comi­té de rédac­tion de la revue Poésie 1, renais­sant de ses cendres grâce à Jean Orizet, puis en 1999 j’ai lan­cé et codi­ri­gé avec André Parinaud durant près de dix années le men­suel de poé­sie Aujourd’hui poème aujourd’hui dis­pa­ru. Le prix Max Jacob cou­ronne avec La Cendre des jours (Ed. Voix d’encre) plus de cin­quante années d’écriture poé­tique. C’est le plus beau cadeau que m’aient fait mes confrères poètes, au seuil de mes 71 ans.

 

A contra­rio de ce que Patrice Delbourg a très jus­te­ment nom­mé la « poé­sie de labo­ra­toire », vous pra­ti­quez une parole simple et intel­li­gible, acces­sible dans son épure et sa veine lais­sant affleu­rer l’émotion tein­tée d’une cer­taine mélan­co­lie. Comment défi­ni­riez-vous votre poé­sie ?

Mon écri­ture poé­tique com­porte effec­ti­ve­ment un pre­mier niveau de lec­ture d’une lisi­bi­li­té immé­diate. Proust affir­mait que « La beau­té se trouve à l’arrière des choses. ». De même, mes poèmes com­portent à l’arrière de leurs vocables intel­li­gibles, ce qui les dis­tinguent de la prose, un second niveau au conte­nu latent non for­mu­lé, mais riche de sens et qui, une fois déchif­fré par le lec­teur, per­met de mul­tiples lec­tures et opère à par­tir des mots les plus simples et du silence qui les ponc­tuent, cette trans­mu­ta­tion poé­tique du lan­gage com­mun dont le mys­tère reste entier et que André Breton nom­mait « Cet infra­cas­sable noyau de nuit. ».

 

"La cendre des jours" tourne autour de cette énigme qu’est la poé­sie, le poème, la parole, avec ce sen­ti­ment que le poème est la lumière dans la nuit. Poésie pour pou­voir, disait Michaux, mais alors, Bernard Mazo, de quel pou­voir s’agit-il ?

Le pou­voir de la poé­sie est bien limi­té, voire déri­soire. Le « chan­ger la vie » rim­bal­dien, repris d’ailleurs par André Breton pour défi­nir l’objectif du Surréalisme était une uto­pie mer­veilleuse car le poète authen­tique sait bien que le verbe poé­tique est tout et rien à la fois, mais tout en étant conscient de ses limites, il ne se résout pas à se taire et fait sienne cette défi­ni­tion de Saint-John Perse : « A la ques­tion tou­jours posée : « Pourquoi écri­vez-vous ? » La réponse du Poète sera tou­jours la plus brève : Pour mieux vivre. ». Dès lors, nous savons sim­ple­ment que nous avons pour mis­sion d’apprivoiser l’instant qui passe, de figer ce qui s’enfuit, de nom­mer ce qui va mou­rir.

 

Les images du cœur et de l’espérance sont omni­pré­sentes dans votre poé­sie. Que char­rient-elles chez le poète Mazo ?

Je pense que le poète doit vivre dans la Cité des hommes. Ainsi ma poé­sie tente de par­ler au nom de ceux qui n’ont pas les mots pour dire leurs souf­frances, leurs joies, leurs espoirs. Elle ques­tionne aus­si le grand mys­tère de la vie. Pourquoi y a-t-il quelque chose plu­tôt que rien ?

 

Au-delà de votre poé­sie per­son­nelle, publiée chez l’excellent Rougerie ou chez Voix d’Encre, vous avez fait œuvre de pas­seur en écri­vant, toute votre vie, des articles sur les poètes de votre cœur. Un livre récent ras­semble ces chro­niques : Sur les sen­tiers de la poé­sie, édi­tions Mélis. Cette face là de votre œuvre, est-ce la part immer­gée qui conduit à votre poé­sie ?

Effectivement. Etant les héri­tiers des poètes qui nous ont pré­cé­dés, ins­tau­rer un dia­logue avec eux, ain­si qu’avec les poètes d’aujourd’hui, me semble aus­si essen­tiel que d’écrire mes propres poèmes et ce rap­port pas­sion­nant et conti­nu nour­rit en retour ma poé­sie.

 

« Le poète est moins l’inspiré que celui qui ins­pire » disait Paul Eluard. D’accord avec ce rôle attri­bué au poète ?

Bien sûr. Mais je com­plé­te­rai la for­mule d’Eluard, par cette défi­ni­tion de l’immense poète et théo­ri­cien de la pra­tique poé­tique qu’était Henri Meschonnic, récem­ment dis­pa­ru : « Ce n’est pas moi qui écrit le poème, mais le poème qui m’écrit » com­plé­tant le célèbre apho­risme de Rimbaud : « Je est un autre » Ainsi, sommes-nous, nombre de poètes contem­po­rains, à par­ta­ger ce sen­ti­ment très mys­té­rieux, selon lequel c’est une voix incon­nue, venue de très loin, qui nous dicte les mots du poème, pro­lon­geant par là une parole poé­tique inin­ter­rom­pue depuis des siècles ain­si que le sou­li­gnait Jean Tardieu : « Cette parole qu’un peuple d’ombres se trans­met d’une rive à l’autre du temps, il semble qu’une seule voix sans fin la porte et la pro­fère […] »

 

Vous avez consa­cré, il y a 10 ans, un dos­sier de la revue Poésie 1, aux poètes de Bretagne. Ont-ils une langue com­mune et par­ti­cu­lière, ces poètes bre­tons tels Jacob, Guillevic, Robin, Hélias, Grall, Keineg, Le Men ?

En effet, à la lec­ture de ces poètes,  tous habi­tés par une grande rêve­rie cel­tique, on res­sent, au-delà de la pro­fonde ori­gi­na­li­té de cha­cun, com­bien l’essence d’une même culture imprègne la tona­li­té de leurs voix, les « marque » du même sceau méta­lin­guis­tique et iden­ti­taire. En effet qu’est-ce qui relie, à tra­vers le déploie­ment de leurs poèmes, de leurs images miné­rales et végé­tales, de ce lyrisme dépouillé, sou­vent si âpre et si incan­ta­toire, un Guillevic, un Robin, un Xavier Grall, un Paol Keineg, un Yvon Le Men, sinon ce ter­reau natal com­mun, une même et secrète géo­gra­phique inté­rieure, en un mot cette « cel­ti­ci­té » qui les relient si étroi­te­ment ?

 

« Le plus beau poème/c’est celui/​que je n’ai pas encore écrit/​le plus beau poème/c’est celui que peut-être/je n’écrirai jamais », chan­tez-vous dans La cendre des jours. Quel poème pas encore écrit habite vos rêves actuels ?

Je ne sau­rais le dire. En tous cas, Maurice Blanchot est insur­pas­sable dans ce qu’il a écrit dans Le livre à venir à ce sujet : « En creu­sant le vers, le poète entre dans ce temps de la détresse qui est celui de l’absence des dieux. » Car c’est à la fois la gran­deur et la dou­lou­reuse fra­gi­li­té des poète dont je fais par­tie de pour­suivre ce rêve impos­sible d’enclore l’univers tout entier,  la « vraie vie » dans un unique poème d’une infi­nie com­plé­tude, ici « Le lieu et la for­mule » rim­bal­dien, là « Le Grand Œuvre » mal­lar­méen. Le poète Jacques Dupin a résu­mé ce qui mobi­lise sans cesse le poète dans la recherche du poème par­fait, le regard fixé sur une ligne d’horizon qui recule à mesure qu’il avance, but par consé­quent inat­tei­gnable, par cette for­mule : « Expérience sans mesure, excé­dante, inex­piable, la poé­sie ne comble pas mais au contraire appro­fon­dit le manque et le tour­ment qui la sus­cite. »

Merci Bernard Mazo.

 

Propos recueillis par Gwen Garnier-Duguy
 

 

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