> Au sujet de « Paul Celan, écrire pour rester humain »

Au sujet de « Paul Celan, écrire pour rester humain »

Par | 2018-05-20T23:51:52+00:00 5 juillet 2015|Catégories : Chroniques|

 

La chaîne Arte nous a gra­ti­fiés d’un docu­men­taire sur une œuvre répu­tée dif­fi­cile. Ce n’est pas si fré­quent. D’où sans doute la bien­veillance de la presse à l'égard de ce tra­vail.

Même pour le let­tré, l’image ani­mée pré­sente l’avantage de don­ner corps à l’auteur. Elle a aus­si per­mis de poser un grain de voix sur Éric, le fils du poète dont on savait qu’il a contri­bué à l’admirable publi­ca­tion de la cor­res­pon­dance de ses parents. Plus que Paul, pour qui les archives sont rares, c’est son dis­cours qui m’a pro­cu­ré le plus d’émotion car, dans cha­cune de ses hési­ta­tions, pas­sait un silence, un silence très trou­blant qui n'était pas que le sien. En contre­point, les expli­ca­tions de Bertrand Badiou éclai­raient cette poé­sie indis­so­ciable du contexte his­to­rique de son écri­ture.

Hélas, les réa­li­sa­teurs, à tra­vers la voix off qui fai­sait le lien, ont pro­cé­dé à de gênantes sim­pli­fi­ca­tions. La plus gros­siere est de faire de Celan un soixante-hui­tard. Sa cor­res­pon­dance avec Ilana Shmueli, entre autres, montre un haut inté­rêt pour les évé­ne­ments de mai, mais l’attitude qu’il obser­va alors fut très cir­cons­pecte.

L’organisation du film pose elle aus­si pro­blème à cause de la conti­nuelle hési­ta­tion entre le dérou­le­ment chro­no­lo­gique et l’approche thé­ma­tique, condui­sant à des allers retours assez dérou­tants pour qui ne connaî­trait pas par­fai­te­ment l’histoire des années 1938-1970.

Que dire en outre de l’absence de toute carte ? Cela aurait effi­ca­ce­ment mon­tré les bal­lot­te­ments poli­tiques aux­quels la Bucovine a été sou­mise, recou­vre­ments et mor­cel­le­ments ter­ri­to­riaux et fami­liaux qui ont éprou­vé Celan dans sa jeu­nesse et se retrouvent dans la conduite de son écri­ture.

Sur le sujet de la dépor­ta­tion de sa famille, le film insiste à juste titre mais per­met­tez-moi de ne pas par­ta­ger non plus l’orientation très pathé­tique que résume l’expression res­ter humain du titre, fai­sant de Celan un sur­vi­vant au pied hap­pé par la tombe. Des lec­tures de poèmes sont ain­si illus­trées (his­to­riées) avec des images des camps de la mort. Cela revient à appau­vrir la pro­blé­ma­tique très riche du poème, rédui­sant celui-ci à une évo­ca­tion his­to­rique mor­bide. Ce n’est pas rendre ser­vice à cette poé­sie que d’en faire un symp­tôme de plus de la Shoah.

L’approche qui est faite de la mala­die men­tale de Celan me semble tout aus­si cho­quante. Contrairement à ce qui est d’usage pour d’autres auteurs comme Artaud, elle est trai­tée comme une per­tur­ba­tion post trau­ma­tique. Il eût été plus per­ti­nent de la voir comme une réponse à des situa­tions (l’accusation de pla­giat, l’accueil miti­gé du groupe 47,…) qui furent autant d’impasses ingé­rables par un homme à la sen­si­bi­li­té sur-déve­lop­pée.

C’est cette sen­si­bi­li­té de pythie qui fait que le drame per­son­nel de Celan a si for­te­ment réson­né, on le sait, avec un drame civi­li­sa­tion­nel. Il s’agit d’un homme qui se retrouve avec la langue de ses bour­reaux pour seul héri­tage. Dans les lignes qui suivent, je m’appuierai sur­tout sur le recueil Partie de neige, tra­duit et anno­té par Jean-Pierre Lefebvre, que j’ai relu après avoir vu le docu­men­taire.

L’homme que montre la poé­sie de Paul Celan est moins bles­sé que nu. Un homme sans étayage, déve­lop­pant une ascèse excluant tout ce que la culture donne comme char­pente. Réduit à des pri­va­tifs, un « je » com­mence à s’affirmer :

Pas lavé, sans maquillage

Ce « je » est pri­vé des atours lin­guis­tiques néces­saires à toute expres­sion de soi. Impossible réfé­rence, impos­sible rhé­to­rique : les vers de Celan sont les pierres jetées par Deucalion pour faire renaître un monde. Nous sommes bien loin du pri­mi­ti­visme et de l’ensauvagement prô­nés par la contem­po­raine Beat gene­ra­tion. Car il s’agit ouver­te­ment de construire, de construire une langue qui dise la vie, qui aide à quit­ter les limbes où rodent encore les mots dres­sés à tuer (ceux de la L.T.I). D’autres vers (p 34) évoquent un locu­teur dif­forme, « sué », comme une dégou­li­nure, et com­pa­ré à un fou mas­qué. Masque de bois, matière morte, mais le der­nier mot du poème est « rever­di » (begrünt). C’est cela, la poé­sie de Celan est moins pathos que « rever­die », élan vers la vie.

L’être qui parle, iso­lé, per­du, est à la recherche d’un « tu » :

 

Je pars, je pars avec les doigts
de moi,
 

pour te voir

Rencontre du monde, mais par le tru­che­ment d’une langue régé­né­rée :

 

Le phare pense
pour le ciel à une
étoile, (…)

 

Pour (re)créer cette langue, Celan avait lu des trai­tés de chi­mie, de phy­sique, de bio­lo­gie, de nau­tisme, d’astronomie. Renouant avec les savants poètes, comme Empédocle, qui exa­mi­naient le mys­tère du monde avec le mys­tère de l’être. Sensible aux rythmes et aux secousses de l’infiniment petit et de l’infiniment grand…

Plusieurs fois dans le docu­men­taire, Paul Celan lit, dans cette solen­ni­té sans rhé­to­rique. Ce n'est jamais mono­tone. S’entend une hor­loge, ni régu­lière ni chao­tique. « Rebégayer » le monde (Partie de neige, p27).

« Rester humain » ? Redevenir humain.

 

Voir l'émission ici : https://​www​.you​tube​.com/​w​a​t​c​h​?​v​=​C​4​o​o​1​k​g​8​Ta8

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